Cachez ce sein

Le couteau à double tranchant de la mobilisation sur Facebook, ce formidable outil de mobilisation ainsi que cette source intarissable de facepalms bien sentis.

Il est six heures, mon réveil vient de sonner. Quelque part entre la p’tite marche du matin et la toast aux cretons, il y a Facebook qui m’affiche des messages reçus. J’ouvre. Des femmes, et quelques hommes. Tous en colère. Ce que l’on m’envoie, c’est le lien d’une page intitulée « Pour la dépénalisation  du viol ». Avec quelque chose comme quelques centaines de personnes qui « aiment ».

Le contenu est EXACTEMENT à l’image du titre. Des images tirées des bas-fonds du web, faisant l’apologie du viol. Des articles écrits par quelques misogynes notoires, ici dénonçant celles qui dénoncent, là réclamant l’abolition du concept de « viol conjugal », tantôt affirmant qu’elles le méritent et le veulent, les salopes, et enfin, affirmant que le viol ne devrait être passible que d’une amende de 50 euros, à verser à la plaignante : le coût moyen d’une passe, selon leurs dires.

Et hop! En deux ou trois clics, un ou deux posts revendicateurs, nous parvenons à mobiliser la colère de nos amis et abonné(e)s et quelques heures plus tard la page est retirée. Au final, c’est la force du nombre qui l’a remporté. Le géant bleu de la procrastination web n’a toutefois pas été très collaborateur : c’est à force de refus et de re-signalements et de re-contestations que nous avons finalement parvenu à faire retirer. Parce que cela « n’allait pas à l’encontre de nos standards de communauté ». Le parcours a été sensiblement le même, un ou deux jours plus tard, pour une autre page nommée « Pour que les femelles perdent tous leurs droits » (quelques centaines de mentions j’aime).

Je ne le dirai jamais assez : bravo et un immense merci à tous ceux et celles qui ont pris la peine de signaler ce contenu dangereux.

Pourquoi dépenser autant de notre énergie et de nos clics à faire retirer ce qui n’est somme toute qu’une page ou deux, remplies de violence, sur Facebook? Pour les mêmes raisons selon lesquelles nous avons parvenu à les faire retirer. Si la force du nombre nous permet d’influencer la diffusion ou non du contenu que nous jugeons violent, c’est qu’elle permet aussi d’influencer et de rassembler énormément de têtes sous la bannière de la brutalité elle-même. Quelque part entre trollage et apologie des agressions, je crois que ces pages peuvent réellement avoir une influence néfaste sur les individus car elles encouragent le développement de comportements violents.

Cachez ce sein…

Il y a bien évidemment un revers à la médaille. Si la force du nombre permet en quelque sorte de dénoncer et d’étouffer la cyberviolence, elle permet aussi à n’importe qui de faire retirer n’importe quoi, plus souvent qu’autrement sous la motivation du puritanisme. « On » a fait retirer des publications sur l’allaitement, par exemple, que l’on jugeait « osées » ou « obscènes », comme ce fut le cas en Colombie-Britannique, où une jeune mère, militante pour l’allaitement décomplexé, a vu deux de ses photos retirées parce qu’elles auraient été « sexuellement explicites ». Idem pour beaucoup de photos du projet SCAR qui s’était généreusement fait censurer les mastectomies et l’amour lesbien que l’on censure régulièrement, et ce, même sans l’apparition d’un malheureux mamelon. Une page que j’aimais beaucoup, « The real face of men’s rights activism », a elle aussi été retirée des réseaux sociaux. Sa transgression? Dénoncer la haine et la violence des propos antiféministes trouvés sur le web.

Résistez

Oui, c’est plate en chien de se faire répondre par une machine qu’une page avec une bande de machos qui disent que le viol, c’est cool, y’a rien là. Plate, mais pas insurmontable. Les refus, il faut les contester. Reprendre l’assaut. Dénoncer chaque post individuel s’il le faut.

Pis oui, c’est plate que des survivant(e)s du cancer, des mères allaitantes ou des lesbiennes qui s’aiment se fassent tasser comme ça parce que tout ce beau monde ne cadre pas aux représentations du corps humains que l’on souhaiterait conserver intactes. Idem pour le nu artistique – mentions, d’ailleurs, à l’initiative de la #JournéeDuNuSurFacebook, qui s’est déroulée samedi dernier, et aux libertins qui se sont fait taper sur les doigts pour avoir osé montrer quelques photos de nu artistique.

Survivant(e)s du cancer : montrez-nous les, vos cicatrices. Mamans : si vous allaitez, soyez fières et montrez-le si ça vous chante. Lesbiennes, gays, straight ou bi : n’ayez pas peur de vous afficher. Encore une fois, ce n’est qu’une question de nombre. Si les différentes fonctions de signalement des réseaux sociaux sont parfois une arme à double tranchant, il ne faut pas avoir peur de se couper.

Ne vous taisez pas. Résistez. Dénoncez. Avec ou sans mamelon haineux.

Facebook, c’est un outil de travail comme tant d’autres pour moi, comme pour beaucoup de monde qui se gossent une carrière à la pige. Alors, cher lecteur qui commenterait “t’as qu’à lâcher Facebook si t’es pas contente”, je te réponds d’avance : c’est pas si simple que ça.

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Je milite pour la justice sociale, l’égalité et le féminisme – des synonymes à mes yeux. Ayant suivi une formation en arts visuels, je poursuis mes démarches en recherche sociologique et j’écris présentement un livre sur l’itinérance qui sera publié prochainement chez VLB.

J’anime le tumblr LES ANTIFÉMINISTES – http://lesantifeministes.tumblr.com/

Pour me suivre : c’est Sarah Labarre sur Facebook et @leKiwiDelamour sur Twitter.

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