Blacklights

Je suis né à Montréal-Nord, en mars 1984. Ma mère avait 18 ans, depuis 2 mois seulement. Mon père est parti en Amérique du Sud avant que je naisse, il avait mieux à faire. Longue histoire, une autre fois peut-être.

Bref, ma mère a rencontré quelqu’un d’autre quand j’avais 2 ans et demi. Il est devenu son chum, et par défaut, mon père. Il m’a toujours traité comme son fils, moi je l’ai toujours traité comme mon paternel. Il m’a adopté (pas légalement, spirituellement) et il a pris soin de moi toute ma vie. Quand j’ai eu 4 ans, on est déménagés à St-Eustache, la ville d’où il vient. Un endroit un peu plus calme que Montréal-Nord pour élever des enfants.

On a eu un appartement pendant une année, mais un peu avant mes 5 ans on a trouvé un autre appart juste en face d’une école primaire, littéralement l’autre côté de la rue. Un coin plus familial.

Quand je suis arrivé chez moi pour la première fois, j’ai vu une fillette sur le balcon de l’appartement d’en dessous. Elle était maigre, les cheveux gauffrés, des fonds de bouteille sur le nez. Elle était douce, un peu timide, comme moi. Je la trouvais jolie. Elle avait mon âge.

Elle s’appelait Jade.

On est immédiatement devenus des amis. On a joué ensemble tout l’été. Quand l’école a commencé, j’allais la chercher chez elle à tous les matins. On marchait jusqu’à l’école en face, et on revenait ensemble aussi. Parfois, je mangeais chez elle, et elle chez moi. Je me souviens que sa mère a déjà dit: “vous êtes inséparables vous deux, vous allez surement encore être des amis quand vous aurez 15 ans.”

C’était ma meilleure amie.

Après ma 2e année de primaire et la naissance de ma soeur, mes parents ont décidé de retourner à Montréal-Nord parce que ça facilitait le voyagement au travail pour mon père. Le coeur brisé, j’ai dit salut à mon amie, et on est partis.

Le déménagement aura duré 1 an. Quartier trop dur, qualité de vie moins bonne, on est revenus à St-Eustache. Mes parents ont acheté une maison modeste, pas trop loin d’où on était avant.

Mais mon amie Jade avait déménagé.

Ça aura pris quelques années pour que je la recroise. Rendus au secondaire, on était à la même polyvalente. Elle est venue me voir pendant que j’étais avec mes amis, me demandant si je me souvenais d’elle. Je lui ai dit que oui et j’étais content de la revoir, mais elle me semblait différente.

Elle avait l’air énervée, excentrique et elle parlait un peu trop fort. Elle n’avait plus ce calme qui me plaisait. Dans les corridors, je l’évitais. Elle venait me parler, j’allais voir d’autres gens.

Ce n’est pas vraiment qu’elle m’énervait ou que je ne l’aimais plus… j’avais honte d’être vu avec elle.

Un moment donné, on a juste fini par se perdre de vue et on a arrêté de se parler.

Je ne l’ai plus jamais revue.

Quand j’avais 20 ans, j’ai reçu un coup de fil de ma soeur. Je n’ai pas pu répondre, elle m’a laissé un message sur mon répondeur:

“Salut Manu, c’est Raph. Je ne sais pas si tu te souviens de Jade, ton amie quand on était sur la rue St-Nicolas… eh bien sa soeur vient de m’apprendre qu’elle est morte d’une overdose. Anyways, rappelle-moi quand t’as 2 minutes. Je t’aime.”

Ce soir-là, je me souviens très bien de ce que je faisais. Je faisais du speed et je buvais des Budweisers dans un studio de Montréal. Je faisais la même chose que mon amie, à quelques différences près. Je me faisais dilater les pupilles, pendant que le blanc de ses yeux sans vie brillait sous les blacklights.

10 ans plus tard, malgré les vents et les marées qui m’ont fait basculer plus d’une fois, je suis encore là.

J’ai plusieurs bonnes raisons de sortir du lit le matin, de continuer d’essayer. J’ai des gens qui comptent sur moi, qui m’aiment et qui m’estiment, qui veulent mon bien, et moi le leur. J’ai un port d’attache.

Au moment même où j’écris ce texte, il y a Antoinette, 6 semaines de vie, qui me regarde avec les yeux ronds comme deux pleines lunes, le monde devant elle, la vie dans ses mains comme une poignée de diamants bruts. C’est mon port d’attache.

Dans mon sous-sol, un ordi, des speakers, des claviers, du papier pis de l’encre. La matière première pour modeler des mots et des émotions, les assembler et les structurer pour les faire devenir des oeuvres significatives. Un autre port d’attache.

Dans mon lit, une femme qui me donne le meilleur d’elle-même chaque jour, qui serait prête à donner sa vie pour ceux qu’elle aime, une personne avec qui me coucher en cuillère quand le stress est à couper au couteau. Un autre port d’attache.

Je suis assis dans mon bateau, bien attaché à mon port et je sens le soleil de midi sur mon visage qui vieillit lentement. Je ferme les yeux en écoutant le bruit des vagues douces qui font bercer mon embarcation de gauche à droite, et je me sens en sécurité, sachant que je ne partirai pas à la dérive.

Mais j’évite de regarder dans l’eau, sachant que je suis impuissant à la vue de mon amie qui coule au fond, déjà beaucoup trop tard pour lui tendre la main.

Voici le touchant vidéoclip, signé Nico Archambault, inspiré par cette histoire.

Pour lire un autre texte de Koriass : Natural Born Féministe

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