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Sur la carte, Majorque n’est qu’un point posé dans la Méditerranée. Mais dès que les souliers clippent et que les roues se mettent à tourner, la petite île catalane se déploie comme un immense terrain de jeu. Sa réputation la précède depuis longtemps : des cyclistes du monde entier y débarquent pour s’y mesurer.
Et une fois sur place, on comprend vite pourquoi.
Tous les ingrédients semblent réunis comme par magie. Un tarmac impeccable. Des routes qui paraissent dessinées pour le vélo, ondulant entre mer, campagnes et pinèdes, avant de se briser sur des reliefs abrupts. En toile de fond, la Serra de Tramuntana, un massif rocheux classé à l’UNESCO, qui déroule ses cols emblématiques, transformant chaque ascension en badge d’honneur arraché à la sueur.
Ajoutez à ça un climat à faire grincer des dents : pendant que le reste de l’Europe grelotte et que l’Amérique du Nord s’ensevelit sous la neige, ici, on roule. Toute l’année.
Au départ un rendez-vous des équipes professionnelles, l’île s’est peu à peu ouverte, à l’image du vélo lui-même, jusqu’à devenir une mécanique bien huilée : hébergements adaptés, flottes de location, espresso à prix doux. Tout converge vers une seule chose.
Biker.
J’écris ces lignes sur place, et oui, le mythe tient la route. Il y a ici quelque chose d’assez spécial, difficilement réductible à de gros watts sales ou des segments Strava. Alors, en prévision de votre éventuel pèlerinage, voici une dizaine de choses que j’aurais aimé savoir avant d’atterrir.
Ce n’est pas tant un conseil qu’une légère poussée dans le dos. Celle qu’il faut à ceux qui hésitent encore, ou qui laissent l’idée traîner d’une fin de saison à l’autre.
Majorque, au fond, c’est simple : c’est irrésistible. Exigeant, oui. Mais jamais hors de portée. Même les tracés les plus corsés restent accessibles aux cyclistes du dimanche, à condition d’accepter que ça pique un peu.
Côté budget, c’est presque une anomalie dans un sport où tout semble coûter trop cher. Les vols low cost depuis les grands hubs européens ont changé la donne : l’île n’a jamais été aussi accessible.
Pour ma part, j’ai payé 770 $ aller-retour avec escale à Amsterdam. Un très bon coup, réservé six mois à l’avance, avant que le contexte géopolitique ne vienne alourdir la facture.
Choisir quand partir, c’est déjà choisir son expérience. Entre juin et août, il fait chaud et l’île déborde. Plages, routes, cafés : tout se remplit.
Le vrai sweet spot? Le printemps, entre avril et mai, ou l’automne, vers septembre et octobre. J’y suis allé à la fin mars : parfait pour rouler sur le plat, encore un peu frisquet dans les descentes et en soirée, et franchement trop froid pour profiter de la plage.
En contrepartie : moins de monde, moins de bibs trempés de sueur, des prix plus cléments. Et surtout, de l’espace. Celui qu’il faut pour enchaîner les lacets sans craindre les voitures ou les autobus de touristes.
L’offre de logements est vaste : des auberges de jeunesse aux villas de luxe, en passant par des appartements, des hôtels spa et des camps de vélo clé en main.
Si tous les vols atterrissent à Palma, au sud, une grande partie des cyclistes filent plutôt vers le nord, autour de Port de Pollença et Port d’Alcúdia. Deux villes balnéaires où tout est proche : cafés, restaurants, mécanos, avec la mer pour récupérer et les cols encore à portée de jambes.
D’autres préfèrent les environs de Sóller : moins de plat à encaisser avant d’attaquer, et un accès plus direct à certaines routes plus sauvages, parfois plus difficiles à rejoindre depuis le nord.
De mon côté, mon groupe et moi avons opté pour une ancienne ferme reconvertie en Airbnb, située à une dizaine de kilomètres au sud de Port de Pollença. 1 400 $ pour huit nuits, avec assez d’espace pour huit personnes. Un camp de base idéal pour les montagnes. Moins pratique pour la plage, c’est vrai, mais en échange : des champs ouverts, des reliefs tout autour, et les cloches de moutons comme bande sonore des bièrettes de fin de journée.
Une autre cadence. Plus lente.
Plutôt que d’apporter le mien, j’ai choisi de louer un vélo sur place. Sans sac de transport et sans envie de gérer les frais et la logistique, le choix s’est imposé de lui-même. Et tant qu’à rouler dans l’un des hauts lieux du cyclisme mondial, autant le faire avec ce qui se fait de mieux.
Mon choix s’est arrêté sur un Colnago V4, monté en Dura-Ace Di2, avec roues en carbone. Bref, la totale. 500 $ pour la semaine. C’est au sommet de la fourchette, ça gruge une bonne part du budget, mais une fois sur la route, difficile de regretter.
J’ai apporté ma selle pour finalement réaliser que celle du vélo loué était plus confortable que la mienne.
Les souliers, par contre, apportez-les. Et si votre bagage est serré, pas de panique : la plupart des boutiques proposent aussi la location de casques, moyennant quelques euros par jour.
Pensez aussi à une lumière rouge arrière. L’île est parsemée de tunnels, parfois courts, parfois beaucoup moins, et la visibilité peut chuter d’un coup. Un petit détail.
Et une voiture, est-ce nécessaire? Paradoxal pour un voyage à vélo, j’en conviens, mais franchement utile.
Pour sortir de Palma d’abord, puis pour explorer, sortir, faire l’épicerie, ou simplement éviter de se retrouver coincé quand les jambes sont cuites. Les distances sont courtes, l’autoroute traverse l’île, et à peu près tout se rejoint en moins d’une heure. Et surtout, ça ne coûte pas si cher. Comptez autour de 300 $ CAD pour la semaine, incluant un plein.
Si les ronds-points européens peuvent déstabiliser au début, sachez que ça roule doucement. Et surtout, le décorum est empreint de courtoisie : les automobilistes sont patients, et la cohabitation avec les cyclistes est parmi les plus harmonieuses que j’ai vues. Même les chèvres regardent des deux côtés avant de traverser.
Autre détail à prévoir, le permis de conduire international. Officiellement requis. Dans les faits? Beaucoup de voyageurs s’en passent sans pépin, mais en cas de contrôle ou d’accident, ça peut compliquer les choses. Pour une trentaine de dollars, ça en vaut le coup pour votre tranquillité d’esprit.
Ça peut sembler un peu plate en vacances, mais ici, ça paie. Majorque est une immense arène pour cyclistes et elle compte plus de routes que de journées. Mieux vaut donner un minimum de structure à son séjour.
Il y en a pour tous les goûts, et honnêtement, je n’ai croisé aucune route que je qualifierais de banale. Sur l’île, tout est spectaculaire. Pour se mettre en jambes, commencez par le centre ou l’est : des profils plus plats, idéals pour établir vos repères, ajuster les jambes, bâtir la confiance. Puis, graduellement, remontez vers la Serra de Tramuntana. C’est là que ça se corse.
Des montées de 500 à 700 mètres, franches, régulières. Des descentes longues, fluides, grisantes. Le genre qu’on ne retrouve tout simplement pas au Québec. Gardez la tête froide : on n’a pas vraiment l’occasion de pratiquer ça chez nous, à part peut-être les quelques secondes de Camillien-Houde. Mais vous allez voir, plus le séjour avance, plus ça devient naturel.
Certains passages sont incontournables. Parmi eux, le Cap de Formentor, probablement l’une des plus belles routes au monde. Sa Calobra, l’épreuve reine de l’île. Sans oublier les autres : Coll de sa Batalla, Coll de Femenia, Puig de Sóller… Tous magnifiques, chacun à leur manière.
Les dénivelés peuvent impressionner, oui. Mais ce sont des passages obligés. Tôt ou tard, tout cycliste finit par dévaler ces routes et une fois que c’est fait, on comprend pourquoi elles sont devenues mythiques.
Choisissez dans le buffet : il y en a pour tous les goûts. Même un vélodrome public à Sineu. Et pour vous orienter, tout est déjà là sur Strava, Komoot, Ride with GPS.
Petit conseil perso : faites Sa Calobra au jour 2, puis revenez-y en fin de séjour pour tenter de battre votre temps. Cette fois, vous connaîtrez le parcours.
Un ordinateur au guidon, ce n’est plus un luxe, c’est un outil. En terrain inconnu, il permet de suivre un tracé sans hésitation, d’éviter les arrêts inutiles pour sortir le téléphone, et ainsi garder le groupe compact, à un rythme cohérent avec les ambitions de chacun.
Mais au-delà de la navigation, le GPS propose une lecture du terrain. Voir ce qui s’en vient. Anticiper une bosse, gérer son effort, éviter de brûler des cartouches trop tôt. Savoir quand lever le pied… et quand, au contraire, envoyer la sauce.
À Majorque, le relief décide souvent pour vous. Autant avoir une bébelle pour l’apprivoiser.
À ne surtout pas sous-estimer. Ici, les sorties s’étirent vite. Le soleil cogne, les cols s’enchaînent, et ce qui devait être une petite ride pépère peut facilement virer en journée à 3 000 ou 4 000 calories. Se nourrir, ce n’est pas un détail : c’est ce qui vous évite de bonker en plein milieu de nulle part.
De mon côté, j’avais apporté gels et poudres d’hydratation, autant pour contrôler ce que je consomme que pour ménager le budget. Mais sur place, rien ne manque. Les bike shops sont bien fournis, mais en prix euro.
Cela dit, Majorque, c’est aussi une culture. Celle des pauses café, des terrasses pleines de cyclistes, des Coke bien froids et des assiettes de frites au soleil. Un autre espresso? Pourquoi pas. Et surtout, une ensaïmada, cette spécialité locale, quelque part entre le beigne et le croissant. D’ailleurs, je n’ai croisé aucun endroit où la carte n’était pas acceptée.
Bref : remplissez-vous les poches de carbs… et gardez toujours une place pour le plaisir.
Vous allez avoir faim.
Loin de moi l’idée de vous dire comment rouler. La vitesse, c’est relatif et très personnel. Mais ici, tout pousse à accélérer. Les niveaux sont élevés, les groupes nombreux, et les pelotons filent à 45 km/h comme si c’était une allure de croisière. On se fait happer sans trop s’en rendre compte.
Mon conseil est difficile à suivre, mais quand vous le pouvez, résistez. Parce que ça passe trop vite. Et surtout, parce qu’à force de rouler dans le rouge, on finit par ne plus voir ce qui compte vraiment.
Levez les yeux. L’île est vivante. Des oiseaux découpent le ciel. Des villages figés dans le temps. Des rangs étroits où il fait bon se perdre.
Les journées sont longues. Rien ne presse, même si les jambes, elles, ont envie de manger du bitume. Arrêtez-vous. Prenez des photos. Ça peut sembler con… mais vous comprendrez.
Ne vous fiez pas au cliché. Oui, Majorque rime avec ciel bleu, même en février. Mais une fois en selle, tout peut basculer rapidement. C’est une île, la météo change vite.
Un départ à 15 °C au bord de la mer peut se transformer en 10 °C bien senti dans la Tramuntana. Ajoutez quelques bourrasques et une descente à 60 km/h… et soudain, vous ne sentez plus vos doigts.
La règle, vous la connaissez : les couches. Un gilet, des manchettes, un coupe-vent qui se roule dans une poche. Des gants, en cas. Juste assez pour s’adapter sans s’alourdir.
Les montées se chargeront de vous réchauffer.
Parce que Majorque, ce n’est pas que du vélo. Si vous aimez marcher, vous serez servis. Le GR 221 traverse la Serra de Tramuntana, et nombreux sont les randonneurs qui y avancent, bâtons en main.
Envie d’accélérer un peu? L’île est aussi un terrain de jeu solide pour le trail. Des sentiers à perte de vue, du dénivelé, des boutiques spécialisées, tout y est. La super-vedette du sport Kílian Jornet vient tout juste de passer en courant devant notre ferme en pleine course. Rien de moins.
Sinon, il reste toujours l’option simple : courir sur les petites routes. Suivez les triathlètes, ils sont partout.
Bref, peu importe comment vous bougez, ici, les options ne manquent pas.
Ça peut sembler banal, presque évident, mais ça ne l’est pas tant. Majorque est une île sous pression. Le surtourisme y est un enjeu politique important, et les cyclistes en font partie. Ajoutez à ça une clientèle souvent aisée, kit Rapha impeccable, un peu dans sa bulle, voire snobinarde… et on comprend vite le décalage entre les locaux et cette manne venue d’ailleurs.
Les Majorquins sont attachés à leur île. À leur rythme. À leurs codes. Ici, on ouvre tard, on fait la siesta, et le dimanche ne se bouscule pas.
Alors, adaptez-vous, un peu. Apprenez quelques mots en catalan. Réservez dans un celler de village. Essayez le menu du jour. Repartez avec une quille de vin local. Vous voyez le genre? Soyez attentif, respectueux. Pas juste un autre client pepperoni-fromage de passage.
C’est peu de choses. Mais multiplié par des milliers de visites, ça change tout.
Au bout du compte, Majorque ne se résume ni à des chiffres sur un compteur ni à des segments cochés. C’est une accumulation de petits moments qui, sans prévenir, deviennent de grands souvenirs. Des éclats de lumière sur les falaises. D’autres qui s’éteignent doucement sur les champs laissés aux ruines.
Certains viennent pour la performance. Mais le soir, au lit, ce n’est pas le wattage qui reste, c’est la beauté des lieux.
Alors, préparez vos jambes. Et allez-y.
L’île s’occupe du reste.
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