Ça a aussi changé la manière dont je me vois

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires

(1/3) « À 13 ans, mon père a décidé qu’on partait en vacances en Afrique, au Ghana. Mais ce n’était pas vraiment des vacances parce deux semaines après être arrivé, mes parents m’ont dit “Tu vas aller à l’école ici.” Et j’ai passé quatre ans là-bas. Quand je suis revenu ici, j’étais au cégep. Mais l’éducation là-bas est vraiment différente, alors en arrivant je suis retombé en secondaire 3. J’ai retrouvé mes amis, ils consommaient et je les ai suivis. J’avais déjà fait les cours et je n’étais plus vraiment motivé, alors j’ai arrêté l’école : mon père m’a dit “Si tu ne veux pas aller à l’école et que tu ne veux pas arrêter la drogue, il faut que tu partes.” J’ai fait pas mal de refuges et d’auberges, j’ai passé une couple de nuits dans la rue, je suis allé en centre de crise, j’ai trouvé des amis chez qui dormir… Je me cherchais un appart, mais ça ne marchait pas, rien ne marchait pour moi, j’étais vraiment fourré, j’avais perdu ma job, je n’avais plus d’argent, et finalement, la Maison Tangente m’a pris. C’est grâce à eux que j’ai pu avancer ; ça prenait d’avoir quelqu’un sur mon dos, pas pour me dire quoi faire, mais que je sache que la personne est là, si j’ai besoin de parler ou si j’ai besoin d’aide, qu’il y a quelqu’un pour me soutenir. L’école, l’appart supervisé, je suis bien là, je me sens mieux. Je me dis qu’il y a du monde plus haut que moi : ils ont une job de vie, un char de vie, une maison de vie, des enfants… Moi aussi je veux ça, et donc je vais travailler pour ça. J’aimerais vraiment avoir un enfant, avoir une femme, juste pour me dire que j’ai réussi. Mais que je n’ai pas réussi seul, mais avec la personne que j’aime. »

(2/3) « Quand j’étais jeune, je me disais toujours “Si je ne suis pas là, le monde sera meilleur.” Et après avoir fait ça, j’ai réalisé que ça prenait juste une personne comme moi pour changer le monde. Alors pourquoi ne pas rester en vie pour aider d’autres personnes qui ont des problèmes ? Être là pour les entendre, pour les écouter. C’est surprenant de se dire que juste une chose de même aurait pu éliminer toutes les autres affaires que j’aurais pu faire dans la vie, pour m’aider moi-même et aider le monde autour de moi. La chose la plus importante qu’on ait faite pour moi, c’est de m’apprécier pour qui je suis. Il n’y a pas grand monde qui m’ont apprécié après avoir fait ça, je dirais plus que les gens m’ont laissé, surtout quand j’avais besoin d’eux. C’est pour ça que j’aime écouter; moi, il y a plein de gens qui m’ont dit “Je ne veux rien savoir”. Je veux faire exactement l’inverse. Le monde dit que je suis antisocial et que j’ai l’air bête, mais oui pis non : je ne veux pas qu’un inconnu vienne me parler, mais en dedans, je suis un nounours. »

(3/3) « Un jour, mon père m’a dit “Alors, qu’est-ce que tu as le plus apprécié de ces années au Ghana ?” Et honnêtement, j’étais comme… rien. Je lui ai clairement menti et dis que tout avait été sympa, mais au fond, rien ne l’a été. Il m’a menti en pleine face, en me disant qu’on partait en voyage pour voir la famille, et finalement y rester quatre ans. Et pendant ce voyage, j’ai appris que j’étais adopté, que ce n’étaient pas mes vrais parents. Ils m’ont fait m’asseoir et m’ont montré la photo d’une femme, ils m’ont demandé si je la connaissais, j’ai dit non. Et ils m’ont dit “C’est ta vraie mère.” J’ai découvert que ma mère était morte en me mettant au monde, ça a été un choc, surtout pour un kid de 13 ans. Je n’ai jamais su que je disais vrai, mais il y a des moments dans mon enfance où je disais à mes amis que j’étais adopté. J’ai toujours senti que quelque chose clochait, puis j’ai appris la vérité et j’ai eu le sentiment que mes parents m’avaient menti toute mon enfance. Mais au bout du compte, ça m’a beaucoup aidé, et je me dis ça tous les jours : si ma vraie mère était ici et voyait les progrès que j’ai faits, elle serait fière de moi. »

« J’ai appris des Premières Nations que dans le cycle de la vie, les grands-parents et les petits-enfants sont, en fait, ensemble — on est comme des vieux enfants — donc on peut avoir une très forte connexion avec nos petits-enfants. Donc, quand j’ai eu ma première petite-fille, je lui ai dit tu es ma “very best special friend” et elle est devenue la première. Et elle a deux petites sœurs qui sont tout aussi différentes et spéciales et aimées, elles sont aussi mes “very best special friends”. Une autre vie arrive quand tu deviens grand-père, c’est difficile à décrire en quelques mots. C’est juste intéressant de voir la route de la vie être alimentée de nouveaux petits êtres humains incroyables, et de les voir apprendre à marcher et parler et pratiquer des sports et toutes ces choses. »

« Je suis allée au Collège Lasalle pour étudier en mode et j’ai été formée en illustration de mode. Mais tout le travail d’illustration qu’on t’apprend à l’école est basé sur une silhouette type très mince. Je n’ai jamais eu ce type de corps, et je ne me sens pas représentée par ce type de corps, donc dans mes temps libres, j’ai décidé de faire quelque chose pour moi-même et j’ai commencé à faire des illustrations de mode grandes tailles et plus positives envers le corps. J’en avais besoin, je voulais voir ce genre d’images et je n’en trouvais nulle part en 2012. Et comme je n’en trouvais pas, j’ai senti qu’il fallait que je comble ce manque moi-même. Si tu ne trouves pas ce que tu cherches, alors il faut que tu contribues à créer la solution. Les choses ne changeront pas en étant malheureuse, mais elles changeront si je fais quelque chose pour y contribuer. C’est vraiment gratifiant de représenter différentes tailles de femmes, différents types de femmes, différentes images du corps, et d’avoir le feedback que j’ai eu : les gens se sentent plus forts et ils se sentent visibles. Il y a des gens qui m’ont dit que mon art leur avait permis d’accepter un peu plus leur type de corps. Je me sens vraiment heureuse, et ça a aussi changé la manière dont je me vois ; plus je le fais, plus j’y crois et plus je crois en moi. » — Curvy Sketches

Pour découvrir un autre Portraits de Montréal : « On est pareils, notre sang est de la même couleur ».

Portraits de Montréal est l’adaptation Montréalaise du blogue Humans of New York. Inspirés par le travail du photographe new-yorkais Brandon Stanton, nous arpentons aujourd’hui les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires. Plus encore que la photo, c’est la conversation qui nous intéresse : nous souhaitons établir une relation humaine entre des inconnus – que notre société nous a formé à appeler « étrangers » - en écoutant leurs histoires, et en permettant aux autres de les découvrir.

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