La blague de ma vie (suite et fin)

Résumé de l’épisode précédent : Je suis en France pour faire de l’humour. Ne faisant rire personne, j’entame une séance d’observation. Je me délecte de plein d’attractions qui expliquent mon abstinence involontaire et j’entre au Collège de France, mon Forum de Montréal.

En entrant au Collège de France, je constate qu’il n’existe aucune trace du génie qui y a été transmis. Je constate aussi que malgré tout ce qui était là pour me faire vivre une épiphanie: les pierres du plancher polies par les années, les moulures défraîchies, l’odeur du savoir (qui s’apparente étrangement à celle d’un problème d’humidité pas réglé), je n’ai rien vécu. La seule chose que j’ai vécue, c’est le désagrément d’être fouillé avec insistance par un agent de sécurité névrosé.

Il me fait signe de me diriger vers ma gauche. Soudainement, en plein mardi après-midi, sans que je n’aie rien demandé, je me retrouve assis dans un immense amphithéâtre en train de suivre un cours d’histoire critique de la littérature égyptienne antique! J’assiste à un cours au Collège de France! Je réalise le rêve grâce auquel je n’ai jamais été invité aux anniversaires tenus chez Nickels.

J’étais tellement ému que je me suis voulu inspirant sur Instagram.

                                                                             (#toujourscroireensesrêves)

Je me sentais comme un poisson dans l’eau! D’abord, comme vous devez vous en douter, la faune composant l’audience austère ne respirait pas l’émancipation sexuelle… J’étais donc avec mes frères d’armes.

En plus, je ne connaissais et ne saisissais strictement rien à ce que le professeur expliquait. Il était le seul à se comprendre et le seul à avoir du plaisir à en parler. Je comprenais enfin ce que les gens ressentaient pendant mes stand-ups.

Apparaît alors cette photo :

Un phénomène étrange se produit.

À la vue de cette photo, un éclat de rire général inonde la salle. Pas un éclat de rire type “soirée Backgammon et After Eight à Westmount”. Non. Un éclat de rire gras type “théâtre d’été ’82 après une réplique spirituelle genre ‘Moi j’aime toutes les tartes, sauf ma belle-mère!’ (toudoum tish!)”

J’étais halluciné!

J’aurais tellement aimé rire avec eux. Si seulement je comprenais les hiéroglyphes. Si seulement je n’avais pas négligé la trilogie LaMomie avec le mythique Brendan Fraser.

Joues rougies, yeux imbibés, visage déchiré par le sourire, le professeur dit en s’esclaffant : “On est bien loin des comiques d’aujourd’hui!” Un ressac de rires s’en suivit. Effectivement, les comiques d’aujourd’hui n’utilisent que très rarement les hiéroglyphes ou tout autre symbole servant de tatouages aux barmaids montréalaises.

Cela dit, j’avais enfin ma réponse! C’est ça qui fait rire les Parisiens! Fini les salles muettes, à moi l’Olympia! Je profite de la fin du cours pour demander au professeur de me traduire ma meilleure blague en hiéroglyphe; ayant un spectacle le soir même! Voici le résultat :

(Ça doit être une question d’accent parce que, malgré sa qualité supérieure, elle n’a jamais marché.)

Ma quête du rire parisien doit continuer.

Au hasard d’un matin, je passe devant LA librairie Gallimard. J’y entre et ne suis pas déçu. C’est une vraie librairie! Chic, bardée d’échelles accouplées à de hautes bibliothèques qui ne laissent qu’un mince répit aux quelques murs porteurs des miracles du passé. Exactement le genre de librairie où on ne trouve aucun parapluie, tapis de yoga, moule à gâteau Star Wars ou tout autre cadeau-pas-inspiré pour une fête qu’on a oubliée.

Je veux acheter Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline; dans la même optique que ces gens qui achètent des chapeaux Mickey Mouse pour ne jamais oublier Disneyland. (Petit truc : Si vous voulez vous souvenir de Disneyland, attendez votre retour et contemplez votre facture Visa. Vous ne sentirez plus jamais l’urgence d’y retourner, c’est garanti!)

Ne trouvant pas la section dédiée à Louis-Ferdinand Céline, je m’approche de la libraire qui semble avoir laissé les mots “joie de vivre” avec la fin de l’Occupation.

“Excusez-moi, pourriez-vous me dire où se trouve la section des livres de Céline? … Louis-Ferdinand, pas Dion.”

Sa tête, qu’elle avait plongée dans l’écran d’ordinateur, se relève et se paralyse en me fixant. Puis, une métamorphose. Ses yeux s’illuminent, ses épaules grimpantes cernent sa tête, ses joues rougissent, sa bouche se contracte, son souffle se coupe et :
(le dialogue est intact)

ELLE : POUHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA! (reprise de souffle) HAHAHAHAHAHAHAHAHAH! UN LIVRE DE CÉLINE! LOUIS-FERDINAND! PAS DION! HAHAHAHAHAHA!

MOI : …

ELLE (les yeux gorgés de larmes) : HAHAHAHAHAHAHAHAHAHA! ÇA, C’EST LA MEILLEURE!

MOI : … Quoi…?

ELLE : DENIS! DENIS! ÉCOUTE ÇA!

Apparaît Denis, l’autre libraire.

DENIS : Quoi? Putain — (grommèlements incompréhensibles typiquement parisiens) — fait chier… Qu’est-ce qu’il y a?

ELLE : Il demande où sont les livres de Céline… Mais LOUIS-FERDINAND PAS DION!

Et c’est ainsi que Denis joignit la farandole de la rigolade.

DENIS : POUHAHAHAHAHAHAHAHHAHAHAHAHA!

Mise au point : Je suis comme vous. Je ne la trouve vraiment pas drôle. J’ai juste pris l’habitude de dire ça au Québec parce qu’une fois j’ai demandé du Céline et on m’a donné Let’s talk about love plutôt que Mort à crédit.

DENIS : OH LÀ LÀ LÀ! T’ES UN COMIQUE?

MOI : … Plus que je pensais…

Pendant que Denis m’explique ma blague suprême, Elle prend un téléphone. Quoi? ELLE APPELLE QUELQU’UN?!

DENIS (avec les yeux d’un gars devant le Dalaï-Lama) : T’es drôle parce que blablablabla (j’ai arrêté d’écouter Denis pour porter attention à Elle).

ELLE : Allô Thibault? J’te dérange deux s’condes… Y’a un type qui vient d’me d’mander si on a un livre de Céline, mais Louis-Ferdinand, pas Dion! (Je devine au silence que Thibault capote aussi.) Hahaha! Oui! Hahaha! Tu la racontes à Marion et Aymeric! Ok j’te laisse!

À ce moment, je comprends que, à ma façon, je suis en train de laisser mon empreinte chez Gallimard. À propos de Rimbaud, Cioran dit : “Il a émasculé la poésie pour un siècle.” Je viens définitivement de faire pareil avec le pas-du-tout-restreint milieu humoristique des libraires parisiens.

DENIS : Dis, t’as un one-man-show?

Moi : Non…

DENIS : Mais y t’en faut un mon pote!

Malheureusement, Denis ne semble pas comprendre qu’on ne fait pas un one-man-show de 90 minutes avec une demie-blague. C’est fini les années 80.

DENIS : Écoute, je connais la directrice du Point-Virgule. Laisse-moi ton Facebook et t’auras des nouvelles.

Ce que je fis.

Elle et Denis m’offrent un cahier d’écriture “pour tes blagues!”, un Céline et un recueil de Paul Valéry. Autrement dit, mon Facebook et ma “meilleure-blague-du-monde” en échange du génie de Valéry et Céline? Si vous pensiez qu’on s’était fait fourrer avec l’échange de Patrick Roy…

Je sors de la librairie complètement chamboulé. Je veux dire… J’ai fait 200 spectacles dans ma vie, raconté des centaines de blagues devant des milliers de personnes. Je passe ma vie à écrire, regarder et étudier l’humour. Et jamais, même avec Like-Moi, je n’ai fait rire comme ça. Comment j’ai fait? Le plus triste, c’est que jamais plus je ne ferai rire comme ça.

Est-ce que c’est ça le rire parisien, un immense malentendu?

Je ne peux pas croire que la nation du trait d’esprit et du raffinement se contente de si peu. Puis, en voyant Franck Dubosc sur une affiche des Visiteurs 3, je m’accorde un doute.

Denis n’a pas menti. J’ai eu une audition au mythique Point-Virgule. J’y ai dit ma fameuse blague. Est-ce grâce à elle que j’ai été invité à leur Soirée découvertes? Honnêtement, je m’en fous. Trois Québécois auront joué au Point-Virgule : Louis-José Houde, Sugar Sammy et… moi. 1 350 002 billets vendus à nous trois! (Je me suis occupé du 002.)

[Ellipse de trois jours ponctués par une visite au jardins de Versailles paradis et mes spectacles qui, à force d’abandon, finissent par très bien aller.]

Puis, elle arrive.

La dernière journée…

Dernier spectacle hier. J’ai fait rire sans comprendre comment.

Le rire parisien restera un mystère…

Pour mon retour : Air Transat, Autobus 747 et métro… La trilogie du confort.

Je déteste les retours. Ça force un bilan.

J’ai cet ultime souvenir.

Un matin, je décide de marcher jusqu’à Montmartre (il était temps que j’en finisse avec Amélie Poulain). En marchant, je pensais au Point-Virgule, aux amis que je m’étais faits, à l’écriture féconde. Bref, à la chance que je n’avais pas demandée.

C’était une journée froide et pluvieuse. J’ai vite cherché à me protéger avec le métro. Sous une rame extérieure, il y avait un campement de sans-papiers. Ils étaient une centaine immobiles dans des lits gorgés de pluie à contempler l’autre côté de la rue avec leur regard crevé. La rue était l’infranchissable précipice les séparant de ce qu’ils cherchaient. C’est-à-dire une vie, du travail et probablement de la décence.

Ça m’a bouleversé.

Toutes les conversations que j’ai eues avec mes amis français qui détestent la France me sont revenues à l’esprit. Ils me parlaient de la saturation du marché du travail, des inégalités sociales, des défaillances du système, de la quasi-impossibilité de réalisation.

Et j’ai pensé (ça vaut ce que ça vaut) :

Paris n’a rien à offrir à ceux qui cherchent quelque chose, mais a tout à donner à ceux qui n’y cherchent rien.

Tu cherches un travail? Bonne chance. Tu cherches un appartement pas cher? Rêve encore. Tu cherches une nouvelle vie? Je ne peux rien pour toi.

Par contre.
Tu veux prendre une selfie? Tiens la tour Eiffel! Tu veux être romantique? Voici la Seine et un quétaine qui joue de l’accordéon. Tu veux être diverti? Voilà deux chauffeurs de taxi qui s’engueulent.
En ce qui me concerne, tout ce que j’ai voulu vivre n’est pas arrivé.
Et tout ce que j’ai vécu de grand, m’est arrivé par hasard.

Jules Renard dit que Paris n’est qu’à deux lettres du paradis.

C’est vrai.

À condition de ne pas le chercher.

Pour lire un autre texte de Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques : “Prière de faire parvenir cette lettre à Jennifer Lopez”

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