William Arcand

Adib Alkhalidey et Julien Lacroix : L’humour au temps du numérique

Roast de deux artistes que rien n’arrête.

Il y a quelques années, Adib Alkhalidey et Julien Lacroix nous étaient pratiquement inconnus. Pourtant, on a maintenant l’impression d’entendre leurs jokes partout. Tout le temps. Les deux humoristes sont même en voie de réaliser leur tout premier long métrage, conçu pour (et financé par) le web. Pour mieux les connaître, on a contacté certains de leurs collaborateurs, qui ont gentiment (lire « méchamment ») accepté de nous livrer leurs secrets.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.  

Julien Lacroix : la vengeance d’un laissé pour compte

Julien Lacroix ne l’a jamais eue facile. Refusé à l’École de l’humour en 2013, puis aux émissions En route vers mon premier Gala et Les 5 prochains, le jeune humoriste a de plus vécu l’odieux d’être le tout dernier joueur choisi lors du repêchage du National d’impro l’année dernière. Sans mentionner qu’il n’a pas été retenu aux auditions de Like-moi! et de SNL Québec. Ouch.

Il faut croire que l’échec le motive, puisque Julien est l’un des humoristes qui ont fait le plus jaser ces dernières années. À preuve, il est sorti grand gagnant du dernier gala Les Olivier avec trois trophées, dont Découverte de l’année.

Un succès aussi soudain ferait crouler n’importe quel nouveau venu sous la pression. Mais pas Julien Lacroix. Parce qu’il a un truc, comme le révèle son gérant Alexis Poulin : « Quand Julien est stressé, il écoute le discours de remerciements d’Antoine Bertrand aux Gémeaux. Ça le fait pleurer et ça évacue la pression. »

« Quand Julien est stressé, il écoute le discours de remerciements d’Antoine Bertrand aux Gémeaux. Ça le fait pleurer et ça évacue la pression. »

Sa popularité, Julien Lacroix la doit en grande partie aux capsules web qu’il publie régulièrement sur sa page Facebook, où son personnage d’adulescent rend la vie dure à « une panoplie d’invités, dont Gilbert Rozon » (c’est le site de son agence qui le dit). On a contacté ce dernier pour qu’il nous parle de son expérience. Sa réponse nous a étonnés : « L’abonné que vous tentez de rejoindre n’est pas disponible présentement. » Il est sûrement en vacances.

La présence en ligne de Julien passe aussi par les webséries. On a pu le voir dans La fouille, Le band et Sébastien et Sylvain le Magnifique, ainsi que dans Les prodiges, aux côtés de Yannick De Martino. Celui-ci a par ailleurs tenu à complimenter le sens du style de son ami : « La façon dont Julien est peigné l’obsède. Et avoir des vêtements intemporels aussi. Il a très peur d’avoir l’air ridicule lorsqu’on va le regarder dans 10 ou 15 ans. »

Julien a également collaboré avec Télé-Québec pour tourner des capsules web sur le sexe (qui seront diffusées cet automne) aux côtés de Rosalie Vaillancourt, qui a été marquée par cette expérience : « Julien est super bitch. On dirait une fille du secondaire, mais sans les cheveux bleachés. Aussi, il a arrêté le tournage pour aller faire caca. »

Mais le web n’est pas le seul domaine où Julien Lacroix laisse sa trace (avouez que la transition est habile!). Avant de dominer les internets, l’humoriste se démarquait déjà sur scène. D’abord en impro, où son style absurde et imprévisible est d’une efficacité redoutable, mais aussi à l’animation des Mardis du rire à Longueuil, soirées qu’il a lui-même créées en 2013.

 Ce n’est jamais plaisant, travailler avec Julien. Il est complètement dérangé. En plus, il parle tellement mal en anglais : il dit “poulette” au lieu de “chicken“. »

Julien a également présenté le spectacle Voisiquement-moi à Montréal et à Québec, en plus de faire une tournée en duo avec Mehdi Bousaidan. Quand on demande à ce dernier ce qui lui plaît le plus de travailler avec Julien, il est catégorique : « Ce n’est jamais plaisant, travailler avec Julien. Il est complètement dérangé. En plus, il parle tellement mal en anglais : il dit “poulette” au lieu de “chicken“. »

Évidemment, les succès de Julien Lacroix ont attiré l’attention des producteurs télé, qui se l’arrachent depuis deux ans. Mike Ward a été le premier à lui faire confiance, lui offrant une chronique au Mike Ward Show. On a ensuite pu voir Julien au Sommet Coors Light à RDS, à Prière de ne pas envoyer de fleurs et dans à peu près tout ce qui est diffusé à VRAK (ALT, Code G, Le chalet, #5règles, mais pas Bob l’éponge).

Si la dernière année a été bien garnie pour l’humoriste de 25 ans, la prochaine s’annonce encore plus chargée. En plus du cinéma, Julien travaille au rodage de son premier one man show. Une série télé est également en développement, tout comme la saison 2 des Prodiges. On pourra aussi voir Julien dans Les Simone et Max et Livia, en plus des capsules Facebook qu’il continuera à produire régulièrement, sans compter « d’autres trucs pas encore confirmés » (fort probablement un burn-out).

Note : Julien a aussi été chroniqueur à la radio, mais on n’en parlera pas parce que ça ne fait pas très millenial.

Adib Alkhalidey : plus que des cheveux

Adib Alkhalidey, c’est tout le contraire de Julien Lacroix : il a été accepté à l’École de l’humour, lui; il a participé à En route vers mon premier Gala, lui; il a été embauché pour Like-moi!, lui; et il n’a pas été choisi en dernier au National de l’impro, lui (le fait qu’il n’y participait pas y est peut-être pour quelque chose).

Après sa sortie de l’ÉNH en 2010, le succès n’a pas tardé à être au rendez-vous. L’humoriste irako-maroco-québécois a enchaîné les participations à différents festivals, en plus de remporter plusieurs prix, dont deux Olivier (Auteur de l’année et Découverte de l’année) et le Prix du jury au Festival d’humour franco-québécois à Lourdes.

Malgré ces honneurs, Adib demeure un être imparfait, comme en témoigne son ami et collaborateur Thomas Levac : « Adib est incapable de choisir normalement sur un menu. Il est du genre à demander des pâtes carbonara au Subway. Au final, ses assiettes n’ont jamais l’air bonnes et il est toujours déçu de ses choix. »

« Adib est incapable de choisir normalement sur un menu. Il est du genre à demander des pâtes carbonara au Subway. Au final, ses assiettes n’ont jamais l’air bonnes et il est toujours déçu de ses choix. »

Fort de ses succès, Adib présente en 2013 Je t’aime, son premier one man show, suivi trois ans plus tard par un deuxième, Ingénu. Jay Du Temple, qui a souvent assuré la première partie d’Adib, a une étrange façon de le décrire : « Adib est un heureux mélange entre Dumbledore, Stromae et la coiffe de Whoopi Goldberg. » Ça fait donc d’Adib un puissant magicien avec des daddy issues qui enfile un bonnet de sœur pour se cacher de la mafia. On a vu pire.

Au-delà de la scène, Adib doit une part de son succès à sa forte présence sur le web. Hyperactif de la création de webséries, il a écrit, réalisé ou joué (ou un mélange des trois) dans des projets comme 7 $ par jour, Avoir l’air de et Avec des guns.

Il a également créé Pause Kahwa, qui met en scène des conversations avec ses amis Mehdi Bousaidan, Roman Frayssinet et Anas Hassouna. On dit « amis », mais à en croire Mehdi, le mot est peut-être mal choisi : « Adib est perfectionniste à l’excès, il préfère son chien à tout le monde et il ne paie jamais ses factures au Kahwa Café. Il avait une qualité, ses cheveux, mais il les a coupés. »

« Adib est perfectionniste à l’excès, il préfère son chien à tout le monde et il ne paie jamais ses factures au Kahwa Café. Il avait une qualité, ses cheveux, mais il les a coupés. »

À la télé, on a pu voir Adib comme chroniqueur dans Un gars le soir, animateur de Selon l’opinion comique, collaborateur dans Code G et comédien dans Les beaux malaises. Évidemment, c’est sa participation à Like-moi! qui a le plus contribué à faire connaître Adib du grand public. Le côtoyer sur un plateau n’est toutefois pas de tout repos, comme en témoigne Marc Brunet, auteur de la série : « Adib chante tout le temps. Il chante beaucoup, il chante longtemps et il chante fort. Il ne fredonne pas vaguement un air, il chante une chanson du début à la fin avec émotion et passion. Ça peut sembler charmant, mais ce ne l’est pas. »

À travers tous ces projets, Adib a trouvé le temps de cofonder la coopérative Mobilo avec quatre collègues humoristes. L’objectif : permettre aux artistes de reprendre le contrôle et la liberté de leur création, sans intermédiaires qui grugent les revenus. Le Dr. Mobilo Aquafest, festival d’humour qui en découle, a d’ailleurs tenu en avril sa troisième édition.

Dans la prochaine année, Adib désire toucher davantage à la réalisation. Son court métrage Va jouer dehors d’ailleurs remporté le Prix de la critique internationale au festival REGARD en mars. Il travaille également à l’écriture de son troisième one man show et de projets pour le cinéma et la télé, en plus d’être l’un des quatre Québécois (parmi 47 humoristes de partout dans le monde) dont un monologue de 30 minutes sera diffusé par Netflix.

Note : Adib a aussi été chroniqueur à la radio, mais on n’en parlera pas parce que ça ne fait pas très millenial.

Adib + Julien : de l’art de soudoyer les fans

Comme si leurs projets individuels ne les occupaient pas déjà assez, Julien et Adib ont décidé d’unir leurs forces pour faire un film. Et pas n’importe lequel : le premier film web du Québec (dans le jargon du milieu, ça veut juste dire « pas de bugdet »).

L’association avec Adib était d’ailleurs toute naturelle pour Julien : « On a la même vision. On pourrait penser qu’on a eu la même éducation, ce qui n’est pas le cas. Je suis allé à l’école privée, moi… »

Réalisée par Adib et écrite, produite et interprétée par les deux complices, la tragicomédie racontera l’histoire de Walid (Adib), un employé dépressif qui décide de s’enlever la vie sur son lieu de travail, et d’Antonin (Julien), son collègue qui arrive juste à temps pour l’en empêcher et se donnera pour mission de ne pas le lâcher tant qu’il n’aura pas retrouvé le goût de vivre.

Ce goût de vivre, Julien l’enlève un peu chaque jour à Adib en raison de son obsession pour son haleine : « Il passe son temps à se gargariser et à mâcher de la gomme. Partout où il va, il laisse derrière lui ses vapeurs de menthe glaciale. Ça me dérange. »

Ce goût de vivre, Julien l’enlève un peu chaque jour à Adib en raison de son obsession pour son haleine : « Il passe son temps à se gargariser et à mâcher de la gomme. Partout où il va, il laisse derrière lui ses vapeurs de menthe glaciale. Ça me dérange. »

Plutôt que de passer par le long et fastidieux processus qui est devenu la norme en cinéma, Adib et Julien ont choisi le médium qu’ils connaissent le mieux pour financer leur projet : le web. Une campagne de sociofinancement a été lancée en avril et en un peu plus d’un mois, l’objectif de 80 000 $ était atteint. Un juste retour du balancier pour les deux humoristes qui offrent gratuitement du contenu à leurs fans sur le web depuis des années.

Question de ne vraiment rien faire comme tout le monde, les deux cinéastes diffuseront leur film non seulement sur le web, mais aussi dans les salles de spectacle du Québec plutôt que dans les salles de cinémas. Et ils l’accompagneront de ville en ville pour aller à la rencontre de leurs fans, façon de les remercier d’avoir rendu le projet possible.

Voilà donc ce qui attend Adib et Julien dans la prochaine année. Mais dans dix ans, où seront-ils rendus? Les avis de leurs collaborateurs diffèrent : « bien installés dans leur peak de carrière », « dans leur propre sitcom » ou « au festival de Cannes », selon certains; « à leur huitième burn-out », « à l’institut Pinel » ou « dans une cabane dans le bois à faire pousser leurs propres légumes et à tirer sur des canettes de Coke avec une carabine », selon d’autres. Peu importe, pourvu qu’ils aient une connexion internet haute vitesse.

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