Carnets intimes de la députée : faire éclore la tendresse

Morceaux d'intimité de Catherine Dorion.

Jeudi 4 avril 23h

Je suis allée chercher les enfants trop tard, épuisée tout autant qu’elles. La culpabilité me twistait le ventre : il restait seulement 3-4 enfants dans la place, et puis j’y étais allée en auto pour faire plus vite : pollution + pas d’exercice pour les filles.

À la maison, il y avait de la tension dans l’air. Culpabilité encore : pas de présence-énergie-rires-philosophie pour ma progéniture ce soir. Mon corps n’était qu’un motton de pensées et d’émotions pognées dans un noeud qui se serrait à mesure que j’essayais de le défaire. Il y avait encore tant à accomplir avant que je puisse câller off. Souper devoirs bain histoire dodo ramassage courriels…

Puis, le fil s’est cassé. J’ai appelé le Pierrot : grosse poutine extra fromage pour nous trois svp. Les filles, pas de bain, on fait un spécial, vous pouvez écouter des émissions. Les Winx? Ok, je trouve humblement que c’est de la merde, mais oui, deux-trois épisodes, autant que vous voudrez.

Quiconque serait arrivé pour me dire « C’est pas bien, ce temps d’écran, la poutine… », je l’aurais sâpré en bas de l’escalier.

Je me suis affalée sur le divan avec elles et j’ai respiré en m’abandonnant à la médiocrité de Netflix Kids (c’était pas si médiocre que ça finalement). J’ai décidé d’attendre comme un béluga échoué qu’une force extérieure me remette à l’eau. Tiré la plogue. Gelé, le muscle à culpabilité. ET OH MON DIEU QUE CE FUT BON. Quiconque serait arrivé pour me dire « C’est pas bien, ce temps d’écran, la poutine… », je l’aurais sâpré en bas de l’escalier, comme dit la Bolduc. Pendant que les pupilles des enfants scintillaient du reflet du iPad, j’ai réalisé que mon dieu, je suis donc ben tendue, ça a pas d’allure.

J’ai respiré la petite odeur de paradis de mes filles, fait des gratouillis à celle qui veut toujours des caresses, et mon esprit a soufflé, un peu.

Je parle à mes amies qui sont dans d’autres domaines. Elles se reconnaissent. Le travail prend tout; il n’y a plus d’énergie pour les gens qu’on aime. Ces derniers s’ajoutent aux tâches comme une autre des choses épuisantes de la vie. Il faut ramer fort pour dégager, dans le fatras, assez d’espace pour que l’amour puisse nous panser.

Je relis pour Plus on est de fous un des livres qui m’ont marquée, un truc radical avec une plume du câlisse : « Le désastre réside dans tout ce qu’il a fallu détruire, dans tous ceux qu’il a fallu déraciner pour que le travail finisse par apparaître comme la seule façon d’exister. L’horreur du travail est moins dans le travail lui-même que dans le ravage méthodique, depuis des siècles, de tout ce qui n’est pas lui : familiarités de quartier, de métier, de village, de lutte, de parenté, attachement à des lieux, à des êtres, à des saisons, à des façons de faire et de parler. »

En mangeant ma poutine dans le salon avec les flounes et trois fourchettes de plastique, je comprenais « l’autre » côté.

Et là, j’ai pensé, il y a les « droitistes » qui en veulent à ceux qui ne font pas beaucoup d’argent (genre les artistes) et qui profitent des services publics tout en s’en foutant de ne pas payer beaucoup d’impôt. Et puis il y a, à l’inverse, les « gauchistes » qui en veulent à ceux qui ne font pas attention, comme eux, à ne pas prendre l’auto, à acheter de la bonne bouffe bio locale zéro déchet, à limiter leurs enfants aux applis de l’ONF et de Télé-Québec, etc.

En mangeant ma poutine dans le salon avec les flounes et trois fourchettes de plastique, je comprenais « l’autre » côté : nous sommes tous tellement épuisés. Ne venez pas me dire qu’il faudrait que je me force encore plus. Je suis pus capable.

On juge et haït les autres pour ce à quoi ils se laissent aller et qu’on se refuse. Et pourtant, la réalité, c’est que tout le monde trouve ça dur. On tente de faire ce qu’il faut, mais c’est sans fin, et on finit avec la pensée et le coeur exsangues. Il y a tellement de tension.

Mais ce soir, alors que tranquillement l’amour et la présence retrouvaient leur chemin jusqu’au dehors de moi (« les filles je vous aime TELLEMENT »), j’ai pensé : il y a aussi des charges immenses de tendresse inexploitée. Une tendresse qui n’attend que le premier signe d’accalmie pour remonter à la surface, fraîche et motivée, pleine de miséricorde comme si jamais personne ne lui avait dit de prendre son trou.

Et qu’il faudra tirer d’en dessous de nos sols maganés pour la faire éclater partout comme une bombe. C’est aussi ça, la révolution.

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