24h de création littéraire pour découvrir les auteur.e.s de demain

On lit les textes des gagnants et deux créations originales !

Le Marathon d’écriture intercollégial et URBANIA s’unissent afin de vous faire découvrir de nouvelles plumes à travers les textes gagnants de l’édition 2019 et de deux créations originales!

 

M’entends-tu ?

Alice Blouin-Decoste, Cégep de Saint-Laurent, premier prix

J’ai quelque part quelque chose de coincé, qui m’assassine. J’ai un amas de mots inassemblables qui virevoltent. J’ai une mélodie imprécise qui me chatouille les tympans. J’ai une ambiance parfumée de pamplemousse qui m’enveloppe de son amertume. J’ai deux mains qui tremblent dans le noir. J’ai de l’électricité non canalisée sous les paupières.

J’ai quelque part une corneille épuisante qui ne se ferme jamais le bec. J’ai une boîte inouvrable dans le crâne. J’ai la vitesse lumière qui défile dans mes veines. J’ai un personnage dépaysé qui cherche désespérément son chemin. J’ai un vampire malicieux qui se nourrit voracement de mes sourires. J’ai le mal de vivre calfeutré sur mes os. J’ai l’incertitude et le doute qui font l’amour sous la douche. J’ai un funambule titubant entre vie et mort. J’ai une ligne toute croche reliant mes sens maladroits. J’ai le rêve secret d’être un cadavre au milieu des fleurs. J’ai ces moments de suspension interminables comme des picotements dans mon dos.

J’ai ce cri dans la gorge. L’humanité a un cri dans la gorge. Le Québec a le français en petite boule dans sa gorge rétractée. Ma langue se recroqueville dans la crainte de tomber à l’eau. J’ai quelque part un fleuve lançant un strident signal de détresse.

J’ai quelque part des milliers de voix qui sanglotent. Une génération maniaco-dépressive en crise identitaire. Une marée humaine en « criss » totalitaire.

Je les porte sur mon dos.

Quentin Barnabo et le feu du piment

Joseph Roy, Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Carleton-sur-Mer, deuxième prix

J’ai quelque part quelque chose de coincé, qui m’assassine.

Le feu, Barnabo ! La flamme écarlate, la braise ardente, c’est elle qui te brûle !

Mensonge ! C’est un piment, un simple piment tout rouge, pas plus grand que le bout de mon doigt.

Ah oui ? Un simple piment tout rouge ? Tu me vois sceptique, Barnabo. Voyons, comment expliques-tu cette lave qui coule de tes lèvres, qui inonde tes narines, qui submerge tes yeux et déborde de tes oreilles ?

Je me l’explique très bien : cette lave n’est autre que ma salive pimentée, ma morve, mes larmes et ma cire d’oreille.

Ma morve, à cause du goût du piment, mais aussi à cause de la froideur de cette nuit, du vent nordique des montagnes qui nous entourent et de l’eau glaciale de ce lac dans lequel je viens de nager.

Mes larmes, à cause du goût du piment, mais aussi parce que mes pupilles ont été rivées par trop longtemps aux fléchettes roses du soleil couchant alors que je marchais sur les épines de pin qui bordent les falaises bordant elles-mêmes ce lac duquel je sortais.

Ma cire d’oreille, à cause du goût du piment, mais aussi à cause des cris de ce fou que j’ai rencontré dans ces falaises, qui voulait à tout prix que je goûte à ses piments — ce que j’ai fait.

Voilà.

Malheureux ! Ce fou, c’était le démon ; ce piment, le fruit de l’enfer !

Fou toi-même ! Je peux bien brûler en enfer ; il n’est pas dit que Quentin Barnabo se privera d’un nouveau piment.

Oui.

+++

Accoucher de ses mots

Par Alice Blouin-Decoste

L’humain a dans son crâne un pays des merveilles où se cache la matière nécessaire à la création. Les mots y divaguent, les couleurs y sont vives et les idées s’y écoulent comme des milliers de chutes. Ce paradis caché est formidable pour nourrir notre capacité à écrire.

Mais pourquoi écrire?

Écrire, c’est s’offrir une réalité à notre hauteur, c’est explorer qui nous sommes, c’est analyser des situations sous un autre angle, c’est forger son esprit critique, c’est se valoriser, c’est vivre véritablement ses émotions et c’est explorer sa fragilité tout en se donnant de la force.

Écrire, c’est aussi s’offrir un univers intemporel, des petits moments d’éternité qui nous appartiennent. Les mots écrits voyagent dans le temps, changent de signification au fil des saisons. Ces mots délimitent les périodes de notre vie en y figeant nos états d’âme.

Écrire, c’est aussi s’offrir un cadeau, celui de la réflexion. La création s’apparente à ce que Socrate nommait la maïeutique, soit l’art d’accoucher des esprits. En effet, ce dernier croyait que l’humain apprenait réellement à se connaître par le biais du questionnement. L’écriture, c’est un peu comme la maïeutique; quelqu’un a quelque chose de caché dans son être puis en créant, cette personne accouche carrément de son âme.

Écrire, c’est aussi s’offrir des droits en tant qu’écrivain.e et qu’écriveux.se.

  1. Le droit d’écrire sur n’importe quoi
  2. Le droit d’écrire pour soi
  3. Le droit d’inventer des mots
  4. Le droit de s’inspirer du travail des autres (sans le plagier, évidemment)
  5. Le drwa de fère dé fotes
  6. Le droit de consulter des ouvrages de référence
  7. Le droit d’avoir recours à la réécriture infinie
  8. Le droit d’être quétaine
  9. Le droit de réutiliser des mots et des vers dans plusieurs textes ou poèmes
  10. Le droit d’écrire au «Je» sans se sentir égoïste

Écrire, c’est aussi un petit dépanneur de rêve où l’on marchande du bonheur. Quand on pense qu’il ne reste plus rien, il reste toujours les mots.

Inca Kola!

Par Joseph Roy

Le goût de la fève de cacao lui ayant rempli la bouche, il croqua le piment et reconnut aussitôt le petit feu qui se répandit partout sur sa langue.
À ces sensations succéda un cri dans le ciel : 


—Hallali!
  

Il leva son regard vers le haut; presque droit devant lui. À travers une petite fenêtre située au troisième étage d’un vieux bloc de briques, il aperçut celui qui avait poussé le hurlement relâcher la corde tendue de son arbalète. Une flèche s’élança à toute vitesse vers la mer, embrochant une fraction de seconde plus tard le ventre d’un jeune phoque, qui s’affala aussitôt sur un rocher émergeant des vagues.


 —Ahora, si! s’exclama le tireur.
 

Celui qui avait aperçu le tir alors qu’il cassait la croûte était blotti par terre sous des couvertures colorées, le cou reposant juste au-dessus de l’endroit où les pierres de l’édifice derrière lui rencontraient les touffes d’herbe du trottoir.

Était-ce une femme? Un homme? Ni l’un ni l’autre? On n’aurait pas su le dire, tant l’âge avait parsemé son visage de rides, ne laissant émerger qu’une paire d’yeux d’un bleu électrique, exorbités et fissurés de veines cramoisies.
  

Se sentant sans doute observé, l’arbalétrier à la fenêtre se retourna et croisa le regard du vieux. Les immenses yeux bleus fixés aux siens produisirent en lui une sorte de vertige, il se sentit perdre conscience, il lâcha tout – puis repris ses esprits et ouvrit ses paupières, trop tard!

Le bref moment où il s’était évanoui avait été assez long pour le faire tomber de la fenêtre. Il chuta en même temps que son arbalète, dans l’effroi :
 

 —Ahh!

Et s’écrasa.
  

—Horreur! s’écria la bouche usée qui, après un instant de stupeur, fonça vers le malheureux, étendu au sol, ses membres entortillés l’un sur l’autre.


Arrivée face à face avec lui, la vieille âme découvrit un jeunot encore vivant, malgré ses os fracassés et la petite flaque de sang qui avait coulé hors de sa peau.

Le gaillard sembla ignorer la douleur, et bien qu’il fut paralysé dans une position impossible, il réussit à relever sa tête :
 

 —T’inquiète, l’antiquaille, t’inquiète, ça va pour moi! Je ne t’avais vraiment pas vu; j’ai été tellement surpris, en réalisant que tu m’observais, que je suis tombé dans les pommes. C’est fou, hein? Il faudra tout de même aller fouiller ce phoque que je viens de toucher. Tu sais, aujourd’hui, les bêtes de la mer se retrouvent avec n’importe quoi dans le corps, alors avant d’aller à une fête, j’en embroche une comme ça, puis je vais ramasser ce que je peux trouver d’intact dans sa bedaine. Tiens, il y a à peine deux jours, j’ai pu ramasser une dizaine de sacs de croustilles de patates et de maïs qui s’étaient pris dans la gorge d’un morse! Intactes, les chips! Je peux te dire que ça en a fait des heureux, à la fête! Parlant de fête, j’en ai une de prévue ce soir, et je me vois mal y aller seul comme ça, vu des fractures que je viens de me faire, d’autant plus qu’il y a ce phoque à aller voir… Dis donc, l’antiquaille, si tu pouvais me rendre le service d’aller dénicher un petit quelque chose dans les tréfonds de cet animal, je te laisserais bien me porter jusqu’à l’endroit où ce soir, c’est la fiesta!

Et l’antiquaille, après avoir nagé jusqu’au phoque, après avoir trouvé dans son ventre une bouteille d’Inca Kola encore pleine de sa boisson, après être revenue à la nage auprès du jeune arbalétrier pour lui donner la boisson, l’emmena jusqu’au rassemblement. Mais son jeune ami s’était éteint pour l’éternité.
 Alors, il s’assit au milieu de la ruelle, soudainement à moitié inondée par la marée haute. Face au coucher de soleil, respirant l’air salé du varech de l’océan, il décapsula la bouteille. Juste avant de boire le liquide jaune pétillant et sucré, il dit enfin :
  

—Qui de nous deux a créé cette soirée, si nous ne l’avons pas tuée? Je ne sais pas, je ne trouve pas le mouvement créateur. À ta santé, mon fils!

****

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