Mélissa Desjardins

A-t-on besoin de mourir un peu pour se réorienter professionnellement ?

On sait que notre vie est éphémère, pourquoi on la voue quand même à une job qu’on n’aime pas ?

Êtes-vous épanoui(e), au travail? Refoulez-vous un rêve de réorientation, pour X raison? Vous attendez quoi pour bouger? Le spectre de la mort, peut-être?

C’est certes un moteur valable. Pour tenter de comprendre ce qu’il déclenche de si puissant, j’ai rencontré cinq personnes qui ont complètement changé de carrière après avoir vu la fin de trop près.

Bienvenue à votre séance de remise en question quotidienne.

L’importance de notre impact

Joanie Lacroix était productrice en publicité. Elle aimait son métier, vraiment. En même temps, il y avait, creux en elle, un drôle d’écho. Comme un doute. « Mon travail comblait la partie de moi gestionnaire, mais le côté créatif n’était pas utilisé du tout », m’explique-t-elle.

À 30 ans, Joanie est devenue mère. Elle s’est alors tournée vers le monde de la télé, mais, là encore, un doute… C’est plus tard, quand le petit Thomas est arrivé, que tout a basculé.

Dès la première échographie, on a détecté une anomalie : « Thomas avait un trou dans l’abdomen. J’ai pris la décision de poursuivre la grossesse et de faire confiance à la vie. L’accouchement a bien été et au départ, les anomalies se géraient, mais il y a rapidement eu plusieurs complications. On a reçu mauvaise nouvelle après mauvaise nouvelle et quand on est venus au bout de toutes les ressources possibles, on a accepté de le laisser aller. Il est décédé avec nous, dans la chambre. À ce moment-là, le petit écho, il a commencé à se faire entendre vraiment fort. »

« Je voulais créer un impact en faisant le portrait de personnes qui nous amèneraient à repenser notre façon de vivre. »

Joanie a été confrontée à son propre état : sa santé, son énergie, ses talents inexploités. Ainsi est né Pastel Fluo : « Je voulais créer un impact en faisant le portrait de personnes qui nous amèneraient à repenser notre façon de vivre. J’avais besoin de voir et d’entendre des gens qui avaient vécu d’horribles épreuves et qui s’en étaient sortis. »

Elle s’est donc lancée dans la production de courts documentaires, entourée d’amis et de contacts professionnels qui souhaitent offrir leur expertise au nom du bien commun. Un an et demi plus tard, elle mettait la plateforme en ligne. Au même moment, elle tombait enceinte de sa fille, Nelia.

« Elle était en santé, tout était parfait. Puis, à six mois de grossesse, j’ai arrêté de la sentir bouger. Une mort inexpliquée. Je savais le deuil qui m’attendait, je me demandais comment j’arriverais à le traverser. Pendant deux mois, je me suis beaucoup retirée dans le bois, dans le silence. Et c’est là que le modèle actuel de Pastel Fluo s’est vraiment dessiné. »

Aujourd’hui, Pastel Fluo, c’est une entreprise sociale qui entraîne les business dans un mouvement d’impact. À coups de documentaires, de conférences et de fichiers Excel (la productrice n’est jamais bien loin!), Joanie tente de changer le monde. « On veut montrer aux entreprises qu’elles font partie de la transition écologique et humaniste, qu’elles doivent prendre leurs responsabilités. »

Quand je lui demande ce qui nous empêche de bouger avant d’être confronté à des tragédies comme les siennes, Joanie me répond que les signaux, on les devine souvent bien avant la crise. Le problème est ailleurs : « Il y a la peur du jugement. Je me disais : “je suis qui, moi, pour lancer un tel projet?” C’est comme si le décès de Thomas m’avait autorisé à vivre ma vie, pourtant j’aurais très bien pu le faire sans cette épreuve. Il y a aussi notre modèle sociétal, qui nous conditionne à aller à l’école, à écouter le prof, à écouter le patron, à écouter tout le monde quitte à se déconnecter de soi-même… »

Choisir la cause, avant le poste

C’est au fond d’une crevasse du mont Rainier, aux États-Unis, en pleine nuit, que Geneviève Morand a cru mourir.

« Mon conjoint de l’époque et moi faisions de l’alpinisme. Il y a eu un white out. Dans ce genre de tempête, si tu colles ta main devant ton visage tu la vois, mais dès que tu l’éloignes, tu ne la vois plus. Je suis tombée dans une crevasse. Mon copain est descendu pour essayer de m’aider. On y a passé une vingtaine d’heures à pelleter avec un chaudron pour éviter de se faire ensevelir par la neige. »

Il n’y avait pas de réseau sur la montagne. Par miracle, Geneviève a réussi à capter un signal pendant environ deux minutes. Ce fut suffisant pour appeler le 911. Or, la soirée tombait et durant la nuit, personne n’arriverait à les repérer. Ce n’est que le lendemain qu’on les a retrouvés.

« J’ai pensé mourir. On avait un appareil photo et c’est quand je me suis dit qu’il fallait que j’enregistre une vidéo pour ma famille que quelque chose a embarqué. Je me suis dit qu’il n’en était pas question! Et je suis devenue une guerrière. »

« Ça m’a donné un espèce de je-m’en-foutisme mêlé à une urgence de vivre. »

Geneviève reviendra changée. « J’ai réalisé que tant que tu n’es pas ensevelie sous la neige, il y aura toujours moyen de manger où d’être hébergée. Ça m’a donné un espèce de je-m’en-foutisme mêlé à une urgence de vivre. »

Elle quitte donc son poste aux communications d’un cégep pour créer un organisme qui produit des magazines jeunesse. Son objectif de carrière : voir l’impact concret qu’elle peut créer dans une communauté.

Or, depuis cette réorientation, tout n’est pas toujours rose non plus. On a beau se tourner vers le milieu de nos rêves, ça ne veut pas dire qu’il est sans défi. « Je fais des crises existentielles en continu, me dit Geneviève en riant. Souvent, je me réveille en sueur la nuit! Tsé, la merveilleuse vie de pigiste? Quand je me demande pourquoi j’ai fait ça, je reviens au sens, toujours. Mes projets font du sens. Depuis, j’ai fait mon MBA pour gérer des entreprises sociales à but non lucratif. Souvent, les gens me disent que si je transférais vers le privé je ferais plus d’argent. C’est tentant, mais mon corps entier refuse. C’est connecté au mont Rainier. »

Vouloir être un artiste

Puis, il y a un autre cas de figure : l’artiste qui s’ignore (étonnamment, je n’ai trouvé aucun récit d’artiste qui voulait secrètement être businessman).

D’abord, il y a Annie Lehoux, qui m’a raconté comment sa fibrose kystique l’a fait passer d’une carrière de travailleuse sociale à des études en création littéraire. En recevant une greffe de poumons, il y a quatre ans, la jeune femme de 40 ans a aussi reçu un pronostic : il lui restait probablement entre 5 et 10 ans. « Je voulais retourner travailler pour me sentir utile et être valorisée, mais est-ce que j’allais vraiment faire du métro-boulot-dodo sans profiter des années qui me restaient? »

Après une longue hésitation, le chemin s’est tracé : elle retournerait à l’université. Cette fois, en création littéraire, question de pouvoir, un jour, raconter. Depuis janvier, au gré de son état de santé, elle assiste à des cours qui, elle l’espère, lui permettront un jour de dire la vie post-greffe.

Puis, il y a Philippe Côté-Giguère, mon formidable collègue. Le rédacteur en chef de Balle courbe a étonnement un lourd passé aux HEC Montréal, où il a obtenu un Bac en marketing-management, ce qui l’a rapidement mené dans une entreprise de produits dermatologiques. Un milieu apparemment pas très adapté aux gens créatifs…

« Il m’arrivait de pleurer devant mon ordi en écoutant The Great Escape de Patrick Watson. »

« Je ne trippais vraiment pas, m’explique-t-il. J’endurais parce que j’avais un revenu stable, mais pour tout dire : il m’arrivait de pleurer devant mon ordi en écoutant The Great Escape de Patrick Watson. »

Un an après son arrivée en poste, Philippe a fait une appendicite. En lui enlevant l’appendice, les médecins y ont trouvé une tumeur maligne – une tumeur qui n’avait rien à voir avec la crise. « J’ai vraiment été ultra chanceux dans ma malchance. On l’a trouvée par hasard et le cancer n’avait pas eu le temps de se développer davantage. Pour éviter toute propagation de la maladie, on a enlevé une partie de mon colon. J’avais 24 ans… ça m’a rentré dedans. J’ai compris qu’il était temps de quitter la job que j’haïssais pour faire quelque chose que j’aimais vraiment. »

Le jeune homme a démissionné, puis, passionné par le comique, il a osé envoyer sa candidature à l’École nationale de l’humour. « Dans ma tête, si j’étais refusé, je pourrais toujours me dire que j’avais essayé. Sauf que ça a fonctionné… Je suis rentré à l’ENH un an après le diagnostic. J’aurais dû le faire bien avant, mais je suis un peu pissou dans la vie en général. La prise de risques, c’est pas trop mon affaire. Je pense aussi que je craignais d’aller vers ce que j’aimais et que ça ne fonctionne pas. J’avais peur de l’échec, de ne pas me réaliser dans ce qui me passionnait vraiment. »

Choisir la plus belle job, point

« J’étais essoufflé par mon milieu, raconte Yannick Rondo. Je suis devenu déprimé, j’ai eu des problèmes de jeu. Puis là, du jour au lendemain, mon père a enflé de la face. J’ai vite compris que c’était grave. Finalement, il avait un cancer du poumon généralisé. »

À l’époque, Yannick était réalisateur en télévision. Il a choisi de réduire sa charge de travail à un jour semaine, question de payer le minimum des comptes, et de passer le reste de son temps au chevet de son père.

« Dans la laideur de la maladie, j’ai réalisé que je faisais alors ma plus belle job à vie. Je pensais beaucoup aux gens sans famille, à ceux qui traversaient ça seuls. J’ai toujours eu l’impression qu’il me manquait une mission, et là je l’avais. »

Après les deux mois d’agonie de son père, Yannick s’est inscrit au cégep en éducation spécialisée. À 35 ans, c’était pour lui un nouveau départ. Depuis quatre ans, il a une maison d’hébergement. En ce moment, six gars âgés de 17 à 63 ans y résident.

« Souvent, on m’envoie du monde qu’on ne peut pas mettre ailleurs. Des gars relativement autonomes, mais difficiles à prévoir. Ce serait mon plus beau show télé! Si je mettais des caméras ici, ce serait parfait! En tout cas, je me sens bien moins imposteur, maintenant. Ici, je suis heureux. Et utile. »

Et puis vous, votre job?

Alors, pourquoi on ne quitte pas notre triste job même si on sait que notre vie est éphémère? Parce que la peur, parce que le confort, parce que les attentes, parce que l’égo.

C’est normal.

Et si je ne souhaite à personne de frôler la perte, je suis tout de même rassurée de constater qu’on puisse parfois arriver à la transformer en force motrice. Que ce soit en plongeant dans nos désirs, en revoyant nos priorités ou en se défaisant de ce qu’on croyait être vrai (malgré notre petite voix qui criait le contraire).

On passe notre vie à tenter de lui donner un sens, chapeau à celles et ceux qui arrivent en plus à en donner un à la mort.

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