À bas le masculinisme

Adam Mongrain raconte comment il a navigué à travers les différentes nuances de la masculinité toxique.

Ce statut Facebook d’Adam Mongrain a beaucoup circulé ces derniers jours. L’auteur nous a donné la permission de reprendre son texte intégral, question qu’il circule encore en ces temps troubles pour la masculinité.

Après l’attentat antiféministe de la semaine passée, quelques journalistes ont pris parole pour nous demander d’avoir une discussion difficile à propos de la masculinité et de l’état social des relations hommes-femmes.

Okay je vais commencer.

Quand j’ai vu le mot friendzone pour la première fois, j’avais 15 ans. J’étais maladroit, complexé, arrogant et ça a changé ma fucking vie d’avoir un mot déjà tout fait, une validation de ce que je croyais être une profonde injustice: j’étais vraiment pas méchant et je n’avais néanmoins aucun succès sexuel.

Le friendzone, si vous connaissez pas, est un terme utilisé pour décrire l’espace relationnel entre:

-Une personne A qui ressent du désir

-Une personne B qui ne lui rend pas

C’est un concept très populaire parmi les hommes qui vivent des frustrations relationnelles – l’hypothèse étant que leurs objets de désir les apprécient comme amis, mais pas assez pour les considérer comme des partenaires amoureux ou sexuels. Ils sont ainsi confinés au rôle d’ami castré – cloturés dans la friendzone, et incapables de s’en extirper.

C’est un concept très populaire parmi les hommes qui vivent des frustrations relationnelles – l’hypothèse étant que leurs objets de désir les apprécient comme amis, mais pas assez pour les considérer comme des partenaires amoureux ou sexuels.

Je donne une description assez détaillée parce les sentiments qui permettent à cette idée d’exister sont les mêmes que ceux qui alimentent la philosophie InCel – les célibataires involontaires, dont se réclame l’homme qui a tué 10 personnes la semaine passée.

Je m’investis aussi parce que je suis coupable d’avoir cru à ces idées, et que je me suis sorti de cette merde par accident de naissance. Si j’avais 15 ans aujourd’hui, je ne suis pas certain que je réussirais à me sortir le bras du tordeur. Il y aurait une réelle chance que ces idées me pourrissent l’esprit.

J’ai vu plusieurs hommes témoigner qu’ils découvrent tout juste le phénomène, après la médiatisation des mots du terroriste de Toronto – ils n’avaient jamais entendu parler de ça, les célibataires involontaires. Ça leur semble invraisemblable.

Sur Twitter, une personne écrivait que c’était un réel privilège de ne pas en avoir entendu parler avant: le courant est vieux de quelques années, et ses représentants harcèlent et attaquent d’innombrables femmes sur Internet. Et ces mêmes femmes nous ont dit – elles nous ont averti – qu’il existe une violence terrifiante sous cette masse anonyme d’hommes frustrés. Une haine. Une rage.

Il y a, au coeur du problème, un échec social au niveau des relations hommes-femmes. Je pense que la situation est plus compliquée que ce que je suis en mesure d’expliquer, mais les masculinistes alimentent la dynamique suivante:

– Les femmes sont déshumanisées et reconstruites en objets sexuels, et leur valeur est déterminée selon une échelle de consommation: disponible pour les hommes, mais assez rare pour qu’il y ait une compétition entre les prétendants.

– Les hommes évaluent leurs propres succès en tant qu’hommes selon leur succès dans cette compétition. Un homme qui n’est pas en mesure de consommer l’objet de son désir n’en est pas un.

(Je présente ça parce que c’est supposé être une discussion difficile, mais évidemment je pense que ce sont des idées complètement toxiques. Elles existent quand même.)

Beaucoup d’idées reçues nourrissent cette philosophie: la valorisation de la virginité, la monogamie comme institut moral, la hiérachisation des hommes sur une échelle alpha-beta, le pouvoir comme aphrodisiaque, l’infantilisation des hommes et de leurs sentiments, le consumérisme comme démonstration de valeur – c’est compliqué, en somme.

Les personnes qui font l’éducation des jeunes hommes au sujet du friendzone le font à dessein: ce n’est pas pour exposer une finalité, c’est pour te faire réaliser que tu t’y prends mal. Si seulement tu suivais leurs conseils, tu deviendrais un séducteur, un vrai homme.

Mais j’avais moi aussi reçu ces idées, et j’ai moi aussi fait des premiers pas dans une direction masculiniste. Les personnes qui font l’éducation des jeunes hommes au sujet du friendzone le font à dessein: ce n’est pas pour exposer une finalité, c’est pour te faire réaliser que tu t’y prends mal. Si seulement tu suivais leurs conseils, tu deviendrais un séducteur, un vrai homme. Tu laisserais les minables derrière dans la friendzone pendant que toi, tu surmontes enfin les objections de ta partenaire choisie et que tu la convaincs de coucher avec toi.

Évidemment ça mène tout droit à une philosophie d’aggression, peu importe à quel point ça peu paraître anondin à prime abord.

À 15 ans, j’avais absolument besoin de me faire dire que j’avais des chances dans le jeu de l’amour, et j’ai sauté à pieds joints dans le manège des séducteurs: envisager les relations hommes-femmes comme une compétition, les femmes comme des gardiennes de but qui protègent la valeur, et les hommes comme des buteurs qui vont les déjouer.

Les InCels sont des hommes qui ont internalisé cette idée, mais qui ne sont pas en mesure de performer dans le jeu fictif balisé par la philosophie masculiniste. Ce n’est pas juste l’idée que le sexe ou l’affection leur sont dûs. Ces hommes s’imaginent que les femmes ne s’intéressent pas à eux à cause de leurs échecs, de leurs corps, de leurs gènes – qu’ils ne sont pas outillés pour faire compétition aux autres hommes. Qu’ils sont condamnés à être des perdants parce qu’ils ne déjoueront jamais une femme – ultime gardienne de leur bonheur et de leur masculinité.

Il n’y a pas de rédemption sans succès sexuel, il n’y a pas de succès sexuel sans conquête, et il n’y a pas de conquête sans supériorité. Cette frustration se transforme en haine, et cette haine est machinalement dirigée vers les femmes qui les privent de leur humanité.

Ce désespoir rend ces hommes misérables et dangereux. Il n’y a pas de rédemption sans succès sexuel, il n’y a pas de succès sexuel sans conquête, et il n’y a pas de conquête sans supériorité. Cette frustration se transforme en haine, et cette haine est machinalement dirigée vers les femmes qui les privent de leur humanité. Il va sans dire que ces hommes souffrent, mais je ne propose pas de les prendre en pitié. Leurs idées sont mortelles, et continueront à tuer. Qui plus est, l’Internet est devenu une formidable machine à radicaliser – les jeunes qui cherchent des conseils de drague peuvent passer d’apprenti-séducteur à activiste antiféministe en un après-midi. L’idéologie InCel est mature et le mirage de déresponsabilisation qu’elle offre continuera à produire des convertis.

Je pense, en fait, que seul un recadrage des relations hommes-femmes peut s’attaquer à la racine du problème. Et les idées dont nous avons besoin ont déjà été écrites par les féministes.

Je dois 100% de mon évolution sur le sujet aux autrices féministes. Parce que le concept de friendzone est profondément antiféministe, j’ai été exposé à des femmes qui, subissant les assauts des séducteurs et de leurs élèves, ont pris parole pour exposer l’inhumanité d’un jeu où elles sont réduites à un objectif charnel, déconnectées de leurs désirs et de leurs propres univers relationnel. Si je peux prendre parole pour dénoncer les InCels aujourd’hui, c’est entièrement grâce à des femmes féministes. Je n’ai rien à dire que je n’ai pas appris d’elles.

Je n’ai rien d’autre à recommander que d’écouter les femmes quand elles nous avertissent que nos hommes sont dangereux.

À bas le masculinisme.

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