Apprendre à déplaire ou le désir à l’envers

Être désirée ne signifie pas nécessairement être aimée ou respectée.

Depuis le #moisaussi, on parle beaucoup de consentement, de harcèlement et on remet plus facilement en question nos relations. Sont-elles saines? Beaucoup de comportements nocifs (sexistes ou autre) passaient inaperçus en 2017 et sont inacceptables aujourd’hui. C’est immense comme dialogue, complexe et nécessaire. Mais j’ai parfois l’impression qu’il nous reste un angle mort. On parle très peu du désir, qu’il soit sexuel ou amoureux. De quelle façon reçoit-on le désir de l’autre et quelle importance accordons-nous à notre propre désir? En ce qui me concerne, le désir à la fois l’origine et la réponse à bien des tourments.

Comment ça se fait que le consentement soit si difficile à faire comprendre? Pourquoi les femmes se trouvent toujours indésirables? Pourquoi on se fait culpabiliser quand on s’habille sexy? Pourquoi a-t-on autant de difficulté à parler sainement de sexe?

Lorsque je me risque à l’analyse, je constate que le désir est compris tout croche parce qu’on nous l’a mal appris, voire pas appris du tout. Je parle des femmes par défaut, mais je n’exclus pas l’homme. Je pense que ça dépasse l’individualité en fait. Ça part de l’individu pour aller dans l’imaginaire collectif, dans ce qu’on nous montre, dans ce qu’on a accepté comment étant la norme. Rendu-là, c’est l’œuf ou la poule. Je m’apprête à vous partager une partie de mon histoire parce que c’est une question qui m’habite depuis ma jeune adolescence. Vulgariser et déconstruire la problématique m’apparaît comme essentiel, cathartique même, pour se comprendre d’abord et éventuellement pour se guérir.

 

Le début

Mali 12 ans est ce qu’on pourrait qualifier de « farouche ». Elle ne fait pas attention à son habillement, se peigne à peine, ne s’intéresse pas ou peu aux garçons. À 12 ans, elle ne veut que patiner, lire, manger du pop corn et jouer à Diablo, mais bien vite, ses amies lui ont dit la phrase qui tue : « si tu ne fais pas attention, t’auras pas de chum ».

Mali 12 ans a lu « Ta voix dans la nuit » de Dominique Demers et a beaucoup pleuré en se disant que dans la vraie vie, les princes, ne choisissent pas des diamants bruts

Mali 12 ans, regarde un film américain. Un film d’ados. Les filles y sont belles, souvent interprétées par des femmes et non des adolescentes. Elles sont soit filiformes ou ont des courbes aux bons endroits. Elles sont magnifiques, ou du moins, on dit sans cesse qu’elles le sont alors ça doit être vrai.

Dans chacune des histoires, leur but est toujours le même : être aimée du plus beau. Ça ne lui en prend pas plus pour intégrer une notion qui prendra bien du temps à déconstruire, celle qui dit qu’on devient une femme aimée lorsque l’on est désirée par le sexe opposé. « Pour ce faire je dois donc plaire », qu’elle se disait.  

Mali 12 ans a lu « Ta voix dans la nuit » de Dominique Demers et a beaucoup pleuré en se disant que dans la vraie vie, les princes, ne choisissent pas des diamants bruts. La vraie vie est comme un film d’ados américain. Pour pogner, il faut être belle. Pas avoir une beauté particulière ou être belle de l’intérieur. Il faut être adorable, délicate, se démarquer sans se démarquer ou encore être la plus fatale des femmes fatales. Dans tous les cas, la beauté doit être évidente. Celle de Mali ne l’est pas. Elle est plus ronde que les autres malgré le sport, n’est pas belle ni laide, manque toutes les occasions de se taire et ne fait justement rien pour plaire.

Rompre avec le moule toxique

En grandissant, on nous a répété qu’on est belles, que le désir qu’éveille notre beauté peut nous attirer bien des dangers, mais aussi, surtout, de l’amour. L’équation qu’on nous apprend n’est pas plus compliquée que : beauté (être désirable) = désir (être désirée) = amour (être aimée).

Évidemment, c’est un tas de bullshit. Mais se rendre compte que parce qu’on ne cadre pas dans un idéal de beauté ça risque d’être plus compliqué, plus difficile pour nous, c’est douloureux à accepter. Alors on essaie d’entrer dans le moule, de maigrir, de se faire les ongles, de rire au bon moment, de tout faire pour plaire, pour donner à l’autre ce que l’autre est censé vouloir. C’est là que ça devient toxique, quand on se déforme pour quelque chose qui n’est pas fait pour nous à la base.

Ce n’est pas une vérité universelle. Pour certaines femmes, ce moule est leur authenticité et il n’y a rien de mal à ça. Pour d’autres, grandir hors du moule a été facile. Il faut faire attention en détruisant les stéréotypes de ne pas en créer des nouveaux qui excluent d’autres femmes à leur tour.

Désir = amour

Me rendre désirable, ça a été salutaire, en surface du moins. À 20 ans, j’ai réussi. J’étais mince (ou assez), je m’habillais à la mode et beaucoup de « beaux » garçons me faisaient des avances. Est-ce que j’étais aimée? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais certainement pas de la bonne façon. J’étais tout à fait à côté de mon corps, en mimétisme constant de codes que je ne saisissais qu’à moitié. L’intimité véritable m’était inatteignable dans ces conditions. Même si j’avais finalement le désir tant convoité de l’autre, je ne m’aimais pas plus. Je m’aimais quand j’avais 12 ans et que je me contentais d’être qui je suis à la place de faire semblant d’habiter le corps d’une autre.

Mon rapport avec la beauté était tout croche et mon désir complètement à l’envers. Je trouvais beau ce que les autres trouvaient beau et ça m’a pris jusqu’au milieu de ma vingtaine pour comprendre intrinsèquement que la beauté n’est jamais unanime.

Mon rapport avec la beauté était tout croche et mon désir complètement à l’envers. Je trouvais beau ce que les autres trouvaient beau et ça m’a pris jusqu’au milieu de ma vingtaine pour comprendre intrinsèquement que la beauté n’est jamais unanime. Que tout est subjectif, que le beau qui reste beau vient d’une connexion, d’un sourire particulier ou d’une tonalité de voix qu’on n’arrive pas à oublier. Il y a souvent un monde de différence entre comprendre un concept, être d’accord avec lui et l’incarner. Surtout sur une question qui nous rend aussi vulnérables.

Le consentement

Il y a peu de temps, j’ai compris que le consentement n’était pas seulement lié au fait d’accepter une relation sexuelle, mais aussi à la raison qui fait qu’on l’accepte. Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était Geneviève Pettersen en entrevue avec Jean-Philippe Wauthier à Deux hommes en or. Elle disait que dans son entourage, 10 femmes sur 10 ont déjà dit oui juste parce que c’était plus simple que de dire non.

Ça m’a frappé fort. Pas le chiffre, mais le pourquoi. Pourquoi on dit oui quand c’est non? Tant de fois, j’ai dit oui pour ne pas déplaire. Tant de fois j’ai dit oui pour plaire. Pour me sentir désirée, pour me faire valider. Tout ça ultimement dans l’espoir de me faire aimer. Aimer en grand, aimer au complet. Ce qui m’a choquée dans tout ça, c’est de me rendre compte d’à quel point je me faisais petite. Je ne me donnais pas le droit de dire non. Je ne me donnais pas le droit de déplaire.

Les femmes grandissent et puis elles rapetissent. C’est la vie qui nous fait ça, le doute facile qui nous rend à la fois plus sages et plus lourdes. La vie qui ne nous donne qu’une petite place parce qu’il faut qu’on en laisse aux autres. C’est toujours à propos des autres. Il faut que tout soit parfait quand on nous regarde même si en dedans tout fout le camp. J’avais banalisé l’importance du désir. Le vrai désir. Le mutuel. Celui qui n’est pas à l’envers, qui part aussi de moi pour atteindre l’autre.

Et maintenant?

J’ai 30 ans et je commence à peine à déconstruire ce que j’ai mal appris. Ça a pris des douleurs qui ont l’air de ne pas appartenir au temps, des rejets, des larmes et beaucoup trop de oui qui voulaient dire non. Mais j’y arrive, je suis entourée de femmes de divers horizons qui savent qui elles sont. Je grandis, j’aspire à devenir comme elles. C’est correct de désapprendre, de faire des erreurs, de souffrir un peu, de porter en nous quelques cicatrices qui nous rappellent qu’on a vécu.

Je souhaite que les femmes de demain puissent se construire d’un coup, qu’elles puissent faire leurs propres erreurs, pas celles qu’on les force à faire. Je souhaite qu’il leur soit plus facile d’aimer et de s’aimer comme il faut.

Je souhaite que les femmes de demain puissent se construire d’un coup, qu’elles puissent faire leurs propres erreurs, pas celles qu’on les force à faire. Je souhaite qu’il leur soit plus facile d’aimer et de s’aimer comme il faut. Qu’elles sachent reconnaître quand c’est vraiment un oui et quand c’est plutôt un non. Qu’elles cessent de croire qu’elles n’existent qu’à travers le désir de l’autre et qu’elles se libèrent une fois pour toutes de son emprise.

« Une licorne avec ça? », que vous vous dites. N’empêche que le mouvement est en place et que c’est un bon temps pour être une femme. Les standards de beautés s’élargissent, il y a de plus en plus de diversité et de plus en plus de films et de séries qui ne véhiculent pas une version manichéenne du culte de la cheerleader. Mais rien n’est gagné, tout est encore si fragile.

Aux femmes qui me lisent en ce moment, que diriez-vous à la jeune fille de 12 ans que vous étiez?

Moi, je lui dirais de se donner le droit de déplaire.

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