Brûlée et vive

Les carnets d'Anick Lemay.

J’ouvre les yeux avant mon cadran. Mes draps neufs sont un peu rugueux sur ma peau trop toastée. Tu sais, comme après une journée passée à la mer, à faire du body surf jusqu’à en oublier que tu dois te crémer aux deux heures parce que l’eau saline mange la crème comme je mange du homard (avec gourmandise et délectation)? Ben c’est ça. Tu te ramasses avec un coup de soleil digne d’une exposition permanente au musée des grands brûlés.

La peau, quand elle brûle, elle pique. Signe qu’elle travaille en dessous pour se refaire. Comme un bobo sur le genou, tu te rappelles? Quand la gale pique, faut pas gratter. On se l’est assez fait dire par nos mères… Mais on gratte pareil (souvent en cachette) pis la gale tombe pis elle se refait pis ça repique pis tu regrattes pis ça retombe… Comme pour les peines d’amour, c’est long avant de comprendre et s’empêcher de gratter. Preuve : la plupart des êtres humains ont des cicatrices de bobos trop souvent grattés. On est tous pareils et si différents en même temps.

En ce matin gris et frisquet de novembre, j’ouvre les yeux avant mon cadran. Avec le changement d’heure, même s’il est 6 h, il fait presque clair à travers ma toile. Ça me fait sourire. Je préfère la luminosité matinale à une fin de journée qui s’étire en dégradé de gris sombre.

J’ai des cheveux très courts et très foncés. J’ai des cils et des sourcils plus noirs qu’avant. J’ai deux cicatrices sur deux prothèses à la place de mes deux seins. Le côté gauche de mon chest est brûlé et… je glow. Je suis quelqu’un d’autre et la même à la fois.

Je souris aussi, mais surtout, parce qu’aujourd’hui, c’est mon dernier traitement. Ma dernière séance de bronzage. En ce beau jeudi, que tu dois haïr parce que tu en peux déjà pu de novembre, j’ai le plus beau smile que t’as jamais vu! J’ouvre grand les rideaux de ma chambre, je gambade jusqu’à ma salle de bain des années 80, je me lave le visage et… je m’arrête. Je glow. Je te jure que je glow. Je me regarde dans les yeux face à mon reflet dans le miroir et je-me-vois. J’ai des cheveux très courts et très foncés. J’ai des cils et des sourcils plus noirs qu’avant. J’ai deux cicatrices sur deux prothèses à la place de mes deux seins. Le côté gauche de mon chest est brûlé et… je glow. Je suis quelqu’un d’autre et la même à la fois.

Sans prendre le temps de m’habiller, je sors une feuille de papier et j’écris rapidement, le cœur battant. Ça fait longtemps que je veux la faire cette liste. Comme si j’attendais d’être vraiment passée au travers pour le nommer, l’inscrire, l’assumer. Le jour est enfin arrivé. Attache ta tuque mon ami, c’est vertigineux. Enfin, pour moi ça l’est.

Printemps :

3 cancers (2 dans le sein gauche, un dans le droit)

Mastectomie bilatérale avec évidemment axillaire

22 ganglions enlevés (13 atteints)

Cancer des seins grade 2, stade 3 (fiou!)

Deux tantes décédées en deux semaines.

Convalescence d’un mois (beaucoup trop de soupe)

7 remplissages d’expenseurs

15 séances de torture pour mon bras gauche

Beaucoup trop d’anti-douleurs et de somnifères

Été :

8 chimiothérapies aux deux semaines (4 rouges, 4 blancs)

76 injections pour les globules blancs

17 prises de sang

2 reports de traitement

22 pots de pilules toutes allégeances confondues

2 pots d’huile de coco

La mort de Grand-Mère

Automne :

25 traitements de radiothérapie

4 gros pots de crème sans parfum

3 tubes de crème antibactérienne

Acétaminophènes et Ibuprofènes

Depuis ce fameux 5 mars, ma vie tourne autour de la mort et de ma guérison. Depuis trois saisons, je me traite et on me maltraite de toutes les façons possibles pour venir à bout de ce crabe et le tenir loin de moi dans les années à venir.

Novembre nous fiche tous un peu la trouille. Surtout en vieillissant. On a peur de la dépression saisonnière, du manque de lumière, du froid qui s’installe. Souvent, en novembre, on a un petit vertige inconscient. Le besoin d’espace et la lumière se raréfient.

Mais pour moi, l’hiver qui approche, je l’attends depuis le printemps. Fait que je peux-tu te dire que le mois de novembre me fait le même effet qu’une brise chaude et sèche, le baiser mouillé de mon enfant et le spectacle des Perséides à Mégantic en même temps? Tout est une question de perspective.

J’arrive à la Cité de la Santé au volant d’un char qui ne m’appartient pas. Ça amène ça aussi le cancer; de la gentillesse et de la bienveillance. Des cœurs ouverts et généreux, j’en ai vu beaucoup depuis le printemps. Christian, mon garagiste, s’occupe de mon bolide depuis que je suis malade. Changement de pneus oblige, il m’a prêté SON char pour que je puisse me rendre à l’hôpital pour mon dernier traitement. Tsé…

Fait que j’arrive à la Cité dans un gros Dodge avec un volant chauffant (c’est l’fun ce gadget-là!), une heure d’avance. Ça aussi c’est différent. On a devancé mon dernier bronzage pour une raison que j’ignore, mais qui m’indiffère complètement. Tant que c’est le dernier, ils auraient pu le mettre à minuit le soir, j’y serais allée sans poser de question.

Je débarque avec quatre romans et une orchidée. La trilogie de David Goudreault « La Bête à sa Mère » (à lire absolument si ce n’est déjà fait) et « La Vérité sur l’affaire Harry Quebert » de Joël Dicker. Une drogue dure que ce dernier, excellent pour passer novembre. Je les offre au technicien et aux techniciennes qui me bronzent depuis cinq semaines. Te dire tous les cadeaux qu’ils reçoivent! Ça va des fleurs au tapis d’entrée (?), en passant par des muffins maison et des vêtements. Je me suis dit qu’un peu de lecture ferait différent. Ricardo, mon technicien, a déjà lu Dicker, mais ne connaît pas Goudreault. Et hop! Un nouveau lecteur de littérature québécoise.

Ils en voient passer du monde. Juste à la Cité, il y a quatre salles de radiothérapie. Il y a entre 25 et 30 patients par jour dans chaque salle… Le cancer fait des ravages. Encore là, je suis la p’tite jeune de la gang. Le matin en tout cas. J’y ai rencontré trois cancers du côlon, beaucoup de sein, de la gorge, du poumon et des testicules.

Mais en ce beau matin devancé, je ne vois pas les gens avec qui je suis habituellement. Tout juste si je croise rapidement l’autre « p’tite jeune » qui passe juste avant moi dans ma salle. Elle aussi arrive presque au bout de son « aventure ». Elle a eu son diagnostic trois semaines après moi. Elle a suivi URBANIA tout au long. On a fait le voyage ensemble même si je ne le savais pas et on s’est retrouvées dans le même wagon pour la finale. Elle a les yeux clairs, le rire franc et des petites plumes disparates sur son crâne tout rond. Tu l’aimerais j’suis sûre.

Ça fait que je m’installe dans ma machine et pour une dernière fois je baisse ma jaquette. Cette jaquette que j’ai rapportée chez moi tous les jours parce que ça n’a pas de sens de la mettre au lavage après cinq minutes d’utilisation. C’est Grand-Mère qui serait fière de moi. Cette jaquette que je baisse depuis cinq semaines devant un homme, sans y prêter la moindre attention. Jusqu’à ce matin.

Mes seins… disparus. Dans un an, on reconstruira cette partie de mon anatomie. Dans un an, je redécouvrirai cette partie si intrinsèquement liée à ma féminité.

J’ai réalisé d’un coup que mon chest est devenu autre chose que feu (je me trouve ben drôle!) ma poitrine de femme. Que je n’ai plus aucun rapport de sensualité ou de pudeur avec cette partie de mon corps. Chose qui m’aurait semblé totalement aberrante il y a un an. Mes seins… disparus. Dans un an, on reconstruira cette partie de mon anatomie. Dans un an, je redécouvrirai cette partie si intrinsèquement liée à ma féminité.

Mais d’ici là, je vais VIVRE avec ce chest de béton avec aplomb et reconnaissance sans me sentir moins femme pour autant. J’ai d’autres ressources et beaucoup d’humour et d’autodérision. Par contre, pour les scènes d’amour à la télé ou au cinéma, ça va prendre plus de créativité…

Bien installée pour ma dernière ride, les techniciens quittent et je me retrouve seule sous ma machine. Mes yeux se ferment et je respire. Profond. Encore. Le bruit de la machine qui démarre enterre presque le son des premières notes que j’entends, mais le feeling lui, est omniprésent.

J’ai vingt-sept ans. Il fait un soleil radieux, l’air est sec et chaud, ça sent le sucre et le tabac. Je suis dans une petite rue à La Havane et je porte une robe soleil. Mon cœur déborde, je suis heureuse, libre et légère comme de la soie au vent. Les deux premières chansons de l’album phare du groupe Buena Vista Social Club m’ont ramenée à Cuba en 1998. Et quoique je ne sente pas les rayons qui détruisent les cellules de mon corps, je sens la chaleur du soleil des Caraïbes sur ma peau. Un souvenir heureux qui me dit que ce dernier bronzage est le point d’orgue de ce voyage non désiré. Adios Cangrejo!

Il ne me reste à présent que l’hormonothérapie à me farcir. Je redoute les chaleurs, l’insomnie et la prise de poids, mais, avec ou sans cancer, je serais passée par là anyway. On fait juste devancer la chose pour que mes hormones se tiennent tranquilles. Et je suis totalement en accord avec ça.

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