Denis Grondin : 45 ans de radio

Du transistor à Spotify

Existe-t-il un meilleur poste d’observation qu’une station radio pour examiner la musique et son évolution à travers le temps? En 45 ans de carrière, Denis Grondin en a fait tourner des disques. Dans les radios étudiantes, sur les bandes AM et FM, dans des stations anglophones, francophones, et sur le web.

Même s’il a étudié en littérature française, et non en communication, Denis Grondin semblait prédestiné à devenir animateur, en vertu de la fascination qu’il a toujours entretenue pour les ondes hertziennes. “J’ai grandi avec la radio. Même quand j’avais dix ans, je l’écoutais via un vieux transistor. Je captais des radios de Boston, de Chicago. La nuit surtout, parce que les ondes circulaient mieux.”

En 1971, il fait ses débuts à CHOM, dans une station anglophone, comme animateur. Le mélomane a ensuite temporairement laissé de côté le micro, pour poursuivre des études en musique. Il a fait un retour à la radio avec CKOI, en français, et il travaille maintenant pour Cogéco Média.

Rencontre avec un passionné.

Comment est-ce que le métier d’animateur à la radio a changé depuis 45 ans?
En 1972, avec CHOM, on tournait toutes les sortes de musiques. Je faisais jouer du Stevie Wonder, mais aussi du jazz rock, du Chick Corea, du Miles Davis… l’animateur était libre de s’exprimer musicalement.

Ça a changé avec le temps, à cause de la compétition. Les radios se sont organisées. Il n’est plus question pour l’animateur de jouer ses coups de cœur. C’était un trip un peu égocentrique, le métier d’animateur, à l’époque. La discothèque se trouvait directement dans le studio, et je choisissais la compilation qui allait être jouée en fonction de mes humeurs.

Denis Grondin dans les studios de CHOM en 1972

Et la compétition a tué un peu de cette spontanéité?
C’est-à-dire qu’elle a entraîné un certain formatage. Il n’y a pas une radio commerciale qui laisse carte blanche aux animateurs. Vous seriez étonné, il y a encore beaucoup de gens qui pensent que ce sont les animateurs qui décident de la musique! Mais il ne faut pas penser que les radios commerciales ne prennent pas la musique qu’ils diffusent très au sérieux. Au contraire, ils vont régulièrement “tester” des titres musicaux sur un groupe de personnes ayant le profil d’auditeur idéal, des focus groupe. Les titres qui auront été retenus bénéficieront d’une diffusion soutenue.

Donner au client ce qu’il veut entendre, quoi!

Est-ce que cette régulation provoque un effet pervers sur le métier d’animateur?
Le domaine s’est professionnalisé. La plupart des animateurs ne touchent pas aux choix musicaux… et ne veulent pas non plus! À la barre des émissions, on ne retrouve plus autant de passionnés de musique. On entend encore des mélomanes, à la radio, mais ils sont souvent devenus chroniqueurs. La description de tâche de l’animateur a changé : il ne fouille plus dans la discothèque, il rédige ses interventions, il communique avec l’auditoire via message texte, etc.

Et sur la vie artistique?
Ça rend un peu plus difficile l’émergence de groupes moins connus. Mais il y a aujourd’hui des moyens de communication qui n’existaient pas il y a à peine 25 ans. On peut rejoindre un public marginal, mais planétaire et en vivre assez bien si on utilise l’Internet de façon efficace.

Quoi penser des humoristes à la radio?
On en entend de plus en plus. Moi je les appelle les “gens de la télé”, parce que ce ne sont pas juste les humoristes, mais également des acteurs. Ils font un bon boulot, mais on continue de s’éloigner de la passion musicale…

Est-ce que le mélomane peut encore trouver son compte à la radio? Oui, sur ICI Musique ou encore à CIBL. Même dans certaines radios commerciales, ça dépend toujours des goûts. Quelqu’un qui aime le pop, entre guillemets, va trouver son compte à CKOI ou chez Énergie. Mais il ne fera pas nécessairement beaucoup de découvertes.

Comment se comparent les univers musicaux francophone et anglophone?
Il faudrait des études pour répondre avec certitude. Les francophones comptent sur plus de médias locaux, les anglophones comptent sur le tremplin national et international. La différence est là : quand un groupe anglophone perce à Montréal, il perce au Canada et aux États-Unis. Dans le milieu francophone, les artistes misent plus sur le support télé et le showbiz québécois.

Ça me fait penser à un article de Jean-Jacques Goldman, que j’ai lu récemment, et qui parle d’un phénomène actuel en France qui se produisait ici dans les années 1980. Les artistes du Québec voulaient faire carrière en anglais, pour pouvoir se classer parmi les meilleurs vendeurs comme Michael Jackson avec Thriller, ou Culture Club de Boy George, à 400 000 copies.

Il faut dire qu’avant Gerry Boulet, Kevin Parent, Ginette Reno, les albums à succès québécois plafonnaient à 5000 copies vendues… En France, on remarque un peu la même tendance, de nos jours, à chanter en anglais pour vendre plus.

Denis Grondin dans les studios de CKOI au début des années 90

Est-ce que c’est la radio qui a le plus de besoin de la musique ou la musique qui a le plus besoin de la radio?
Un peu des deux… Les artistes locaux ont besoin des médias et des radios. Au Québec, on fait vite le tour. Si on veut percer, la radio commerciale devient un bon outil. Mais en même temps, avec des phénomènes comme La Voix, qui propulse des inconnus au statut de stars, on voit qu’elle n’est pas indispensable non plus. Sans oublier le web.

Les redevances à la radio versus celles sur le web, ça se compare comment?
À la radio, quand tu es membre de la SOCAN, tu reçois des redevances qui ont de l’allure, c’est établi depuis longtemps ça. Sur le web, ça laisse à désirer. Il y a beaucoup d’exemples pour le démontrer d’ailleurs, les artistes ne font pas beaucoup d’argent avec les sites comme Spotify ou Songza.

Aujourd’hui, faire un album, c’est plus une carte de visite. Pour faire de l’argent, l’artiste n’a pas le choix de se produire souvent en spectacles. Il faut dire qu’au Québec, dans le domaine musical, il y a beaucoup d’appelés, et peu d’élus!

Est-ce que c’est vrai que votre fils Marc-André ressemble à Koriass?
Haha! On m’a déjà fait cette remarque. J’ai aussi entendu les références dans son album. Moi, je ne trouve pas. Je trouve plus qu’il ressemble à Gaspard Ulliel, le comédien!

On va laisser les lecteurs trancher.

Pour lire une autre entrevue de Kéven Breton : “La globetrotteuse qui ne voit pas”

Kéven Breton grandit (un peu) à Saint-Georges de Beauce. Il est un militant de l'accessibilité universelle. Un jour, il aura une station de métro en son nom et ça nous fera tous bien rire.

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