Germain Barre

Cannabis  : comment réparer un siècle de racisme ?

Maintenant que le cannabis est à nouveau légal au Canada, peut-être qu’on devrait faire face à un passé qu’on préférerait taire.

Quelque part entre l’enthousiasme et la panique, on semble avoir perdu de vue le fait que la relégalisation du cannabis n’est pas une fin en soi. On célèbre ou on dénonce, on évoque des gros sous. Mais on parle peu de justice sociale.

Pourquoi? Après tout, l’histoire de la prohibition du cannabis c’est aussi, un peu, une histoire du racisme au Canada.

Aussi, j’ai utilisé le mot « relégalisation » plus haut parce que c’est plutôt de ça qu’on devrait parler, non? Avant 1923, le cannabis, comme à peu près toutes les drogues, était légal – ou à tout le moins, pas illégal. Qu’est-ce qui s’est passé?

La drogue, un prétexte utile

Cette histoire commence au début du 20e siècle, en pleine urbanisation : ruraux et immigrants s’entassent dans les villes dans des conditions peu enviables. À Vancouver, l’immigration asiatique déplaît – un « ressentiment anti-Asiatique » est répandu sur la côte ouest de l’époque. Une émeute éclate en 1907 : l’Asiatic Exclusion League, un groupe de nationalistes blancs opposés à l’immigration non blanche – everything old is new again – saccage le quartier chinois.

« La guerre à la drogue, c’était fort pratique pour discriminer certains groupes qui consommait ces drogues. » — Line Beauchesne, criminologue, à l’émission Aujourd’hui l’Histoire.

Chargé d’enquêter sur l’événement, le sous-ministre du Travail, William Lyon Mackenzie King remarque qu’une entreprise qui réclame compensation est une fabrique d’opium. Au lieu de s’attaquer aux sentiments anti-Asiatiques (et risquer perdre quelques sièges dans la région), King se concentre sur cette drogue. Il conclut son rapport en appelant les gouvernements du pays à interdire ce « dangereux mal ». La même année, il affirme que de restreindre l’immigration orientale est désirable pour des raisons sociales et économiques, et nécessaire pour des raisons politiques et nationales.

Élu au Parlement en 1908, il rédigera la Loi sur l’opium, qui criminalise la drogue.

Une héroïne canadienne aux motivations racistes

Entre en scène Emily Murphy, figure historique importante qu’on a déjà vue sur nos cinquante piasses. Première femme juge au pays, première femme magistrate dans tout l’Empire britannique et membre des Célèbres cinq, elle se bat pour le droit de vote des femmes et pour leur statut légal de personne. Sauf que Murphy est aussi eugéniste, s’oppose à l’immigration non blanche et fait campagne pour le Sexual Sterilization Act de l’Alberta, loi de 1928 en vertu de laquelle plus de 4 000 stérilisations ont été autorisées dans la province.

En 1922, elle publie The Black Candle, une collection de ses articles parus dans le magazine Maclean’s. Murphy y avance notamment que les « Noirs, les Chinois, les Grecs, les Moyen-Orientaux, les Mexicains et autres non blancs » veulent corrompre la race blanche par la drogue et exploiteraient jeunes, femmes et faibles pour y arriver. Le livre inclut un chapitre sur le cannabis, drogue qui, écrit-elle, rend ses usagers complètement fous et immoraux.

« Murphy exploite une peur qui est latente, une peur des étrangers qui visent des femmes blanches dans la vingtaine tout à fait vulnérables » explique Marcel Martel, professeur en histoire à l’université York et titulaire de la Chaire Avie Bennett Historica Canada en histoire canadienne.

La solution d’Emily Murphy? Foutre ces étrangers à la porte – everything old is new again. Sauf qu’elle n’avait pas exactement ce pouvoir-là.

« Ce qu’il est important de souligner, c’est qu’Emily Murphy pouvait compter sur des gens en position de pouvoir qui étaient bien heureux d’utiliser ses arguments », précise le professeur Martel.

Elle trouvera oreille attentive chez le premier ministre de l’époque, dont le nom vous sera familier : Mackenzie King, élu au poste en 1921. La Loi sur l’opium deviendra la Loi sur l’opium et les drogues narcotiques et couvrira le cannabis dès 1923. La même année, la Loi de l’immigration chinoise est adoptée et interdira l’immigration chinoise jusqu’en 1947.

Faire face aux relents d’un siècle de discrimination

Évidemment, un passé aussi trouble laisse ses traces. Vice News a obtenu des données démontrant la surreprésentation des Noirs et des Autochtones dans les arrestations pour possession de cannabis dans six grandes villes du pays. Sachant qu’un casier judiciaire diminue de moitié les chances de décrocher un emploi, empêche de voyager aux États-Unis, peut compliquer la recherche d’un appartement, l’obtention d’une hypothèque et l’inscription à certains programmes d’études, l’apparente racialisation de l’application des lois a des effets potentiellement dévastateurs pour les membres des minorités visibles. Alors on fait quoi?

On accorde des amnisties?

C’est la solution qu’offrait Cynthia Nixon, candidate défaite au poste de gouverneure de l’État de New York. Selon elle, la suppression des condamnations « des offenseurs non violents dont le seul crime est l’utilisation de la marijuana » était la voie à suivre. Dans d’autres États et villes, dont le Vermont, Seattle, le Colorado, l’Oregon, la Californie, San Diego et San Francisco, des amnisties ont déjà été accordées à des gens en ayant fait la demande.

500 000 Canadiens auraient un casier judiciaire lié à la possession simple de cannabis (30 grammes ou moins). Toutefois, l’approche peut être insuffisante s’il n’est question que d’une suspension et non d’une suppression de condamnation.

500 000 Canadiens auraient un casier judiciaire lié à la possession simple de cannabis (30 grammes ou moins). Toutefois, l’approche peut être insuffisante s’il n’est question que d’une suspension et non d’une suppression de condamnation. Le Canada pourrait aussi devoir négocier avec son voisin pour s’assurer du respect de l’amnistie lors d’un passage à la frontière.

On crée des programmes de réinsertion et d’équité sociale?

C’est une avenue qu’empruntera la Californie, avec le projet de loi 1294 du Sénat, pour s’assurer que la légalisation profite aussi aux communautés affectées par la prohibition. Les villes de Los Angeles et d’Oakland, notamment, créeront des programmes d’accès à des licences spécifiquement conçus pour permettre d’étendre l’accès à ce marché à ceux qui ne détiennent pas le capital nécessaire.

On s’en remet au privé?

Difficile d’imaginer une industrie qui, en plus d’impératifs stricts en matière de santé publique, a un devoir moral aussi imposant que celle du cannabis. Elle devra non seulement prouver les bénéfices de la légalisation, mais aussi faire en sorte que les victimes de la guerre aux drogues puissent s’extirper de l’illégalité et travailler dignement.

C’est pourquoi des géants canadiens du cannabis promeuvent l’amnistie générale, créent des modèles d’affaires qui bénéficieront aux plus petites entreprises et se rassemblent pour aider les personnes racisées à accéder à l’industrie au Colorado, entre autres initiatives.

Pour Adam Greenblatt, de Canopy Growth, il n’y a pas de doute à l’effet que l’industrie du cannabis doive encourager des réformes des politiques sur les drogues.

« Nous sommes à l’intersection d’un mouvement pour la justice sociale et d’une industrie qui vaut des milliards. C’est une occasion de faire changer les choses qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. »

Ce matin, quelques heures à peine après l’entrée en vigueur de la Loi sur le cannabis, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé que son gouvernement proposera un processus « simplifié » et gratuit qui permettra aux Canadiens condamnés pour possession simple d’obtenir un pardon. La conversation, nécessaire, semble avoir fait un bout de chemin. Maintenant, on essaie d’apprendre des erreurs du passé, OK?

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