Bali blues

Le dernier droit d'un voyage tout croche.

Nous sommes une famille montréalaise plutôt sympathique, ayant décidé de tout sacrer là pour faire le tour de l’Asie durant environ sept mois. Nous ne sommes pas des hippies (sauf ma blonde qui porte encore des bijoux en bois), ni des gens riches, nous avons seulement décrété que ce projet supplantait en importance tous les autres. Voici le récit de notre voyage.

« Ok sir! Please, leave that sir! »

Faya s’interpose dès que mes mains s’aventurent trop près des assiettes du déjeuner dans le lavabo.

Faya ne parle pas bien anglais, mais ces mimiques sont claires : tout ce qui concerne le nettoyage est son département jusqu’à notre départ. Nous avons loué une villa à Bali pour deux semaines. La vie de pacha, la vraie. Une piscine privée (traitée aux deux jours par un employé), une paillote coussinée pour s’évacher, trois spacieux bungalows séparés contenant autant de salles de bain, une terrasse à aire ouverte avec divans et une immense télévision.

Les ménages quotidiens de Faya sont inclus dans le prix.

Tout ce luxe pour seulement six villégiateurs.

Six, puisque depuis une semaine, ma cousine Émilie et sa fille Margot sont venues nous rejoindre. Le voyage est fini, les vacances commencent. La preuve, on a acheté un pot de Nutella et des Froot Loops.

On range toute la bouffe dans le frigo depuis qu’on a aperçu un rat sur le comptoir de la cuisine, sans compter des fourmis et des coquerelles tellement grosses qu’on les entend supplier avant l’écrabouillement.

Mais vivement quelques bestioles, une façon de nous enlever quelques scrupules devant tant de faste après cinq mois à trimballer un sac à dos.

« It’s ok sir, please, I take care! »

Faya me chasse de la cuisine.

Elle embarque moyen dans nos efforts de nouer quelques liens.

Elle a compris qu’une relation artificielle n’empêchera pas nos rôles d’être définis. Le sien est de ramasser, le mien est de me baigner toute la journée et boire de la Bintang dans le canapé en soirée, en remplissant le cendrier sous un ciel étoilé.

C’est même elle qui le vide, le cendrier.

Je me demande ce qu’elle pense de nous: des bourgeois blancs toujours endormis lorsqu’elle pousse la porte au matin avec son double de la clé, tandis que les enfants écoutent Rio 2 sur l’écran plasma géant.

Je me demande ce qu’elle pense de nous : des bourgeois blancs toujours endormis lorsqu’elle pousse la porte au matin avec son double de la clé, tandis que les enfants écoutent Rio 2 sur l’écran plasma géant, indifférents au paradis terrestre qui se dresse à quelques pieds du divan.

J’aime penser qu’elle ne se rabaisse pas à nous jalouser, se contentant de faire sa petite affaire, d’une villa à l’autre.

Un peu lourd comme début de texte, hein? Quand même moins qu’un débat de société parce que des forains ont écrit « solstice » sur leur carton d’invitation.

« Nous lé québécois de souches devons nous tassé pour lessé la place aux émigrés! », dénonçait un virulent Alain dans les commentaires au bas d’un article sur le sujet.

On remercie Alain d’être le chien de garde de notre identité nationale. De notre langue surtout.

Parlant de Saint-Jean Baptiste, on l’a fêtée en avance hier avec Clémence et Zacharie, deux adorables milléniaux bien élevés et capables d’encaisser l’alcool pour des gens de la rive-sud, venus profiter de notre villa quelques jours. C’est la fille de mon amie Ève, en voyage avec son chum. Je me trouve assez naturel à date dans mon personnage de mononcle sympathique. « Fais attention, mon Zach! J’avais ta shape à ton âge! »

Anyway, tout ça pour dire que la fin de ce voyage commence à se matérialiser et on a les blues.

Heureusement, ma cousine et Margot sortent tout frais de l’avion et contribuent à nous recrinquer. La dernière fois qu’on les a vus, c’était en janvier à Paris, première escale de ce périple.

« Hey, on pourrait aller vous rejoindre à Bali! », avait lancé ma cousine pendant qu’on attendait notre commande dans un restaurant marocain de Belleville.  

« Mouin… », avais-je répondu, assez désintéressé par un projet pas encore sorti de la catégorie « En l’air ».

Ben ça se passe maintenant.

Dans quelques semaines, ma famille va retourner à l’école, avec leur lunch sous le bras. Moi aussi, je vais finir par envoyer mon spécimen de chèque quelque part.  

Le soir, autour d’un verre de vin qui ne goûte pas le cancer en phase terminale, on va se remémorer, nostalgique, cette fois où on a mangé le meilleur festin de fruits de mer du système solaire sur la plage de Jimbaran, l’odeur d’encens au crépuscule dans les ruelles indiennes ou encore ce trajet en pleine nuit pour arriver aux ruines d’Angkor à temps pour le lever du soleil.

Même ma blonde, une éternelle optimiste, montre ses premiers symptômes de mélancolie. Elle dit prendre conscience pour la toute première fois de sa vie que le meilleur ne se trouve peut-être plus en avant.

Elle a fondu en larmes, l’autre soir, en écoutant une chanson qui lui rappelle ce voyage tellement elle revient souvent dans ma playlist aléatoire. Du vieux Cabrel.

« Mais le matin vous entraine en courant vers vos habitudes

Et le soir, votre forêt d’antennes est branchée sur la solitude ».

En même temps, ma blonde braille à rien, autant en écoutant Toy Story 3 qu’en achetant nos derniers billets d’avion l’autre jour. Parfois aussi pendant l’amour, parce qu’elle trouve ça beau et doux. (BEN NON!)

Moi, depuis que j’ai lu le livre de Rose-Aimé Automne T. Morin pendant une ride de train à Kuala Lumpur, les paroles de Je suis parti de Leloup roulent dans ma tête.

« Je suis parti de ma famille, il ne faut jamais revenir. Quand le soleil jamais ne brille, quand le meilleur devient le pire ».

Nos fils Facebook vont maintenant regorger d’enfants à la plage, à la crémerie ou à Lisbonne. On vient de perdre le monopole des photos qui font chier.

L’école est finie sinon. Martine a réussi sa mission d’éduquer Victor et Simone pendant le voyage, deux heures par jour, cinq jours semaine. Une mission périlleuse, vous lui demanderez.

Ça aussi, j’imagine, ça contribue à notre spleen.

Nos fils Facebook vont maintenant regorger d’enfants à la plage, à la crémerie ou à Lisbonne. On vient de perdre le monopole des photos qui font chier.

De toute façon, les enfants, on le sent, commencent à s’ennuyer. Pas ici avec leur cousine, mais en général. Victor surtout, dont la capacité d’émerveillement semble s’amenuiser. La nôtre aussi en fait. C’est beau une chute d’eau cristalline qui s’écrase au bas d’une falaise, un Bouddha gros comme le stade olympique et une plage sablonneuse, mais au bout d’un moment, on n’est plus capables d’accoter l’extase des premiers mois.

Victor a beau se trouver sur une île entourée de plages magnifiques (vraiment, ça torche Bali), il préférerait aller voir Aladdin au cinoche de Kuta.

De tels voyages sont d’abord des trips d’adultes et il faut gratter plus loin que la photo d’enfants heureux et symbiotiques en train de siroter une noix de coco dans un shack en bambou dans la jungle pour s’en rendre compte.

Derrière ces images de bonheur perpétuel se dissimulent 1000 crisettes entre sœurs ou frères, quêtes maladives de WiFi, négociations pour acheter la paix, chicanes de ménage et heures englouties sur des écrans pour laisser les adultes profiter de leur beau voyage.

J’ai adhéré à des groupes de parents voyageant au long cours. Plusieurs membres se désignent comme Tourdumondistes (oui oui) ou simplement des FAM (Famille autour du monde) en TDM (tour du monde), en plus de baptiser leur périple avec de jolis petits noms rivalisant avec ceux des garderies. « Suivez-nous, les pigeons voyageurs en folie! » « Embarquez avec nous, les Sixsacs-ados dans notre Sixsacsadosmobile! »

Ce sont d’abord des groupes de réseautage, où les familles tentent de partager des moments ou des expériences ensemble. La cause est noble, mais il y a quelque chose de paradoxal là-dedans.

On voyage pour plonger dans l’inconnu, vivre le moment présent, n’est-ce pas?

Si oui, l’idée de se fixer des rendez-vous, planifier des rencontres et en tirer un album photo quotidien sur ta page Facebook, ton blogue et ton compte Instagram va exactement dans le sens inverse.

Je trouve que ces sites prennent parfois la forme de concours de popularité pour déterminer qui fait le voyage le plus wild, écoresponsable et quels enfants dénotent une ouverture d’esprit équivalente à celle Yoda.

Bref, quelque chose sonne un brin faux là-dedans.

J’ai eu la même réflexion hier en croisant un couple, flanqué de deux nounous balinaises. « Du temps de qualité en famille! », écrira-t-il probablement sous la publication Instagram de leurs enfants heureux avec du sable dans la face.

Le voyage est une illusion d’optique, un mirage.

Bon je sais que le nôtre a été plus médiatisé que le 11 septembre, mais je me fais un point d’honneur, ici ou ailleurs de donner l’heure juste, sans trop de fioritures.

Évidemment, c’est une expérience formidable. Mes enfants en garderont quelque chose, c’est certain, mais c’est notre projet et c’est notre trip de s’exiler à l’autre bout de la terre se fabriquer un moment inoubliable.

Évidemment, c’est une expérience formidable. Mes enfants en garderont quelque chose, c’est certain, mais c’est notre projet et c’est notre trip de s’exiler à l’autre bout de la terre se fabriquer un moment inoubliable. Eux, ils suivent, avec plus ou moins d’enthousiasme selon les jours.

Ok, on est un peu les grinchs du voyage, mais on a autant de mal à blairer les voyageurs en dreads avec un étui à cithare que les familles parfaites qui vendent comme un conte de fées l’idée de s’entasser un an dans un camping-car.

Bien entendu, il ne faut pas mettre tous les tourdemondistes (j’ambitionne) dans le même baluchon (tuez-moi).

La preuve est cette famille de Québécois récemment croisée par hasard à Kuala Lumpur, qui semblait vivre le même genre de voyage que nous.

Nous avons commandé du McDo par Grab en nous racontant nos aventures, pendant que les enfants jouaient ensemble à Fortnite sur le lit derrière. C’est moins glamour qu’un cours de cuisine dans une famille hmong, mais ça a le mérite de refléter une face cachée de ces aventures en famille.

Les FAM (j’arrête après) suscitent l’admiration dans leur entourage. Pour la première fois de ma vie, des gens me trouvent même inspirant. Bon deuxième fois, parce que ma version death de Poupée de cire, poupée de son au karaoké commande aussi le respect.

Mais bon, ça ne prend pas de courage pour voyager en famille. Ça prend juste de l’argent et une belle occasion.

Vite de même, je pourrais nommer 100 personnes qui  mériteraient davantage notre admiration que les Oursons bourlingueurs en cavale. Malgré quelques critiques, j’ai pas envie de revenir pour autant. Pas encore. Pas déjà.

C’est qui ça les Raptors en plus?

Au moins j’essaye fort de presser au maximum le jus d’un voyage peut-être un peu tout croche (attendez de voir notre dernière destination), mais néanmoins à notre image. Et c’est tout ce qu’il compte au final.

Hier, justement, après notre festin de fruits de mer sur la plage, j’ai ramené Simone en scooter. C’est chacun leur tour. Elle chantait à tue-tête une chanson de l’émission Poursuis tes rêves.

À la lumière, on s’est immobilisé près du trottoir, où un gars fumait une clope derrière son étal de gugusses. Après avoir vu la petite s’époumoner, il m’a jeté un regard en souriant. Sans même ouvrir la bouche, j’avais compris qu’il venait de me dire « t’es chanceux man, profites-en ».

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Si vous voulez comprendre la suite d’évènements à l’origine du piratage des archives inédites de Radiohead, notre blogue est évidemment un bon point de départ

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