David Grimes

Au bout de l’arc-en-ciel de l’austérité

Ce texte a été écrit et livré dans le cadre de L’Ostérité d’Show, une initiative du Front Commun Comique.

On nous dit qu’on a besoin de l’austérité parce qu’on gère mal notre argent. C’est la faute au déficit. À la dette. Au poids insupportable qu’on fait porter aux générations futures. On nous dit que c’est pour nos enfants. Et les enfants de nos enfants. On nous promet une croissance à venir. Et quand il y a croissance, il y a bonheur. Ce bon vieux modèle québécois, cette alliance entre le privé, le public et le citoyen pour offrir des services de qualité? C’était quand il y avait de la croissance. Or, y a plus de croissance. Vous voulez de la croissance? Alors pincez-vous le nez, prenez une bonne bouchée d’austérité, et mastiquez longtemps. Ça, c’est ce qu’on nous dit.

Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça pour vrai.

D’une part, la “rigueur budgétaire” dont parle Couillard, Leitao ou Coiteux, c’est pas vrai que c’est pour sauver de l’argent.

Il suffit de regarder ce qu’on nous propose : pas des économies substantielles, mais des restructurations qui vont changer la nature de nos institutions. Enlever l’aide sociale aux personnes qui sortent de la province? Aux toxicomanes qui vont en désintox? Des peccadilles. Abolir les Agences de santé et créer de nouvelles instances régionales? Des économies de bouts de chandelle. Transformer les commissions scolaires en centre de services? Presque rien. Par contre, avoir plus de contrôle sur les pauvres, augmenter la distance entre les décisions et les personnes affectées, gérer les services sociaux comme une business, ça, ça n’a pas de prix.

C’est pas vrai non plus que c’est pour qu’on sauve la face devant une agence de notation hypothétique qui s’inquièterait de notre santé financière. Elles le disent elles-mêmes, les agences. C’est pire en Ontario. Et l’Alberta a plus de chance de faire défaut de paiement. Pourtant, c’est ici que la « rigueur » est devenue une religion.

Alors non. L’austérité n’a pas pour but de faire des économies.

Mais est-ce qu’elle a pour but de ramener la croissance économique? Pendant un bref moment, on a cru que c’était le seuil critique de notre endettement public qui nous retenait d’atteindre notre plein potentiel économique. Que l’austérité était le compromis temporaire pour un retour potentiel aux Trente glorieuses. Ce court instant a été possible grâce à un rapport publié par Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, deux économistes qui ont fait de grands calculs pour arriver au chiffre magique de 90%. Quand l’État à une dette qui dépasse 90% de son PIB, de la taille totale de son économie, alors il devient presqu’impossible de retourner à une croissance économique. On peut tout essayer, mais c’est la réduction de la dette qui est la clé pour libérer la croissance. Facile comme ça. Désolée population, c’est pour votre bien. On se serre la ceinture aujourd’hui, et demain, on achètera de la crème glacée pour tout le monde.

Le rapport tombait pile au moment où les personnes au pouvoir avaient besoin d’un argument béton pour convaincre la population de couper plutôt qu’investir. Ils trouvaient justement que les institutions publiques prenaient trop de place, que nos services étaient trop généreux. Les conclusions étaient donc parfaites.

Mais fausses.

Le rapport était truffé d’erreurs. De mauvaises retranscriptions. De données manquantes parce qu’elle ne se conformait pas aux hypothèses. D’erreur de formules dans Excel.

Mais trop tard : la dette a pris toute la place dans notre angoisse collective. Toi, t’aimes ça avoir des dettes? Qu’un service de recouvrement appelle ta job pour te demander de les rembourser? Ben imagine l’État.

Sauf que non. L’État, c’est pas une famille.

L’État québécois, peu importe sa forme, va encore être là quand nos enfants vont passer le pouvoir aux leurs. Pas de risque que le Québec déménage en Islande sans laisser d’adresse. Et quand l’État investit dans l’économie, il s’attend à des retours. Ses “dépenses” sont des investissements : c’est ça, l’économie.

Engager des infirmières, des profs, c’est engager des personnes qui vont payer des impôts et qui vont consommer. C’est aussi miser sur la santé et l’éducation de la population et donc avoir une répercussion positive sur leur bien-être. Une personne malade, ça coûte cher. Une personne en santé et éduquée, ça rapporte. S’assurer d’avoir des personnes malades le moins longtemps possible et en santé le plus longtemps possible, c’est rentable.

Et même si c’était pas rentable, il me semble que c’est un objectif qu’une société devrait avoir, une population éduquée et en santé. Même si ça coûte de l’argent.

Faque non, encore. Le fait que toi, tu sois endetté et surendetté n’est pas une raison pour que l’État coupe partout. Au contraire. Pendant que toi tu cours après l’argent pour faire ton paiement minimum sur ta carte de crédit, t’as pas les moyens de voir l’offre de services publics se rétrécir.

Et de toute façon, c’est pas tant de réduire la dette qu’on nous vend, c’est le retour de la croissance, de la prospérité pour tout le monde. Alors pourquoi on parle si peu de l’augmentation du PIB qui nous attend au bout de l’arc-en-ciel de l’austérité?

Parce que ça aussi c’est un mensonge.

Les riches n’ont plus besoin de la croissance pour s’enrichir. Ils ont la financiarisation. Faire de l’argent avec de l’argent. Faire de l’argent avec des promesses, des questions de feelings et des bulles qui vont éclater juste au bon moment. Ils ont aussi la dépossession. Exploiter des ressources naturelles, fabriquer des choses, gérer des services et faire passer chaque dollar d’un paradis fiscal à un autre jusqu’à temps qu’il ne reste plus que des profits dont on ne sait même plus la provenance.

Et à travers tout ça, parce que la marge de profit est reine, on arrive à demander aux travailleurs et travailleuses de réduire leurs conditions de travail. Pas parce que leur entreprise n’est pas rentable. Pas parce que les multinationales n’ont pas déjà des milliards en économies qu’elles ne veulent pas dépenser. Rien de tout ça. Juste parce qu’on veut toujours plus de profit. Un plus gros pourcentage. Un plus gros montant. Désolée pour l’augmentation salariale anémique de cette année, mais la conjoncture exige un bonus de quelques millions de dollars pour le boss. Et à la limite, votre travail lui-même est peut-être superflu à la bonne marche des profits. On ne produit plus, on fructifie. Et ça fonctionne! En tout cas, pour une partie de la population… Pour les autres, vous pouvez toujours espérer gagner à la roulette russe de la mobilité sociale, mais sachez que plus une société est inégalitaire, plus c’est dur d’y gagner.

Et l’austérité aime ça, le travail précaire.

Faque on en est rendu là. À un gouvernement qui nous fait croire que tout ça, c’est pour notre bien.

Qui nous dit que le problème, c’est le déficit, alors qu’il est tout petit. Que ce qui nous gruge, c’est la dette, alors que c’est basé sur une étude bâclée. Que pour s’en sortir, on va couper dans nos services publics “sans affecter les services” alors qu’il manque déjà trop de personnes en première ligne pour être efficace. On est rendu au point où gérer un hôpital, un musée ou une chaîne de montage, c’est du pareil au même. Les institutions et les services publics, comme les régions, c’est rendu une affaire de rentabilité. Pas rentable? On te coupe ça! Et l’efficacité se mesure en dollars. En secondes gagnées. Une injection, 30 secondes. Un changement de pansement, 3 minutes. Un deuil, 30 minutes. Allez hop, pas une plus. Top chrono. C’est le règne des technocrates. Et quand la réalité ne se conforme pas à leurs prédications, forcément, la réalité a tort.

Faque c’est contre ça qu’on se bat. Contre des mensonges. Contre la montée vertigineuse des inégalités. Contre la destruction du vivre ensemble et le triomphe du vivre tout seul. Bref, contre l’austérité qu’on nous impose sans qu’on ait vraiment notre mot à dire. On se mobilise, on lance des pétitions, on écrit des textes, on sort dans les rues. La route est longue, mais il y a encore de l’espoir qu’on soit assez tenace pour ne pas se laisser éblouir par la stratégie du “moins pire que prévu” qu’on nous sert allègrement.

Et est-ce qu’on va gagner? Peut-être. Mais l’empathie, ça coûte cher. Et on n’a plus d’argent. Mais peut-être aussi qu’on devrait parler d’autre chose. De services qui nous ressemblent. De démocratie quotidienne. Des gens avec qui on partage le territoire. Du bonheur d’apprendre que son voisin est en santé, même s’il n’a pas d’argent. De celui de voir des enfants jouer ensemble à la garderie, peu importe le revenu de leurs parents.

Peut-être qu’on pourrait se rendre compte finalement que la richesse, la vraie comme la monétaire, c’est pas en coupant partout qu’on va y arriver. C’est en s’occupant les uns des autres.

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