Urbania - enqueteshttp://urbania.caTurbulent Media RSS Builder v1.0http://www.rssboard.org/rss-specificationSat, 25 Oct 2014 21:50:11 EDT60Le centre d’achats du mois : le Centre DuvernayÀ l’entrée, on se plait à admirer l’impressionnante charpente de l’institution lavalloise.


Rendu à l’intérieur, ce sont les spéciaux qui attirent l’attention. Le digne Fleuriste Louvain propose une aubaine effective en tout temps, SAUF à la Fête des mères et à la Saint-Valentin. Une bonne idée marketing puisque 0 personne sur 10 000 achète des roses à d’autres moments de l’année.


À en croire la rhétorique de cette affiche, le Fu Lam propose une aubaine à ne pas manquer. Pour 9,99$ tous les midis, le client peut partir chez lui avec 15% de son assiette, ce qui veut dire (suivant la logique d’un buffet) 15% de tout ce qu’il y a dans le resto.



En revanche, les enfants de 5 à 10 ans se font exploiter en devant obligatoirement payer DE LEURS PROPRES POCHES la moitié du prix d’un adulte - ce qui équivaut à au moins trois semaines de faisage de lit, de vidage de lave-vaisselle et/ou de sortage de vidange. Pas correct.



Heureusement, le spécial cuisse à 5,95$ est un peu moins cher. Reste à savoir c’est une cuisse de quoi.


Nouveauté gastronomique du Centre Duvernay : les fameuses crêpes à la dinde. Audacieux.


Audacieux, certes, mais pas autant que de goûter à une connexion internet sans fil à haut débit. 


Autre tendance marketing au Centre : la répétition. Ça a l’air que plus c’est marqué un peu partout, plus ça entre dans tête du monde. 






À chaque magasin son unicité et sa technique pour attirer la clientèle. Survol :

L’approche normcore, sans prétention.


Le jeu de mots énigmatique.


L’infographie cocasse.


Le club sélect de nains.


Le «talon minute» de Monsieur Alphonse.

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Les références à des émissions classiques de la télévision québécoise.

Diva :


L’Or du temps :


Une grenade avec ça ? :


Pour ceux qui se le demandaient, c’est bel et bien à ce modeste kiosque d’horloges de chevet que TOUTES les équipes de hockey/football/baseball sont conçues.


La modestie est également une valeur priorisée par le Centre Duvernay. Ce magasin, par exemple, sait très bien que les culottes qu’il vend ne méritent pas plus qu’une note de 40%.

 

Pour de l’action tangible, il faut absolument avoir 3-4 heures devant soi pour aller chiller solide au Hart. Ici, pas besoin de se casser la tête pour trouver quelque chose de nice à acheter. Suffit de se fier aux «valeurs sûres» que le magasin vous propose à bon escient.




En pleines rénovations, le Hart est d’un sublime magistral. 


Pour l’occasion, la section «cuisine» a été légèrement rapetissée.


Tout comme la section «jouets».


«Toutes les culottes de pyjama, je les veux icitte. Pas les anciennes, juste les nouvelles», lance le gérant à l’une de ses employées. La légendaire section sera déplacée ici-même, entre les serviettes de loup et les bas-collants. 

«La semaine passée, grosse semaine, on a vendu neuf paires de pantoufles», ajoute le gérant. 

Rarement a-t-on vu des «…» prendre tout leur sens.


Les éléments de décoration du Centre Duvernay impressionnent à bien des égards. Disparates, oui, mais élégamment post-contemporains. 






Et que dire de ce lounge feuillu qui surplombe le Dollarama ?


Enfin, les coulisses du Centre. 

(NDLR: Deux autres images ont été retirées de cet article suite à une plainte formulée par le Centre Duvernay.)


C’est d’ailleurs en prenant cette innocente photo que votre doux explorateur urbain ici présent s’est fait intercepter par le corps de sécurité du Centre Duvernay. 

Après un long interrogatoire et la vive menace de se faire supprimer l’entièreté de TOUTES ses majestueuses photos, votre serviteur s’en est sorti avec une excuse de haut calibre : «Je savais que j’avais pas le droit, mais je pensais pas que c’était grave.»

Heureusement, il était encore possible de photographier le savoureux décor extérieur.





Pour voir encore plus de photos du Centre Duvernay prises au péril de sa vie par notre reporter, c'est par ici!

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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5411/le-centre-d-achats-du-mois-le-centre-duvernayWed, 15 Oct 2014 11:16:48 EDTOlivier Boisvert-Magnenduvernaycentre d'achats du moisreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5411/le-centre-d-achats-du-mois-le-centre-duvernay
Le choix des Écossais ou comment survivre au mal de bloc référendairePour faire court, je dirais même que l'après-référendum est un peu à l'image de la campagne, c'est-à-dire calme et serein. J'ai parfois l'impression que les nombreux Québécois sur place ont eu davantage de mal à digérer cette défaite que les Écossais eux-mêmes, un peu comme si cette défaite était aussi un peu la leur. 

Longtemps avons-nous affirmé que nous étions, au Québec, le seul peuple à avoir refusé l’indépendance. Désormais, nous serons deux! Je vous présente donc ici mes impressions des derniers jours de la campagne référendaire et des suivants.

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Une promenade dans les rues d'Édimbourg en ce 18 septembre, jour du vote, ne laissait en rien présager une défaite du OUI par près de 10 %. Même dans la capitale écossaise où 61 % des gens ont voté contre l'indépendance, on sentait que le OUI profitait d'un vent favorable. 

Il est vrai que les partisans du NON furent bien discrets tout au long de la campagne, ce qui a fort certainement faussé notre perception. Il y eut certes des sondages nous rappelant quotidiennement que le NON disposait d'une légère avance, mais celle-ci tendait à s'effriter petit à petit plus la campagne progressait. 

Le momentum dont disposait le OUI dans les dernières semaines n'aura donc pas été suffisant pour renverser la vapeur. Pour utiliser une expression bien en vogue chez nous depuis 2012, disons que la majorité silencieuse a parlé ! 

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D'un point de vue québécois, ce fut, il faut se le dire, une bien drôle de campagne. Il était fréquent de voir des kiosques du OUI et du NON côte à côte dans la rue sans que jamais cela ne cause de friction. À Glasgow, j'ai assisté à un rassemblement du OUI où des gens drapés de l'Union Jack parvenaient à se faufiler dans la foule sans que cela cause la moindre flammèche. Loin d'être perçues comme de la provocation, ces intrusions étaient au contraire source de moquerie entre les deux camps. 

La tension entre certains indépendantistes et unionistes a bien monté à Glasgow au lendemain du vote, mais en tenant compte du reste de la campagne, cela relève du cas isolé. 

Comme je le mentionnais dans mon texte précédent, la question identitaire étant absente, cette campagne fut nettement moins émotive que celle que mènent actuellement les Catalans* ou celles que nous avons vécues en 1980 et 1995 au Québec. Ici, point de langue à défendre ou de tort historique à venger. L'essentiel de la campagne portait sur l'économie et l'avenir de l'Écosse. 

D'ailleurs, il convient ici de le mentionner, l'indépendance n'a jamais été la première option des Écossais, y compris chez certaines personnes ayant voté OUI. Une majorité d'Écossais se seraient satisfaits dès le départ d'une plus grande autonomie au sein du Royaume-Uni. 

Conséquemment, le référendum était perçu chez plusieurs comme un moyen de négocier ce qu'on nomme en Écosse la devolution max, c'est-à-dire une plus grande autonomie fiscale. Les promesses faites par Londres dans les derniers jours de la campagne et visant à octroyer plus de pouvoirs à l'Écosse ont donc, de toute évidence, porté leurs fruits.

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Mais revenons aux heures précédant et suivant le vote historique des Écossais. La veille du vote, soit le 17 septembre au soir, un rassemblement populaire était organisé à Édimbourg sous le thème « Yes Hope-Global Solidarity », où se trouvaient environ 1500 militants pour le OUI, dont plusieurs issus de régions indépendantistes venues donner leur appui aux Écossais**. 

Voyant que le rassemblement tournait à sa fin, plusieurs manifestants ont alors senti qu'il devait se passer quelque chose. Fort de leur expérience du Printemps érable, les nombreux Québécois sur place*** ont bien tenté d'amener les Écossais et les autres manifestants présents à prendre la rue, mais cette marche spontanée s'est rapidement soldée par une... manifestation de trottoir! Autre pays, autres mœurs! 

Quoi qu'il en soit, la table était mise pour la soirée référendaire. En fait, disons plutôt la nuit référendaire! Car en Écosse, on n'écoute pas religieusement la soirée électorale entre amis autour d'une bière et d'un bol de ringolos. On attend généralement le matin pour savoir qui a gagné. 

Toutefois, vu l'importance de l'événement, certains bars avaient décidé de rester ouverts toute la nuit pour l'occasion. Trop peu cependant. Quiconque n'avait pas prévu de plan B courait le risque de se heurter à un bar plein à craquer et conséquemment, de devoir rebrousser chemin. Ce fut notre cas! 

Heureusement, un bon samaritain a croisé notre route. Un Catalan de surcroît. Il nous a gentiment offert le salon de son appartement pour suivre ce qui restait de la nuit référendaire. Il était alors près de quatre heures du matin. Déjà à cet instant, bien qu'il restait plusieurs boîtes de scrutin à dépouiller, l'issue du vote ne faisait plus de doute. Le NON allait remporter ce référendum. 

Il régnait alors dans ce salon occupé par des Écossais, des Catalans et des Québécois, un mélange de fatigue et de déception. C'est un peu comme si l'adrénaline des derniers jours s'éteignait soudainement, nous rappelant qu'en Occident, les solutions de rechange au statu quo font rarement l'unanimité. 

Bref, peu de temps après que la BBC eut confirmé que le NON gagnait ce référendum, nous quittions l'appartement pour aller nous coucher. Il était alors six heures du matin, cette heure fatidique où les couche-tard côtoient généralement les lève-tôt dans les rues encore sombres et lugubres. 

Tout en marchant, je scrutais bien attentivement les visages des passants, croyant y voir ici et là des mines dépitées, mais plus encore, des visages heureux. Après tout, Édimbourg avait voté à plus de 60 % pour demeurer au sein du Royaume-Uni. 

Cependant, rien dans le visage des gens ne laissait présager qu'un quelconque événement historique s'était déroulé quelques heures auparavant. Même impression quelques heures plus tard en allant ingurgiter mon premier repas de la journée. J'écoutais ici et là les conversations des gens, mais déjà, le référendum semblait derrière eux. 

Au cours de la journée du 19 septembre, beaucoup de gens avaient déjà retiré les affiches dans leurs fenêtres ainsi que les macarons qui ornaient leurs blousons. Le référendum était désormais chose du passé. Vrai qu'il est sans doute plus facile de tourner la page lorsqu'on perd avec 45 % des voix qu'avec 49,5 %. Nous sommes évidemment bien placés pour le savoir! 

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J'aurai donc passé un peu plus de deux semaines en Écosse. Beaucoup d'amis du Québec m'ont demandé ce que je retenais du référendum en Écosse ainsi que les parallèles que l'on pouvait faire avec notre situation. J'avoue que je n’en sais rien. 

Ici, en Écosse, la page semble être tournée pour une majorité, ce qui, on en conviendra, est loin d'être le cas chez nous. Le discours d'Alex Salmond le matin de la défaite ne laissait d'ailleurs pas entrevoir de prochain rendez-vous. Sa démission n'avait rien de plus rassurant! 

Et pourtant, l'option du OUI est passée de 35 % à 45 % en l'espace de quelques semaines. Je suis bien curieux de savoir qui sera le prochain politicien québécois à pouvoir revendiquer un tel succès! 

En somme, les promesses faites par Londres dans la dernière ligne droite de la campagne en auront donc convaincu plusieurs de rester au sein du Royaume-Uni. Reste à voir maintenant s'ils sauront les honorer. Si les jeux politiques à prévoir d’ici l’élection britannique de 2015 n’aboutissent à rien de concret pour les Écossais, l’hypothétique prochaine fois pourrait venir plus rapidement qu’on le pense… 

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Je quitte maintenant l'Écosse pour me diriger en Bretagne. Le mouvement indépendantiste breton est somme toute assez marginal, mais non moins existant. Il sera donc intéressant de voir ce qui anime les indépendantistes bretons! Dans tous les cas, rien ne permet d'envisager un repos pour mon foie! 

* Le référendum en Catalogne aura lieu le 9 novembre prochain. 

** Outre des Québécois, il y avait aussi des Catalans, des Basques, des Palestiniens et des Corses. 

*** Outre les 50 Québécois présents avec le Réseau Québec-Monde, j'ai rencontré une trentaine de Québécois qui avaient fait le voyage pour Édimbourg.

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En terminant, je tiens à remercier Voyage Globallia qui m’a gracieusement offert une commandite pour rendre ce voyage possible!
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5368/le-choix-des-ecossais-ou-comment-survivre-au-mal-de-bloc-referendaireWed, 24 Sep 2014 09:55:00 EDTJean-Benoit Bédardreportagereferendumecossebloguehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5368/le-choix-des-ecossais-ou-comment-survivre-au-mal-de-bloc-referendaire
Une Révolution tranquille à l'écossaiseAucune offre d'association ou de partenariat avec le reste du Royaume-Uni advenant une victoire du OUI n'est proposée aux Écossais. En bref, l'entente entre le camp du OUI et le gouvernement britannique stipulait que Londres reconnaîtrait un résultat de 50% plus un si la question posée aux Écossais était claire. Il est en effet difficile d'avoir une question plus claire que ça!

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Ce qui s'annonçait comme une défaite certaine il y a encore quelques mois prend aujourd'hui les allures d'une chaude lutte dont nul ne peut désormais prédire l'issue. Au moment des premiers préparatifs pour ce voyage, c'est-à-dire il y a un an et demi, le OUI stagnait à environ 35% dans les intentions de vote. Il varie aujourd'hui entre 42 et 56% selon les maisons de sondage. Vous devinerez qu'à ce stade-ci de la campagne, prédire l'issue du vote s'avère plutôt périlleux!

J'ai donc rejoint à Édimbourg une quarantaine de Québécois** pour suivre le dernier droit de la campagne référendaire. D'aucuns voient, dans ce référendum, un contexte similaire à celui du Québec en 1995 et conséquemment, des leçons à tirer.

Certes, les comparaisons avec le Québec sont nombreuses. La réaction du Better Together depuis quelques semaines n'est d'ailleurs pas sans rappeler celle du NON lors des deux précédentes campagnes référendaires au Québec. La peur semble désormais être au coeur de l'argumentaire de celui-ci. Tout y passe: les pensions de vieillesse, le déménagement des sièges sociaux, l'impossibilité pour les Écossais de garder la livre sterling, etc.. Même le slogan « Non Merci » du camp du NON en 1980 a été repris par les pro-unionistes écossais!

Du côté du OUI, bien que ce soit loin d'être gagné, les militants surfent sur une vague favorable depuis quelques jours, plus particulièrement depuis le dernier débat télévisé entre Alex Salmond (YES Scotland) et Alistair Darling (Better Together). Au lendemain du débat, et ce, pour la première fois depuis le début de la campagne, un sondage mettait le OUI en avance dans les intentions de vote. Il y a donc chez les militants indépendantistes un mélange de confiance et de fébrilité, fébrilité qui, pour emprunter une expression chère à Bernard Drainville, ne m'apparaît toutefois pas très ostentatoire!

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Car quiconque viendrait aujourd'hui en Écosse dans l'espoir de vivre (ou revivre) la « fièvre référendaire » de 1995 au Québec ou les manifestations monstres de la Catalogne des derniers jours serait fort déçu. Contrairement aux Catalans qui déambulent à coup de millions dans les rues de Barcelone pour revendiquer le droit à l'autodétermination, en Écosse, la campagne se vit en effet beaucoup plus paisiblement. Du moins, à Édimbourg***.

Les lampadaires sont dénudés de pancartes, les manifestations et les rassemblements populaires sont plutôt modestes et les discours politiques touchent bien rarement à la fibre identitaire des Écossais. L'économie demeure ici l'enjeu premier pour l'une ou l'autre des options. Les Écossais s'en tireraient-ils mieux si l'Écosse était indépendante? Là semble résider l'essentiel de la question.

Cela rend bien évidemment le débat en Écosse beaucoup moins émotif qu'il ne l'a été (et qu'il l'est toujours) au Québec. D'ailleurs, ce n'est peut-être pas une si mauvaise chose que ça. Les partisans du OUI et ceux du NON se côtoient dans un climat relativement serein et bon enfant.

En discutant avec des militants indépendantistes, j'avais l'impression qu'une défaite serait décevante mais pas crève-coeur. L'importante percée du OUI dans les dernières semaines de la campagne référendaire prend déjà, chez plusieurs, l'allure d'une victoire morale. Ce type de victoire qui donnerait, selon ces derniers, un rapport de force important dans d'éventuelles négociations avec Londres. On aimerait parfois leur dire qu'on s'est fait «crosser» à deux reprises par des promesses improvisées à la dernière minute par le camp du NON, mais après tout, ce n'est pas notre référendum!

Il y a bien évidemment des indépendantistes de la première heure chez qui les plaies laissées par une défaite seraient plus dures à cicatriser. J'ai d'ailleurs passé ma deuxième journée à Édimbourg avec deux militants de longue date qui m'affirmaient être devenus indépendantistes à la suite de l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, soit depuis près de 35 ans.

Ma rencontre avec ces deux sympathiques quinquagénaires est d'ailleurs le fruit d'un pur hasard. C'est en pensant me rendre à une manifestation pour le OUI que je suis tombé sur ces deux militants indépendantistes de longue date. Ayant répondu «oui» à une question que j'avais, de toute évidence, mal comprise (sacré accent écossais!), je me suis retrouvé à distribuer des dépliants dans les boîtes aux lettres d'un quartier cossu d'Édimbourg! Un genre de Westmount écossais, l'appui massif au NON compris!

À voir la fougue qu'ils mettaient à distribuer les tracts, j'en déduis qu'une victoire aurait un goût plutôt amer. D'autant plus si le résultat est serré. Nous savons ce que c'est!

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En terminant, bien que le référendum ne se traduise pas sur le terrain en manifestations monstres, il suffit de parler aux gens pour se rendre compte que depuis quelques semaines, il s'agit du principal sujet de discussion. Enfin, disons à égalité avec les rumeurs sur la grossesse de Kate!

Bien qu'il reste encore un nombre considérable d'indécis, tous semblent avoir une opinion sur la question. C'est d'ailleurs ces indécis qui, jeudi, décideront du sort de l'Écosse. Nous serons donc plusieurs Québécois à se réunir jeudi soir pour suivre le déroulement de la soirée référendaire. Les résultats du vote ne devraient toutefois pas être connus avant vendredi matin ce qui nous permet d'envisager une longue nuit! D'ici là, on va profiter des charmes d'Édimbourg!


* La campagne du YES Scotland a été lancé le 25 mai 2012 et celle du Better Together le 25 juin 2012.

** J'ai joins le Réseau Québec-Monde, une organisation pratiquant le tourisme politique et qui en était à son premier voyage.

*** Samuel Bergeron, qui tient la page un Québécois en Écosse sur Facebook, m'expliquait que l'appui au OUI est beaucoup plus visible dans certaines régions de l'Écosse dont les Highlands et à Glasgow.


En terminant, je tiens à remercier Voyage Globallia qui m’a gracieusement offert une commandite pour rendre ce voyage possible!
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5355/une-revolution-tranquille-a-lecossaiseTue, 16 Sep 2014 14:13:22 EDTJean-Benoit Bédardsouverainetéreferendumecossereportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5355/une-revolution-tranquille-a-lecossaise
La Padanie ou les ambitions sécessionnistes de l'Italie du NordPour lire l'introduction de cette série de reportages, c'est par ici

Il m'aura fallu cinq voyages en Europe pour finalement mettre les pieds en Italie. Pas que j'aie quelque chose contre l'Italie, bien au contraire. J'ai toujours apprécié la culture italienne, son cinéma, sa gastronomie, ses créations artistiques. Il m'arrive même fréquemment de faire des détours par la Petite Italie à Montréal question de humer les doux effluves de gel à cheveux ainsi que les émanations de cire provenant des bolides chromés. Certes, il y en aura toujours un pour souligner que j'ai pris avec un certain contentement l'élimination hâtive de la Squadra Azzurra lors de la dernière Coupe du monde de football, mais cela, j'en conviens, c'est sans nul doute mon seul accroc. 

Bref, avant de mettre les pieds en Écosse pour suivre la dernière ligne droite de la campagne référendaire, il m'apparaissait pertinent de faire un petit saut en Italie du Nord afin de tâter leur velléité indépendantiste. Enfin, je dis l'Italie du Nord, mais disons plutôt la Padanie. 

Qu'est-ce que la Padanie? 

La Padanie, c'est le grand rêve sécessionniste de la Ligue du Nord (La Lega Nord), parti politique fondé en 1989 par Umberto Bossi. Ce parti est né de la fusion d'une dizaine de partis politiques régionalistes et autonomistes du nord de l'Italie qui, dès les années 1970, ont commencé à réclamer la décentralisation des pouvoirs et même, dans certains cas, l'indépendance pure et simple. 

Pendant près de vingt ans, soit de 1996 jusqu'à tout dernièrement, la Ligue du Nord a renoncé à ses ambitions sécessionnistes pour revendiquer une plus grande autonomie au sein de l'Italie et l'instauration d'un régime fédéraliste. Toutefois, la dernière crise économique semble avoir ravivé, chez plusieurs, le rêve d'une Padanie indépendante. Voyons rapidement à quoi renvoie celle-ci.

Inutile de chercher la Padanie sur une carte du monde. Ses limites géographiques n'ont jamais été clairement définies. Parfois des régions comme la Toscane, l'Ombrie et les Marches s'y trouvent, des fois non, des fois en partie. Bien que la Padanie soit un regroupement de régions du nord, le terme renvoie davantage à un concept, celui de nation, qu'à un territoire géographique.

Ici, peu de comparaisons peuvent être faites avec les autres mouvements indépendantistes européens. Contrairement aux Écossais, aux Catalans, aux Basques espagnols ou aux Flamands, la Padanie ne dispose pas d'une culture qui lui est propre, d'une histoire particulière ou même d'une langue commune. Or, comme elle ne peut appuyer son discours sur des notions préexistantes, elle a dû se créer sa propre identité. C'est dans cet esprit que dans les dernières années, la Ligue du Nord a fondé son équipe de football, s'est dotée de sa propre chaîne de télévision (Telepadania), de sa chaîne de radio (Radio Padania Libera), de son journal (La Padania) et même de son propre concours de beauté, le Miss Padania

En somme, à défaut de pouvoir s'appuyer sur des référents culturels, linguistiques ou historiques, la nation padane a dû s'inventer. C'est pourquoi elle ne se définit pas tant par ce qu'elle est, mais davantage par ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire, des Méridionaux (habitants du sud) et des immigrés. En ce sens, selon une expression communément utilisée par les indépendantistes, les Méridionaux seraient des Terrones, c'est-à-dire des paresseux, des corrompus et des mafieux profitant des programmes sociaux payés par l'Italie du Nord, riche et industrialisée. L'indépendance serait donc un moyen pour les régions du nord, plus riches que celles du sud, de cesser de subventionner les régions du sud et conséquemment, de profiter entièrement de leurs richesses. 

Évidemment, l'indépendance est justifiée autrement par les idéologues padans. On parle davantage d'une identité menacée, de droits bafoués et de constantes injustices commises par la majorité du sud sur la minorité du nord. En ce sens, une image forte utilisée par la Ligue du Nord consiste à comparer la situation des Italiens du Nord à celle des Sioux aux États-Unis, ce peuple autochtone qui s'est vu voler ses terres et détruire son mode de vie au XIXe siècle. Toutefois, dans la version italienne, les Sioux, ce sont les Italiens du Nord et les Blancs, les Italiens du Sud. 

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Alors, la question qui brûle les lèvres : « Verrons-nous dans les prochaines années l'avènement d'une Padanie indépendante? » Je ne suis évidemment pas le mieux placé pour y répondre. Nul n'est prophète dans son pays. Cela est d'autant plus vrai lorsqu'il s'agit du pays des autres. Toutefois, à la lumière d'un sondage maison de type non probabiliste effectué auprès de douze Italiens du Nord et comportant une immense marge d'erreur, si un référendum avait lieu demain, l'option du NON l'emporterait avec 100 % des voix! 

Vrai que mon échantillon n'était pas vraiment représentatif. Il s'agissait essentiellement de jeunes Italiens et Italiennes dans la vingtaine avec qui j'ai voyagé en voiture d'une ville à l'autre. Car si le covoiturage a l'immense avantage d'être plus économique que le train, la voiture est également un lieu privilégié d'échanges et de discussions. 

Or, chacun des conducteurs et des passagers avec qui j'ai abordé la question de la Padanie a reçu celle-ci avec un mélange d'étonnement et de malaise. Ce genre de réaction qui semblait dire : « Mais pourquoi viens-tu jusqu'ici pour nous parler de la Padanie? » Car il faut bien le dire, l'indépendance de la Padanie ne semble pas être actuellement le sujet d'intérêt par excellence pour ceux qui m'ont pris à bord. Tous ont d'ailleurs été assez critiques du projet et du parti politique qui porte l'idée. 

Selon Daniel, un jeune Milanais de 23 ans qui étudie la sociologie et avec qui j'ai eu la chance de faire la route séparant Milan de Vérone, les positions xénophobes qu'a tenues la Ligue du Nord dans le passé ont totalement discrédité l'option indépendantiste. Pour un pays ayant un passé fasciste, les Italiens devraient, selon lui, se garder une petite gêne lorsque vient le temps de critiquer les immigrants. 

En effet, pas besoin de chercher longuement pour trouver des déclarations incendiaires. Ceux au Québec qui ont encore de la misère à digérer les propos de Jacques Parizeau sur le vote ethnique feraient sûrement une crise d'urticaire à entendre ceux de la Ligue du Nord. Pour certains de ses dirigeants, l'immigration serait une cause directe à certains fléaux comme la criminalité, la prostitution, le trafic de drogue, la contrebande et la violence sexuelle en Italie. 

La présence d'immigrés serait également une menace pour l'identité padane. Selon une formule utilisée par les idéologues léguistes, le monde serait un vaste ensemble de taches colorées. Or, si on mélange ces taches, les couleurs seraient susceptibles de disparaître et de faire place à un ton grisâtre, c'est-à-dire à un monde sans identité. Vous aurez deviné que ce type de remarque se passe de commentaire! 

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Je pars maintenant pour l'Écosse où je suivrai les derniers jours de la campagne référendaire. Le OUI semble avoir fait une progression importante depuis le dernier débat des chefs, ce qui promet une fin de campagne assez excitante. J'irai rejoindre là-bas une quarantaine de Québécois qui, pour différentes raisons, ont tous un intérêt pour le destin collectif des Écossais et aussi, j'imagine, pour le whisky. 

* La documentation pour ce texte provient d'articles triés sur le volet, mais plus spécifiquement de discussions et d'échanges que j'ai eus avec des gens ainsi que de mes impressions sur le terrain. Cet article (tout comme les suivants) n'a donc aucune prétention scientifique.


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En terminant, je tiens à remercier Voyage Globallia qui m’a gracieusement offert une commandite pour rendre ce voyage possible!
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5343/la-padanie-ou-les-ambitions-secessionnistes-de-litalie-du-nordThu, 11 Sep 2014 14:27:44 EDTJean-Benoit Bédarditalieréférendum sur la souverainetéreferendumpadaniereportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5343/la-padanie-ou-les-ambitions-secessionnistes-de-litalie-du-nord
La course aux référendums: De 1995 à aujourd'hui

J’avais 11 ans le 30 octobre 1995. J’entamais ce qui allait être ma dernière année du primaire avec l’insouciance de ceux qui croient la jeunesse éternelle. Sur les radios commerciales, Coolio faisait un tabac avec son Gangsta’s Paradise alors que par chez nous, Dédé implorait le Bon yeu de lui donner une job. 

Dehors, le temps frisquet nous rappelait que l’hiver était à nos portes. Ç’a toujours été comme ça dans mon Abitibi natale. L’hiver arrive toujours un peu plus vite qu’ailleurs. « On n’y échappera pas encore c’t’année » disait d’ailleurs le père d’un ami! À ce jour, on n’y a jamais échappé, bien que les hivers m’apparaissent de plus en plus courts en vieillissant. 

Bref, rien ne laissait alors présager que ce lundi d’octobre serait différent des autres. Pour moi à tout le moins. Pour une majorité de Québécois, cette journée symbolisait au contraire beaucoup plus que le début d’une autre semaine de travail.

Car pour une deuxième fois en quinze ans, les Québécois étaient appelés à se prononcer sur la souveraineté du Québec. Évidemment, mes souvenirs de cette journée sont flous. Je me rappelle davantage qu’en ce lundi d’octobre nous avions congé d’école, chose qui, habituellement, était réservé aux froids matins de janvier. Et encore là, je mentirais si je vous disais que je me souviens de ce que j’ai fait de cette journée de congé. 

La politique était alors bien loin dans mes priorités de jeune garçon à l’aube de connaître les joies ingrates de l’adolescence, de ses boutons et de cette incessante quête identitaire. Ma libido de prépubère allait également bientôt faire son apparition si ce n’était pas déjà fait. Entre mon obsession grandissante pour les filles de ma classe et le début d’une nouvelle saison de hockey, il y avait peu de place pour la politique. Pour être franc, il n’y en avait aucune.

J’ignorais alors ce qu’était un référendum. J’ignorais tout autant ce qu’était la souveraineté. J’en saisissais toutefois l’importance puisqu’on en parlait à la maison. Les discussions politiques étaient plutôt rares autour de la tablée familiale. Elles le resteront d’ailleurs jusqu’à mon départ du foyer à 19 ans. Mais en ce mois d’octobre 95, la politique accaparait la presque totalité des discussions dans la maison. Même l’exécrable début de saison du Canadien n’arrivait pas à déloger la politique du sacro-saint souper familial.

Pour tout dire, à 11 ans, ces discussions m’apparaissaient plutôt futiles. Je n’avais jusque-là jamais remis en question mon identité nationale. Bien au contraire. À l’hiver 1994, je m’étais époumoné à encourager les athlètes canadiens aux Jeux olympiques de Lillehammer. Je connaissais l’hymne national canadien par cœur (chose que je n’ai malheureusement jamais réussi à me sortir de la tête) et Félix Leclerc n’était que le nom d’un théâtre à Val-d’Or. 

Non, vraiment, la politique n’était pas dans mes priorités du moment. Elle le deviendra beaucoup plus tard au cégep. Mais ça, c’est une autre histoire. 

Mais revenons à cette soirée du 30 octobre 1995. Les premiers résultats ont commencèrent à rentrer assez tôt dans la soirée, tous de régions favorables à la souveraineté du Québec. Rapidement le camp du OUI s’était forgé une confortable avance. Cette avance fit d’ailleurs dire à mes parents, au moment d’aller me coucher, que je me lèverais demain dans un nouveau pays… On connaît la suite. À 22h20, alors que mes ronflements rythmaient mon sommeil, Bernard Derome rendit le verdict : « Radio-Canada prévoit, si la tendance se maintient, que l'option du NON remportera ce référendum »... 

***

Près de 20 années ont passé depuis la défaite référendaire de 1995. Je dis défaite, mais pour 51% des Québécois, ce fut une victoire. Enfin, pas vraiment une victoire, mais un statu quo. Car pour ce peuple qui se complaît dans un certain confort et une totale indifférence, le mot « indépendance », ça fait peur. Surtout lorsque c’est dit avec un poing brandi dans les airs.

Alors qu’en est-il aujourd’hui de l’idée d’indépendance? Car il faut se le dire, l’avenir politique du Québec ne semble plus susciter l’enthousiasme dans les chaumières. 

Ce projet politique dont on a prophétisé la mort à plus d’une reprise dans le passé serait désormais, aux dires de plusieurs, sur le respirateur artificiel. Pire, aux soins palliatifs, dans l’attente d’une mort lente mais inévitable. Un peu à l’image des partis qui portent l’option. Les dégelées du Bloc en 2011 et du PQ un peu plus tôt cette année seraient le reflet de cette longue et douloureuse agonie. 

Vrai que les jeunes, historiquement la base militante du projet, ne semblent plus trop intéressés par la souveraineté. C’est entre autres ce qui se dégage d’un sondage de la firme CROP effectué auprès de 500 jeunes de 18 à 24 ans en mai dernier nous indiquant que 69% de ceux-ci voteraient NON à un éventuel référendum sur l’indépendance. 

Depuis, tous y vont de leur interprétation et de leur analyse sur la question.

Justin Trudeau affirmait ce printemps que les jeunes ne veulent plus rien savoir de la souveraineté parce qu’ils sont préoccupés par de grands enjeux comme les changements climatiques, la pauvreté, le respect des droits humains et les inégalités sociales. Autant de choses qui, on l’aura deviné, sont inconciliables avec le destin collectif de la société québécoise.

Pour sa part, le Parti conservateur du Canada se félicitait plus tôt cet été, sur sa page Facebook, du déclin de l’option souverainiste qui serait principalement dû au leadership de son chef Stephen Harper et à sa propension à « honorer les principes de Cartier ». Pas Jacques. Georges-Étienne, ancien premier ministre du Canada dont on se cal*sse royalement!

Toujours est-il qu’à ce moment de notre histoire où nous débattons de la fin ou non du projet souverainiste, dans plusieurs régions d’Europe, il en est tout autre. En effet, plusieurs états et régions européennes manifestent avec de plus en plus de véhémence leur identité nationale, certains allant même jusqu’à revendiquer leur indépendance. On connaît le combat que mènent actuellement les Écossais et les Catalans qui, tour à tour, se prononceront cet automne sur l’indépendance de leur territoire. À cela s’ajoutent les Flamands et les Basques espagnols qui vivent eux aussi un regain de leur mouvement identitaire. 

Pendant longtemps, ces régions ont vu le Québec comme un modèle d’émancipation collective et démocratique. Or, après deux échecs référendaires, loin d’être un exemple, le Québec est désormais perçu comme étant un contre-modèle, la voie à ne pas suivre. Le refus de David Salmond, premier ministre et leader du mouvement indépendantiste écossais, de se faire prendre en photo avec Pauline Marois en janvier 2013 en dit long sur le malaise de s’afficher avec la chef d’un parti qui a perdu ses deux référendums.

***

Ceci étant dit, la carte du monde a grandement évolué depuis un peu plus d’un siècle. De 46 États souverains en 1900, nous en sommes aujourd’hui à près de 200 (193 pays membres des Nations Unies). Les derniers en liste, le Timor oriental en 2002, le Monténégro en 2006, le Kosovo en 2008 (indépendant mais non reconnu encore par la communauté internationale) et le Soudan du Sud en 2011. 

Dans les prochaines semaines, deux nouveaux États pourraient ajouter leur voix au concert des nations. L’Écosse votera pour son indépendance le 18 septembre, suivie de la Catalogne le 9 novembre. Évidemment, pour les Québécois, ces deux référendums présentent un caractère singulier. C’est en effet beaucoup plus facile pour nous de s’identifier à l’Écosse ou à la Catalogne qu’au Timor oriental ou au Kosovo. Les comparaisons entre les trois États sont d’ailleurs nombreuses. Nous aurons l’occasion d’y revenir!

Car au cours des prochaines semaines, je serai sur place pour vivre et commenter coup sur coup les référendums en Écosse et en Catalogne. Pour l’occasion, je tiendrai un blogue sur Urbania pour vous faire part de mes impressions et de mes réflexions sur les deux situations. Loin d’être des topos politico historiques autour de ces deux États (d’autres le font déjà mieux que moi!), mes billets s’attarderont davantage à décrire le climat et l’ambiance à l’aube (et au lendemain) de ces deux référendums, le tout ponctué de rencontres avec des locaux. En d’autres mots, je vais vous montrer et vous parler de sujets dont les médias traditionnels ne traiteront pas.

Je me rendrai également dans d’autres régions européennes qui sont animés d’un mouvement indépendantiste, aussi marginal soit-il, pour échanger avec les populations locales sur leur perception de l’indépendance et surtout, pour prendre un coup avec eux! Premier arrêt, la Padanie en Italie du Nord. 

***

En terminant, je tiens à remercier Voyage Globallia qui m’a gracieusement offert une commandite pour rendre ce voyage possible!






Crédit photo: Kyoshi Masamune
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5311/la-course-aux-referendums-de-1995-a-aujourdhuiTue, 26 Aug 2014 15:54:51 EDTJean-Benoit Bédardreferendumreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5311/la-course-aux-referendums-de-1995-a-aujourdhui
Dans les buissons des «jardins gay» du Louvre

« Ici, c’est le jardin des proies », assure Eric, régisseur dans l’audiovisuel, piercing au sourcil, cheveux en pétards et sac de sport en bandoulière. Il vient y trouver un coup d’un soir, une fois par semaine. Le terrain de chasse, bien délimité, est divisé en deux espaces composés d’un labyrinthe, de plusieurs accès souterrains aux issues d’un parking et d’une terrasse surplombant l’ensemble.

La proximité avec le musée le plus visité au monde donne naissance à une cohabitation insoupçonnée. Les touristes, promeneurs et riverains passent à côté des buissons sans avoir la moindre idée de ce qu’il s’y déroule. Mathieu, 22 ans, étudiant en sociologie, fréquente le lieu « à l’occasion » depuis quatre ans. Il nous détaille les différentes zones d’un endroit qui n’a plus de secret pour lui. L’aile droite, est « fréquentée par les jeunes. » Les hommes se retrouvent à l’intérieur de grands buissons de deux mètres pour des « préliminaires et plus si affinités. » L’aile gauche, la plus « hard », est fréquentée par « les gros dégueulasses et les vieux ». C’est le coin des parties à plusieurs dans les escaliers souterrains.

24H/24 
À notre arrivée, vers 20 heures, une trentaine d’hommes sont déjà présents alors qu’il fait encore jour. D’après Mathieu, « certains sont là toute la journée. » Le nombre de participants varie surtout selon la saison. Les aléas du plein air. Mais « même en hiver il y a du monde » assure Eric. Quand on lui demande qui vient ici, la réponse fuse : « Tout le monde! Même des célébrités. » Il nous raconte, amusé, que de temps en temps, des hommes d’affaire arrivent après leur journée de travail et « courent entre les haies pour trouver quelqu’un rapidement, tirent leur coup et rentrent ensuite chez eux reprendre leur petite vie familiale.»

TECHNIQUES D’APPROCHE
Après un court moment d’observation, un jeune homme, habillé tout en noir, casquette vissée sur la tête, fait signe à sa cible de le suivre. Les deux marchent maintenant côte à côte, sans se dire un mot. La rencontre d’un partenaire vient casser la monotonie des tours solitaires de labyrinthe. Ce soir, Julien est venu pour un « flirt avec une racaille. » Son fantasme. Pour l’assouvir, il commence sa ronde par la terrasse, « ça permet de voir où sont les autres et de repérer ceux qui me plaisent. » Ensuite, il circule entre les allées et tente d’attirer l’attention de celui qui l’intéresse.

« En général tout se passe dans les regards. Si le gars te fixe, ou bien s’il te suit, ça veut dire que tu l’intéresses », assure Mathieu. Eric, plus expérimenté, repère parfois quelques timides, « ils n’osent pas rentrer dans les buissons. C’est généralement les autres qui viennent les chercher. » Ce soir, assis tranquillement en jogging sur un banc de la terrasse, il attend qu’un partenaire se propose.

22 V’LÀ LES FLICS! 
À quelques mètres de là, dans son cabanon, Manu, agent de sécurité du musée, est content d’entamer la conversation pour tuer le temps. Il explique que la direction prévient systématiquement les nouveaux gardiens que « les buissons du Jardin du Carrousel du Louvre ne se reposent jamais. » 

Pour vérifier qu’aucune dégradation des murs et des statues n’a lieu (tags, vandalisme), il doit effectuer une ronde toutes les heures dans les allées des labyrinthes. « Ce n’est pas mes affaires ce qui se passe là-dedans, on n’est pas là pour s’occuper d’eux », affirme Manu en précisant qu’il n’oublie jamais sa veste fluorescente pour ne pas être confondu avec un participant.

Éric, qui a connu le lieu dans le film Nos vies heureuses de Jacques Maillot, vient depuis 8 ans. Il n’a jamais eu de problème, excepté une altercation avec un SDF furieux qui l’a pourchassé avec un couteau de boucher à la main en criant: « J’en ai marre de tous ces pédés qui s’enculent à côté de moi. » Aujourd’hui, l’histoire le fait rire mais sur le coup, Eric était allé prévenir les militaires présents à l’entrée du musée.

Il arrive que la police intervienne pour donner une contravention aux participants. Pour échapper aux arrestations, une solidarité insolite s’est développée avec les vendeurs à la sauvette de tours Eiffel. « On se prévient mutuellement quand les flics arrivent et ils viennent dans les allées pour planquer leur matos », assure Eric avec un grand sourire.

LOVE STORY 
La plupart des participants recherchent simplement une aventure « vite fait, bien fait. » Julien est sans ambiguïté: « Je n’emmènerai jamais quelqu’un que j’ai rencontré ici chez moi. » Eric non plus n’a jamais donné suite. Mais Matthieu nous surprend. Il a vécu une relation amoureuse d’un an et demi avec un partenaire qu’il a approché entre deux haies…

22 heures. La nuit est tombée. Une cinquantaine d’hommes errent désormais dans les allées. Malgré les nombreux sites de rencontres, boîtes et bars, le « Jardin des proies » a toujours la cote.

Par Ismaël Halissat et Maxmin Costa
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5310/dans-les-buissons-des-jardins-gay-du-louvreTue, 26 Aug 2014 15:25:57 EDTStreet Schoollouvrestreetpressenquêtehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5310/dans-les-buissons-des-jardins-gay-du-louvre
Mon frère est enceinte

Mon frère a eu un bébé. C’est-à-dire qu’il l’a porté. 

Vous voyez, mon frère, avant, c’était ma soeur. Mais il y a une quinzaine d’années, il s’est fait enlever les seins et a commencé des traitements hormonaux. Il n’a pas subi l’opération complète, ce que les médecins appellent la « génitoplastie masculinisante », et ce, que mon frère appelle « la chirurgie de fond » : parce qu’elle coûte cher, parce qu’elle est dangereuse et parce qu’elle n’a pas connu beaucoup de succès à ce jour. 

Semble-t-il que c’est plus facile de se faire enlever quelque chose que de se le faire poser. Et comme mon frère m’a expliqué, c’est plus une question de genre que de sexe.

Quand ma soeur était petite, elle a demandé à notre mère quelle était la différence entre un homme et une femme, et maman lui a répondu : « A woman is a man with a womb. » 

Et apparemment, un homme avec un utérus, ça avait du sens pour mon frère. 

Pas pour ma mère, en tout cas.

***


Je me souviens de ce Noël, 1997. Ma soeur avait 20 ans, j’habitais coin Clark et Saint-Viateur. Comme d’habitude, j’avais acheté des billets d’avion pour que ma soeur et ma mère viennent me voir de Colombie-Britannique pour Noël. C’était mon effort annuel pour rassembler toute ma petite famille.

J’ai décoré mon sapin, j’ai fait ma tourtière et j’ai pilé mes patates douces. 

Elles ont pris un taxi de l’aéroport. Je les ai accueillies à la porte et elles n’avaient vraiment pas l’air de feeler. 

« Qu'est-ce qui s’est passé? » ai-je demandé. 

Ma soeur a haussé ses épaules en disant : « J’ai annoncé à maman que je me suis fait enlever mes seins, pis elle a piqué une crise. » 

Ma mère a alors fait ce qu’elle fait de mieux quand elle est vraiment bouleversée : elle s’est refermée sur elle-même, comme une tortue.

- Well, à quoi tu t'attendais?! Quand tu m’as annoncé que tu étais lesbienne, c'était correct, je comprenais. Tu es jeune, tu expérimentes… Tout le monde expérimente quand il est jeune. Mais ça… cette mutilation… Vraiment, Johanna, parle à ta soeur, peut-être que, toi, tu vas pouvoir la convaincre qu’elle…
- Je ne suis pas ELLE, maman. Je suis LUI. Je suis un homme, lui a répondu mon frère. 

Ma mère a sorti sa tête entière de son col et a fixé mon frère intensément : « Ah. Simple comme ça. Laisse-moi te dire que c’est pas si simple que ça. Je le sais pourquoi tu fais ça, je le sais! C’est parce que tu es fâchée contre moi, parce que je ne t’ai pas donné de bons modèles masculins dans ta vie. Je sais que c’est vrai et je suis désolée, vraiment désolée, mais là, tu es allée vraiment trop loin. »

***
Moi, je n’avais pas de problème avec ça. 

Ce n’était pas mon corps. J’étais juste curieuse. Je les aimais, mes seins. Je n’avais jamais imaginé le monde sans eux. J’ai demandé à mon frère s’il était plus heureux en tant qu’homme et il m’a répondu que oui, il était plus heureux en homme.

Alors, j’ai fait le switch dans ma tête. Ce n’était pas plus compliqué que ça, vraiment.

Oui, il y a quand même eu une période de transition, où je ne savais pas vraiment comment l’appeler. Mon frère m’a suggéré un mot que je haïssais : sibling, qui signifie « enfant du même parent ». Pour éviter le piège des pronoms personnels, je répétais souvent ce mot : « This is my sibling. My sibling is visiting from Vancouver. My sibling is an artist. My sibling… » 

C’était un peu comme quand j’ai commencé à apprendre le français et que je ne savais pas toujours si un mot était masculin ou féminin. J’avais trouvé un truc. Je mettais « un genre de… » ou « une espèce de… » devant le nom, et je m’en sortais comme ça.

Finalement, il est tout simplement devenu « mon frère ». Et ça m’a rendu la vie pas mal plus facile. 

***
Ma soeur avait été une jolie petite fille, douce et timide, avec de longs cheveux blonds comme le foin et un petit sourire en coin. Parfois, je regardais de vieilles photos d’elle et c’était étrange, parce qu’elle n’était plus là. Pas morte; juste partie. 

Mais mon frère était un beau gars, quand même.

Il ressemblait un peu à Leonardo Dicaprio. Il avait l’air… bien dans sa peau.

S’il était heureux, j’étais heureuse aussi. 

Ça m’a pris du temps pour m’ajuster aux nouveaux pronoms. Au cours des premières années, j’avais toujours peur de me tromper. Surtout devant ses nouveaux chums de gars, une gang de rappers homophobes qui lui auraient sûrement cassé la gueule s’ils savaient que mon frère n’avait pas de… couilles. 

Avec le temps, je me suis habituée à la nouvelle terminologie.

Pas ma mère. 

Elle insistait sur les anciens pronoms. Et ils ne se parlaient plus beaucoup. Du tout, en fait. Je pense qu’elle avait surtout peur qu’il ne trouve pas l’amour. Mais il l’a trouvé. Une petite gitane, une poupée en porcelaine qui est restée avec lui pendant des années. 

Un jour, ça s’est terminé. Les choses finissent par casser, même quand on a encore tous les morceaux que le Bon Dieu nous a donnés.

Puis, en 2005, mon frère est parti en tournée aux États-Unis. Il était à Portland, en Oregon, et il a rencontré un homme. Il est tombé amoureux, ce qui l’a précipité dans une espèce de crise, de remise en question. Il pensait avoir fait une erreur. 

Il a arrêté de prendre ses hormones et a commencé à redevenir une femme. Sa voix a monté d’une coche, sa calvitie a diminué et des boucles d’oreilles en perle ont poussé comme par magie sur ses lobes. 

Un jour, c’était fini. Il est revenu à Montréal, le coeur fendu et le corps confus.

***

Moi, à cette époque, je vivais dans un petit cottage tout près du carré Saint-Louis. Je venais de me faire la promesse solennelle que je n’allais plus être le pilier de la famille. J’avais commencé à travailler à l’âge de 12 ans : à 15 ans, j’étais rendue serveuse à temps plein, et je pouvais toujours dépanner ma famille quand elle avait besoin d’un billet d’avion, d’argent pour le loyer ou d’un abri tout court.

J’avais 35 ans et je réalisais que ça allait bientôt faire 20 ans que j’étais serveuse. J’ai décidé que c’était le temps de sortir de ma carapace. 

Quand les gens me demandaient ce que je faisais dans la vie, je leur disais que je travaillais dans un bar pour payer ma « dépendance théâtrale ». Or, cette réponse n’était plus drôle. J’ai donc donné ma démission. Plus de billets d’avion, plus de fille responsable qui arrange tout, plus de martyre. Juste moi. Comédienne. Cassée, peut-être, mais courageuse.

***

Mon frère a donc rebondi chez moi, confus.

Je lui ai fait une place pour une couple de semaines, puis je lui ai réclamé mon deux et demi. Il n’est pas parti loin. Juste au coin de l’avenue des Pins et de Saint-Laurent. Il quêtait : « Du change pour un changement de sexe? »

Un jour, il est venu me saluer. Il était avec un gars, un jeune squeegee qui avait des yeux bleus, bleus, bleus comme l’océan. Je leur ai donné une grosse bouteille de bière. mais tsé, vraiment grosse : c’était encore plus gros qu’un magnum (je pense que ça s’appelle un balthazar – ça fait deux bons prénoms pour des p’tits gars, ça, Magnum et Balthazar!). C’était un cadeau de départ de la part du staff du pub La Fin du Monde.

***
Je n’ai pas revu mon frère pendant à peu près un mois, jusqu’au jour où il m’a appelée en panique. Il était sur le point de se pitcher par la fenêtre. Il se trouvait au quatrième étage d’un petit immeuble sur l’avenue des Pins. Je lui ai dit : « Reste là, bouge pas, j’arrive. » 

Je suis arrivée devant l’édifice, un bloc devant lequel je suis passée des milliers de fois sans jamais avoir de bonnes raisons d’y entrer.

C’était déprimant. L’entrée sentait le vieux pot et j’entendais des gens se disputer en montant l’escalier. 

Quand je suis arrivée à son étage, sa porte était ouverte. Je suis entrée, il capotait : « Faut que je sorte d’ici! Le proprio a changé la crisse de serrure. Je peux même plus barrer la porte. Il dit que je lui dois de l’argent, mais c’est pas vrai… Tabarnac! Je l’ai payé, son crisse de loyer!… »

Et il est parti comme une flèche, a descendu les marches deux par deux et il est sorti du bloc. Je l’ai rattrapé au coin de Saint-Laurent et des Pins.

En attendant que la lumière devienne verte, il m’a dit : « Si j’avais un peu d’argent, je pourrais… j’sais pas… acheter du jus… peut-être une guitare… » 

C’est là que j’ai fait la chose la plus courageuse de ma vie. Ça a peut-être l’air de rien pour vous, mais pour moi, ça l’est. Je lui ai dit : « Je vais te nourrir, et je vais t’écouter, mais je ne te donnerai plus d’argent. »

« Whatever », qu’il m’a dit. 

Et il est parti. Il a traversé la rue et il est disparu dans la foule.

Tout à coup, j’ai eu un flash. Moi, à trois ans, debout au même coin de rue, toute la journée, avec ma mère, qui ne savait pas si elle devrait aller chez Levine’s ou à la Boulangerie Saint-Laurent pour son pain.

Je regardais les gens qui circulaient autour et j’avais envie de leur crier : « Heille, vous avez pas senti le tremblement de terre?! Vous voyez pas la grosse craque qui vient de s’ouvrir en plein milieu de la rue?! » 

Mais je l’ai pas fait. J’ai juste mis un pied devant l’autre, en direction de mon appart.

Mon cellulaire a sonné.

C’était mon frère.
- Allô.
- Ouin. Je ne veux pas que tu penses que je t’appelle juste parce que j’ai besoin d’argent, parce que c’est pas vrai. T’es ma soeur, et je t’aime… c’est juste que j’ai ben de la misère en ce moment et je sais pas comment te parler… Je ne sais pas par où commencer… 
- Bon ben, viens donc me rejoindre dans le petit parc en face de chez moi. Je vais apporter des biscuits d’avoine et on va commencer.

Alors, on s’est rejoints dans le parc. Et il a mangé les biscuits. Et j’ai fait mon possible pour lui expliquer ma nouvelle vie. Et il m’a écoutée. Vraiment écoutée. Et puis là, il m’a annoncé qu’il était enceinte. Le squeegee aux yeux bleus.

La Fin du Monde.

Lorsque mon frère m’a dit qu’il était enceinte, c’est comme si un fantôme était sorti de moi et qu’il s’était mis à voler devant nous. C’était le fantôme de la Johanna du passé qui disait : « Oh! Quelle magnifique nouvelle! Je vais nous trouver un plus grand appart et on commencera à préparer la chambre du bébé. On va peindre des nuages au plafond et je retournerai travailler au pub, parce qu’on va avoir besoin de plus d’argent. »

Mais je ne l’ai pas laissé parler. J’ai tout simplement demandé à mon frère :
- Pis? Qu’est-ce que tu vas faire? 
- Je veux pas me faire avorter… Et je ne peux pas être une femme… Alors, ça a d'l’air que je vais être un homme enceinte. Dans huit mois, si tout va bien… je vais être papa.

Les huit mois qui ont suivi ont été très étranges.

Mon frère se promenait entre des Pins et Saint-Laurent à Montréal et Hastings and Main, à Vancouver. Toujours à la recherche de quelqu’un pour prendre soin de lui, quelqu’un qui ne serait pas moi. 

Il m’appelait de temps en temps. 
Je disais « Allô! » 
Et il me disait « Ouin ».
Je lui demandais : « Pis, qu'est-ce qui se passe de bon avec toi? »
Et il me répondait : « Chu enceinte. »
Et là, il y avait un vide…

Parfois, il me raccrochait le téléphone au nez. Ça ne me dérangeait pas. Nos conversations se terminaient souvent de cette façon.

Il y a eu deux mois vraiment épeurants, où il a complètement disparu de la planète, avalé par les rues d’enfer de Vancouver. Lorsqu’il est remonté à la surface, j’ai pris un vol pour l'Ouest. On était censés se rencontrer dans un café du centre-ville, mais quand je suis arrivée, il n’y avait personne.

Je me suis approchée du comptoir et j’ai demandé à la fille : « Excusez-moi. Y avait-il un… une personne enceinte ici? »

Elle m’a répondu que non, qu’il n’y avait pas eu de personne enceinte.
Lorsque mon frère est arrivé, il n’était clairement pas un homme enceinte, parce que ça n’existe pas, un homme enceinte. C’était juste un gars avec une bedaine de bière…

Nous sommes allés au musée, et pendant que mon frère regardait les toiles, moi, je regardais mon frère.
Casquette.
Barbe.
Manteau de cuir.
Jeans.
Bottes.
Bedaine.
Pas une bedaine de bière.
Il y a un bébé là-dedans.

Et puis, le jour est arrivé.

***

À six heures du matin, le 11 avril 2006, mon frère et moi avons marché les quelques coins de rue entre l’appart de son ami situé au centre-ville de Vancouver et l’hôpital, et on s’est installés dans sa chambre privée (la confusion des genres a parfois ses avantages). 

Mon frère avait planifié une césarienne. Il ne voulait pas accoucher par le… vagin.

C’est bizarre, chaque fois que je parle du sexe de mon frère, c’est un peu vague : comme si ses parties génitales faisaient partie d’un programme de protection de témoins. 

En tout cas. 

Mon frère m’a demandé d’assister à l’accouchement. Il m’a dit : « T’es capable de garder ton sang-froid, toi? » Et je lui ai répondu : « Oui. Assez froid. » 

L’infirmière est arrivée pour installer l’intraveineuse et elle nous a demandé si ce serait une fille ou un garçon. Mon frère m’a glissé un de ses sourires en coin. On en avait parlé et il m’avait dit qu’il espérait que le bébé puisse faire son propre choix, être un gars ou une fille, sans avoir une étiquette collée dans le front lorsqu’il ferait son entrée dans le monde.

Alors, il a dit à l’infirmière : « Ouin, ça va être une surprise. »

Elle m’a laissée écouter le coeur du bébé une dernière fois, à travers le ventre, pendant qu’elle traçait le petit « x » où ils feraient l’incision.

C’était incroyable. Les battements étaient tellement forts et clairs.
Ça sonnait comme un char qui traverse un pont : ba-boum, ba-boum, ba-boum…

Là, les choses ont commencé à se passer très vite. On m’a donné un sarrau, je l’ai enfilé, j’ai lavé mes mains et ils m’ont emmenée dans la salle d’accouchement. Mon frère était déjà installé sur la table d’opération. 

Il y avait un tissu vert entre lui et l’incision. Autour de lui, des médecins et des infirmières s'activaient, des machines faisaient des bip bip et des flash, des bip bip et des flash. J’ai mis ma main sur son front et j’ai regardé l’incision.

Wow. 

J’avais déjà vu des opérations à la télé et ça m’avait toujours dégoûtée, mais ça, c’était de toute beauté : rouge vif, avec de petites ficelles blanches… À un moment donné, on aurait dit que le docteur essayait de faire la chandelle sur la bedaine de mon frère et il y a eu une éclaboussure de sang. Mon frère s’est excusé et j’ai dit : « Ah non, t’inquiète pas. T’as des beaux organes. » Et il m’a dit : « C’est ça qui compte, hein? Être beau en dedans. »  Puis là, oh!, il y avait plein de cheveux foncés, et des épaules, des bras, des jambes. On s’est tous regardé et ensemble on a crié : « C’est une fille! »

Le docteur l’a amené à une petite table et il l’a nettoyée et elle a pleuré, Dieu merci. Il m’a donné une paire de ciseaux et il m’a dit : « Pis, matante, veux-tu couper le cordon? » J’ai répondu : « Euh… d’accord… » 

Alors, j’ai coupé le cordon, elle a cessé de pleurer et elle m’a regardée avec des yeux sages et profonds. Ensuite, le docteur l’a emmaillotée et il a dit : « Bon, allons voir… » Je voyais qu’il cherchait : « Maman… papa… »

Ils ont mis une chaise à côté de mon frère et ils ont placé le bébé dans mes bras. J’avais un immense sourire étampé dans le visage, mais mon frère ne le voyait pas, parce que je portais encore mon masque. Il m’a regardée anxieusement : 
- J’ai fait un bébé.
- Oui. C’est vrai. Tu as fait tout un bébé. 

Ensuite, ils m’ont demandé de sortir pour qu’ils puissent recoudre l’incision. Ils m’ont emmenée à la pouponnière et m’ont laissée là, avec elle.


Et c’est là que je suis tombée amoureuse. La voix à la radio chantait doucement : « If you leave me now, you take away the biggest part of me, ooooh, baby, please don’t go… »

J’étais complètement absorbée par elle. Pendant des jours, je n’ai pas eu besoin de manger, de dormir ou même de parler. Les gens venaient nous rendre visite, ils me parlaient, mais je ne leur faisais qu’un bref
sourire et je retournais vers elle. « Allô, chérie… Tu sais, la journée après ta naissance, j’ai pris un autobus pour me rendre à un autre hôpital, où je t’ai acheté du lait maternel, parce que, des fois, les mamans ont des surplus, comme les vaches, alors elles l’embouteillent et le vendent. Et moi, je suis allée t’en chercher. J’étais assise dans l’autobus en revenant, avec un gros sac de papier plein de lait maternel congelé, et j’ai eu un de ces moments : Johanna Nutter, voici ta vie. »

Les médecins et les infirmières étaient vraiment sympathiques. Je m’amusais à observer leurs visages pendant qu’ils expliquaient ce dont il aurait besoin durant les prochains jours. Tous les efforts qu’ils faisaient pour rendre ce pronom naturel. 

Des fois surgissait quelqu’un d’un autre département qui n’était pas au courant de la situation, comme le gars qui est venu pour une prise de sang. Il s’est approché de moi avec son aiguille. Je lui ai dit : « Non, c’est pas moi la maman. Tu vois le gars endormi dans le lit? C’est lui, la maman. »

Et je revenais à ma nièce. « Il est parti, maintenant, le monsieur avec la grosse aiguille… Hein, ma puce? Je me demande il me reste combien d’argent sur ma carte de crédit… Assez pour nous rendre jusqu’au Mexique? On pourrait quitter l’hôpital et monter à bord d’un autobus. Juste nous deux. On pourrait ne jamais revenir. Mais ça ne sera pas trop grave. On sera heureuses ensemble, n’est-ce pas? On trouvera une maison au bord de la mer, et je t’apprendrai à jouer dans les vagues, et on pourra ramasser des coquillages, faire des dessins, lire des histoires, manger de la soupe. Un bébé a besoin d’une maman. Pas d’un… point d’interrogation. »

Le pommier en face est en fleurs. Un jour, je vais te faire connaître Nikos Kazantzakis, le créateur de mon grand héros, Zorba le Grec. Il a écrit : « J’ai demandé à l’amandier: parle-moi d’amour, et l’amandier s’est mis à fleurir. »

Mon frère s’est réveilé. Je me suis approchée de lui et je lui ai donné le bébé.

« Salut… ça va? Veux-tu la prendre? Ça me rappelle quand t’étais de la même taille… et du même genre…»

Ce texte est un extrait de la pièce Mon frère est enceinte qui était présentée du 7 au 25 novembre 2011, à La Petite Licorne.
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5302/mon-frere-est-enceinteThu, 21 Aug 2014 15:54:58 EDTJohanna Nutterhttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5302/mon-frere-est-enceinte
Le Centre d'achats du mois: La Place Désormeaux

Premier coup d’œil général : l’euphorie.


Pour maximiser leur ÉNORME clientèle potentielle, les magasins de la Place mettent le paquet en misant sur un éclairage à néons sensationnel, digne de Vegas.




Chez Paris-Carisme, salon de coiffure futuriste au nom intrigant, ce sont les tubes ondulés qui ont la cote.


Évidemment, ce n’est pas tous les commerces qui peuvent se payer une devanture aussi fluorescente. Pour palier cette lacune, d’autres misent sur une brigade imposante d’affiches en carton. C’est le cas de l’élégant Toujours les chaussures meilleurs prix.


Seule déception : un manque de rigueur à l’intérieur du magasin. Faut croire que l’art du « mordre / mordu » se perd de plus en plus.


Autre stratégie tape-à-l’œil classique : les étoiles et les signes de piasse.


Et que dire d’une technique tendance en cette ère post-actuelle dominée par l’effervescence des textos : l’abréviation.


Alors que beaucoup se demandent encore s’il existe un paradis pour chiens, force est de constater que les accessoires, eux, ont déjà pris de l’avance.


Après autant de stimulation clinquante, un moment détente s’impose. Tout porte à croire que cette série de bancs douillets serait la parfaite occasion pour enfin se reposer, mais les habitués savent qu’il ne faut JAMAIS rien prendre pour acquis à la Place Désormeaux...


À peine assis depuis quelques secondes, un honnête homme se fait aborder par un agent de sécurité. « Mon ami, tu ne peux pas t’asseoir ici plus de 10 minutes à cause de la bijouterie… Les commerçants n’aiment pas ça », lui dit-il, presqu’en chuchotant. « Ça ne fait même pas une minute que je suis assis », répond l’homme vertueux, qui voulait seulement se détendre devant une bijouterie. « Tu peux aller te reposer un peu plus loin. Je te dis ça comme ça, comme si j’étais ton bon ami, ton partenaire », conclut l’agent de sécurité, alors que notre gaillard fatigué repart à l’aventure.

Deux options s’offrent alors à lui : le coin floral, pour se ressourcer.


Et le coin manèges, question de s’asseoir sur des bancs aux formes plus audacieuses.


Si vous êtes venus à la Place Désormeaux « juste pour voir le monde », vous devez absolument vous rabattre sur les commerces à grande surface de type modico-abordable. Premier arrêt : le Super C et son slogan publicitaire longuement cogité.


Pour un parent, aller faire une commande à l’épicerie, c’est par-dessous tout l’occasion de renouer/socialiser avec sa progéniture. « Laquelle on prend? », demande poliment une bambine à sa mère. « D’la farine tout-usage, ça fait la job! On va arrêter l’esti de niaisage s’a farine », répond-elle. 

Un peu plus loin, un adulescent à la tuque-casquette et à la chemise dragon-serpent discute longuement avec son père des valeurs nutritives que contiennent les sortes de céréales en spécial. « Mini Wheats, t’as du sucre brun, c’est pas bon, ça augmente le cholestérol, comme les All Bran », fait-il remarquer à son paternel, qui se contente d’écouter. « Les Frosted Flakes, y’a de la vitamine D, ça c’est bon… Ah pis ça fait longtemps que j’ai mangé des Froot Loops, on va en prendre aussi. »


Deuxième destination : le Wal-Mart et ses incroyables chutes de prix de 1,06$. 


Pour ceux qui se sont toujours demandé comment Wal-Mart faisait, jour après jour, pour offrir à ses clients les plus bas prix : non, ce n’est pas en exploitant ses employés, mais bien en poursuivant les voleurs à l’étalage en justice. 


En choisissant de faire leurs graffitis sur du papier de toilette plutôt que sur les murs des toilettes du Wal-Mart, les jeunes Longueuillois montrent l’exemple. 


Dernier arrêt : le toujours pertinent Dollarama, qui brille de mille feux à travers l’ensemble des commerces fermés.



Comme d’habitude, les fastueux étalages du magasin rendent le choix pénible, particulièrement au niveau des friandises. « Chu stationné icitte depuis un boutte pis chu vraiment mélangé. Y’en ont tellement de couleurs ! » indique avec excitation cette madame aux sandales.


Choix pénible également du côté multimédia. Pour un maigre 3$, que choisiriez-vous ? Un mystérieux DVD sur Luciano Bute ou l’intégrale de la saison 1 de Belle Baie ?


Prononcez-vous.


Pour voir plus de réconfortantes images de la Place Désormeaux, c'est par ici
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5300/le-centre-dachats-du-mois-la-place-desormeauxThu, 21 Aug 2014 13:51:59 EDTOlivier Boisvert-Magnenlongeuilplace désormeauxcentre d'achats du moisreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5300/le-centre-dachats-du-mois-la-place-desormeaux
Mon bébé est laid

Parmi tous les tabous qui résistent à l'usure du 21e siècle, la laideur d'un bébé est l'un des plus férocement ancrés dans notre monde. Un internaute américain qui a essayé de répertorier les nourrissons les plus moches - une sorte d'UglyPeople pour la prématernelle - l'a appris à ses dépens après avoir été inondé de commentaires haineux. « S.V.P., arrêtez de vous plaindre, supplie-t-il. Je comprends, tous les enfants sont mignons. Je comprends. Arrêtez. » Et malheur à celle qui avoue sur un forum de mamans que son bébé ressemble à un bâtard né d'une nuit de brosse entre Gollum et la blonde de Napoléon Dynamite. « Mon coeur se sert tellement quand j'entends dire qu'un bébé est moche que j'en ai la larme à l'oeil, répliquera une lectrice courroucée. Un bébé, c'est si pur, si innocent... »

Si la beauté était une guerre, les bébés en seraient la trêve.

Jonathan le sait très bien. En sortant du ventre de sa mère il y a un peu plus de vingt ans, ce jeune homme avait un double menton, des bourrelets sur chaque articulation et deux yeux maladroits plantés au milieu d'une grosse face dodue. « J'étais tellement gras qu'on me donnait une bouteille d'eau avant chaque boire pour me faire maigrir », dit-il. Or, même s'il était au régime avant sa première percée de dents, Jonathan jure que sa famille n'a jamais voulu admettre qu'il avait le charisme d'un amas de poutres effondrées parmi les crevasses d'une grande artère de Montréal. « Personne n'aurait osé faire de jokes sur mon apparence, dit-il. Surtout pas devant ma mère. » 

Aux yeux de maman, l'affreux brouillon qu'était bébé Jonathan devenait un chef-d'oeuvre d'une beauté aveuglante.

Le plus laid, le plus rejet
Le préjugé favorable des parents envers leur rejeton a été maintes fois étudié par les chercheurs. L'anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy a démontré que, contrairement à nos cousins les gorilles, nous avons une tendance naturelle à protéger et à chouchouter les nouveaux-nés de notre race. Les adultes seraient génétiquement et socialement programmés à considérer tous les bébés comme jolis, comme ils sont entraînés à saliver quand ils sentent l'odeur du steak sur le barbecue. Simple question de survie.

Mais d'autres études, plus controversées, ont de quoi faire rougir de honte la plus subjective des mères. Si le côté gauche de notre cerveau est en effet bâti pour faire fondre notre coeur à la vue d'un minihumain, la rationalité du côté droit prend parfois le dessus à la vue d'un bébé laid.

Une équipe de chercheurs israéliens a notamment découvert que 70 % des bébés victimes de violence corporelle ou abandonnés ont au moins une malformation physique sans impact sur leur santé autre qu'esthétique. Les parents, ont-ils conclu, sont plus prompts à donner leur rejeton à la crèche s'il a une face à fesser d'dans.

L'idée de l'amour inconditionnel d'une mère pour son poupon a aussi été mise à mal lors d'une autre étude menée il y a deux ans par le docteur Igor Elman, de l'hôpital McLean, aux États-Unis. Le chercheur a demandé à 27 sujets (13 hommes, 14 femmes) d'évaluer la beauté de 80 bébés, dont 30 avaient une malformation au visage. L'analyse de leurs réponses a démontré que les femmes étaient plus disposées que les hommes à rejeter un bébé laid. « Les mères sont plus intéressées à élever un enfant beau et en santé », résume-t-il dans la présentation de son étude.

L'amour maternel ne serait pas la seule carence du réservoir émotif des bébés oubliées par la déesse Vénus. « Quand on est laid, tout est plus difficile, nous a écrit Caroline Demers, jadis elle-même une petite poupoune au look atypique. On doit travailler plus fort pour prouver qu'on est aussi bon que les autres. Le comportement des autres est plus cruel à notre égard, le contact avec de nouvelles personnes est plus ardu. » 

Une recherche menée en 2005 confirme ces observations. Le docteur Andrew Harrell, affilié à l'Université de l'Alberta, a fait sauter un pétard médiatique en observant 400 enfants et leurs parents dans un supermarché. Il a évalué avec son équipe l'apparence physique des gamins selon une échelle de 1 à 10 et a ensuite noté le comportement des adultes envers eux selon une série de critères. Conclusion : les bébés jugés « laids » reçoivent en moyenne beaucoup moins d'attention des adultes que ceux classés comme « beaux ». Les laiderons, en somme, sont plus susceptibles d'être rejetés que les beautés. « La plupart des gens sont choqués quand on leur dit que l'apparence est un facteur dans l'amour des parents, a expliqué le professeur au journal de son université. Ils ne pensent pas que c'est vrai. Si vous leur donnez un questionnaire, ils vont répondre ''Non, j'aime tous mes enfants et je n'en discrimine aucun sur la base de son apparence ''. Mais ma recherche a montré qu'en vérité, cette discrimination existe bel et bien. »

Quand on parle de bébés, la dichotomie entre les yeux du coeur et ceux de la raison semble aussi large que les poussettes de chez Rose ou Bleu. Nous les aimons d'instinct et notre savoir-vivre nous empêche de juger à voix haute leur apparence physique. Mais enfoui au fond de notre inconscience se cache une petite voix plus raisonnable qui, elle, voit les choses comme elles sont : certains bébés sont si laids qu'ils pourraient donner des cauchemars à Freddy Krueger.

«Ton bébé a l'air d'un gremlin»
Si les nouveaux parents sont incapables d'admettre que leur petit amas d'os a l'air d'un Gremlin qu'on a douché et nourri après minuit, les professionnelles de la santé - genre infirmières et éducatrices - ont un regard plus objectif. « Quand on dit au papa et à la maman qu'ils ont le plus beau bébé de l'hôpital, on ne le pense pas nécessairement », m'a raconté une amie infirmière.

Dans leurs cours, les éducatrices spécialisées apprennent même à ne pas avoir de biais favorable envers le plus joli spécimen de leur horde. « S'enticher du plus beau du groupe est une faute classique du métier, m'a expliqué une ancienne éducatrice. Mais il faut toujours se rappeler de répartir notre attention équitablement sur tous les bébés sous notre responsabilité. »

De toute façon, les poupons dont le visage est digne d'orner la pochette d'un album black métal ne sont pas nécessairement condamnés à perpétuité. « L'évolution de leur apparence est totalement imprévisible, dit Denis Blanchette, propriétaire de l'agence de casting Girafe, dont le porte-folio répertorie une centaine de poupons. Avant deux ans, les bébés sont comme à l'adolescence. Leurs traits vont énormément changer avec la croissance et le résultat final est aléatoire. Le bébé à la tête bien ronde et aux belles joues roses peut devenir un enfant très laid, et l'inverse est aussi possible.»

Contrairement à ce qu'on peut en penser, donc, plusieurs deviennent de jolis adultes aux dents bien droites. 

C'est le cas de l'acteur Guillaume Lemay-Thivierge. Celui qui affichait un torse découpé au couteau sur les posters de Nitro était, selon l'aveu même de son père, un garçonnet '' pas beau tout de suite ''. « Il n'était pas avantagé par la nature, se souvient François Thivierge dans un éclat de rire. Très maigre, osseux, le nez saillant. On l'appelait le Petit monstre. » Il a fallu que les médecins règlent un problème de santé quelques mois après sa venue au monde pour que Guillaume reprenne un poids et des formes normales. Aujourd'hui, les lectrices d’Écho Vedettes le placent parmi les trois gars les plus cutes de la province, aux côtés de Stéphane Rousseau et de Roy Dupuis. « Ça montre qu'il y a de l'espoir », rigole François Thivierge.

Son fils partage cette opinion. « La tendre enfance est une étape qui n'a pas nécessairement d'incidence sur le futur, dit-il. Les humains se transforment d'une année à l'autre; il ne faut pas accorder trop d'importance aux choses qu'on ne peut pas contrôler, comme son apparence physique. »

Même chose pour Jonathan, lui aussi devenu un jeune homme à la silhouette tout ce qu'il y a de plus normale. « J'ai montré ma photo de bébé à mes collègues au party de Noël et ils étaient crampés, dit-il. Ils n'en revenaient pas que ce soit moi! Je ne me ressemble pas. »

A-t-on pour autant le droit de dire à de nouveaux parents que leur fillette a le nez croche d'une sorcière ou les bras d'une pieuvre monstrueuse? Ça dépend du contexte, croit François Thivierge, qui a fait face à ce genre de commentaires avec Guillaume. « C'est dur, avouer à un ami que son bébé n'est pas beau. Le ton utilisé est très important. Si c'est affectueux et sans méchanceté... Je crois que c'est quelque chose qu'on peut avouer. En faisant attention au choix des mots, bien sûr. »
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5286/mon-bebe-est-laidThu, 14 Aug 2014 15:22:56 EDTPhilippe Meilleurbébéhttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5286/mon-bebe-est-laid
Hitsuyo aku : la corruption au JaponCe bruit de fond est devenu si routinier qu'on aurait pu dire que c'était du « white noise ». Le genre de sssshhhhh sans fin d'une vieille télé qui ne pogne pas le signal (HD) devant lequel on s'endort invariablement. Tellement blasant qu'on pourrait penser que c'est normal. Tellement normal que s'en est blasant. Les Japonais ont une expression pour la corruption dans le monde des affaires : hitsuyo aku — un mal nécessaire. La corruption est-elle un mal nécessaire pour faire de la business au Québec?

L’été au Japon, c'est pas juste chaud dans le sens de suer. C'est la saison des matsuri, des feux d'artifice et du ice coffee. Ils ont aussi en bruit de fond des réunions annuelles des actionnaires de grosses compagnies et des sokaiya. Dans le domaine des affaires nipponnes, les sokaiya sont des « consultants professionnels » dont les services sont parfois recherchés, parfois imposés, et récemment, intimement liés aux yakuzas. On peut les voir, et les entendre surtout, durant les conseils d’administration à « persuader » plus ou moins subtilement les actionnaires des stratégies futures à adopter.  Ici, on appelle ça de la corruption, de la collusion, ou un shakedown en bonne et due forme. Au Japon, c’est la façon normale de brasser des affaires.

Je vous donne un exemple typique de la méthode sokaiya. C’était fin 2011. Le Britannique Michael Woodford se fit offrir un poste de direction chez le géant japonais Olympus. Mais l’histoire incroyable de ce gaijin accédant aux plus hauts échelons d’une compagnie japonaise tourna vite au cauchemar. À peine deux semaines après sa nomination, Woodford se fit sacquer de la direction par les actionnaires de la compagnie, sous prétexte qu’il ne cadrait pas avec la philosophie de l’entreprise, et qu’il ne comprenait pas les rouages du milieu des affaires japonais.
En réalité, Woodford s’était fait virer pour avoir levé le voile sur les méthodes frauduleuses que pratiquait Olympus, en particulier lors de l’acquisition de l’entreprise Gyrus, alors que des « frais de consultation » de plusieurs centaines de millions de dollars apparurent inexplicablement dans les livres comptables. Du même coup, il mit en lumière les façons trop souvent douteuses – selon un point de vue extérieur – de faire des affaires au Japon.

Bref, on le vira et en temps normal, ça aurait été la fin de l’histoire. 

Sauf que Woodford décida de sonner l’alarme et de dénoncer tout et tout le monde dans le milieu des affaires et politique du Japon. Du jour au lendemain, il fit le front page des médias et de la blogosphère. On découvrit que la maffia japonaise était mêlée dans l’affaire. Il devint victime d’intimidation, à tel point qu’il craignait pour sa vie.

L’homme d’affaires british goûtait alors à une médecine bien japonaise : la technique d’extorsion et d’intimidation aidée de l'expertise de sokaiya.

Mais il faut comprendre qu’au Japon, l’extorsion et l’intimidation – à défaut de trouver d'autres termes plus fidèles au concept – c’est le modus operandi pour régler les conflits d’intérêts en affaires depuis des décennies. La différence est que pour eux, c’est plutôt vu comme d’une façon normale laver son linge sale à l’interne, hitsuyo aku, afin que la business roule, d'éviter la stagnation. C'est une joute psychologique surtout, la violence physique est rare. C’est la même différence me direz-vous. Pas pour un Japonais. Pas de violence, pas de cadavre, pas de crime.

Donc, les sokaiya sont-ils des extorqueurs professionnels? Ce n’est pas une définition tout à fait fidèle de ce qu’ils sont vraiment. C'est tout aussi ambigu que la définition de geishas. Ce ne sont pas des prostituées, ni des escortes. Alors ils ne sont pas nécessairement des extorqueurs, ou des criminels. Un Japonais vous dirait plutôt qu’ils sont des « consultants en persuasion professionnelle », ou des « médiateurs aux techniques non orthodoxes ». Vous me suivez toujours? Oui? Good. Et aussi étonnant que ça puisse être, ils sont d’un immense secours aux actionnaires de compagnies qui, sans eux, n’auraient pas droit de parole. Parfois, ils servent aussi à établir un consensus où il ne pourrait y en avoir, ou pour convaincre — par tous les moyens — la majorité de respecter un consensus établi. Oui, ça signifie souvent de remettre un p’tit teigneux à sa place.

Il n’y a pas si longtemps, on croyait la pratique oubliée. Quoique la « belle époque » des sokaiya soit depuis longtemps passée, c'est loin d'être le cas. Même que ces spécialistes font un retour en force depuis la dernière décennie. Ne vous méprenez pas, il n’y a pas d’associations professionnelles et vous ne les verrez pas sortir leurs cartes professionnelles au lettrage stylisé du style American Psycho, mais c’est bel et bien une spécialisation. Il y a même des catégories de sokaiya, dont les plus efficaces sont bien sûr les plus prisés par les grandes entreprises.

En matière de légalité, c’est une zone gris très très foncé, mais à l’origine, ils n’étaient pas ou peu reliés au crime organisé. Du moins, jusqu’à ce que les yakuzas aient réalisé tout le potentiel lucratif de la chose.

Le crime organisé au Japon a perdu beaucoup de terrain depuis la crise financière de 1990. Les autorités japonaises estiment que la population yakuza est passée à 40 000, alors qu’ils se dénombraient à 90 000 en 1991, et 180 000 au début des années 60. Ironiquement, il semble qu’ils aient à faire face aux mêmes problèmes que la société en général : population vieillissante, surtaxée, et difficultés de recrutement. Ayant élimé la tolérance des citoyens et des politiciens, ces derniers sont obligés de revoir leurs méthodes.

Fini l’époque vieille école des rackets de drogue, de prostitution et de gambling. Les yakuzas doivent donc s’adapter aux nouvelles réalités économiques et de se synchroniser à l’heure de la globalisation. Ils sont maintenant actifs à la bourse et dans les conseils d’administration des compagnies majeures du keiretsu (conglomérat de mega-compagnies). Donc, être un consultant sokaiya devient soudainement très intéressant, et grand nombre d’entre eux s’y sont spécialisé, ce qui explique ce retour, et pourquoi c’est devenu synonyme de mafia. Chose encore plus surprenante, le gouvernement japonais semble tolérer cette pratique, officieusement du moins. 

Pour revenir à l'histoire de Woodford et Olympus, c’est la pointe de l’iceberg, le cas parmi tant d’autres. C’est juste que la compagnie est si énorme que ça ne pouvait faire autrement qu’exploser au grand jour. Cependant, je dirais que c’est surtout un signe du retour à cette tendance dans le monde des affaires japonaises qui a contribué à l’ascension vertigineuse du Japon d’après-guerre, raison probable de la tolérance des autorités japonaises.

Ce n’est pas seulement au Japon qu'on peut voir cette corruption « légale ». C’est comme ça dans plusieurs pays d'Asie. En Corée du Sud, c’est la clique des chaebols (équivalent sud-coréen des keiretsu). En Chine, ce sont les triades et le red tape bureaucratique aberrant. Les trois superpuissances d’Asie ne sont pas devenues puissances en misant sur l’honnêteté et l’altruisme : elles ont su transformer la corruption en solution d'affaires. À les voir aller, ça me semble plutôt profitable (à condition qu'il n'y ait pas trop de Michael Wooford dans les parages).

Il semble que les Japonais aient trouvé le terrain d'entente idéale entre affaires et corruption. Soit par paresse, lâcheté, ou tout simplement parce que c'est un trait culturel. Ou peut-être qu'inconsciemment, ils savent qu'il est vain de faire la guerre contre la corruption, que c'est là, en bruit de fond. Un mal nécessaire. Hitsuyo aku.

Crédit photo: Guwashi999
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5264/hitsuyo-aku-la-corruption-au-japonWed, 06 Aug 2014 12:01:27 EDTCarl T. Slaterpolitiquecorruptiontokyoreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5264/hitsuyo-aku-la-corruption-au-japon
Una poutine por favor
Zachary Robichaud est l’heureux propriétaire qui a eu l’idée d’ouvrir ce spot québécois à Quito, il y a de cela quelques années à peine. Amoureux de l’Équateur, il a eu envie de créer son propre paradis, c’est-à-dire un lieu où on se sent un peu au Québec, décorations sur les murs à l’appui, tout en ayant cette atmosphère un peu chaotique mais ô combien chaleureuse de l’Amérique du Sud. On observe ainsi une plaque d’immatriculation québécoise, un portrait de la Chasse galerie, de la ville de Montréal de nuit, des vestiges des Canadiens de Montréal… Et Zachary a voulu donner une ambiance un peu «chalet» avec les murs et le mobilier en bois, question d’amener l’après-ski jusqu’ici. Il manque juste un petit air des Cowboys Fringants en background pour que l’illusion soit complète. Tous les employés sont Équatoriens, et la clientèle principale est constituée d’Équatoriens. «Les Équatoriens adorent la poutine!» s’exclame Zachary, avec un bonheur contagieux. Le nom du resto démontre d’ailleurs cette fusion culturelle : « Quebec » et « Ecua », comme si les deux pays étaient prédisposés à bien s’entendre. 

Ça n’a pas été facile au début, raconte Zachary. Les gens ici ne connaissaient pas la poutine, et en espanol, putine ressemble un peu à putita, (ndlr : prostituée) alors il passait quelques drôles d’idées dans la tête des Équatoriens. Mais le concept a fait son chemin, et les gens d’ici ont adopté notre met bien québécois. On compte maintenant 8 sortes de poutines à la Casa Quebecua, dont l’éternelle classique, mais également celle «de l’ours», où à peu près tous les types de viandes s’ajoutent au trio frites-sauce-fromage habituel.

En plus de la difficulté de faire connaitre le concept, l’intégration à la culture équatorienne n’a pas non plus été facile. Considéré comme un « Gringo »,  Zachary a dû manger ses croûtes et montrer au voisinage que son resto était bien là pour rester. À l’époque, la Plaza Foch où se trouve la Casa Quebecua n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire un aimant touristique pour ceux qui veulent venir faire la fête dans la capitale du pays de la moitié du monde. C’était un peu plus trash, ça jouait dur, et ce n’était pas trop sécuritaire de s’y promener. Mais aujourd’hui, le quartier est plus que dynamique, le petit resto y a une très bonne réputation, et beaucoup de Québécois de passage viennent s’y poser, question de se sentir à la maison le temps d’une bonne poutine.

Pour en savoir, découvrez cette capsule vidéo :

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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5236/una-poutine-por-favorMon, 28 Jul 2014 10:37:47 EDTAlexandra Nadeauquebecuacasaecuadorquitoéquateurrestaurantrestopoutinereportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5236/una-poutine-por-favor
Pour voyager gratuit, vive les snowbirds!
Je ne sais plus comment j'ai entendu parler de ces services de transport de voiture à travers l'Amérique du Nord, sûrement en googlant « voyager gratuitement »... Le concept est simple: il existe des snowbirds riches qui n'ont pas envie de faire la longue route vers le soleil l'hiver venu, et préfèrent s'y rendre par les airs. Cependant, arrivés sur place, ils aiment quand même bien avoir leur véhicule. Alors ils font affaire avec une agence qui leur trouve un snowbird pauvre – votre serviteur – pour mener le carrosse à bon port, moyennant un dédommagement couvrant ses frais en route (essence, nourriture, hôtel).

Il y a plusieurs de ces agences, dont les noms explorent péniblement le champ lexical du roadtrip: Auto Driveaway, Hit the road... Moi, je voulais aller vers le paradis des snowbirds, la Floride (en janvier, ça ne manque pas les chars qui s'en vont là-bas), et ensuite trouver un moyen de me rendre en Louisiane. Mon choix s'est donc naturellement porté vers le spécialiste de cette partie du globe: Cars to Florida, dont on devine sans peine la vocation.

Petite parenthèse utile: il existe des départs pour plein d'États différents. Il y a une foule de raisons qui amènent les gens à ne pas conduire, par exemple un déménagement hâtif pour raisons professionnelles. (« On t'a échangé à Dallas, bye bye »). On trouve des témoignages de gens qui sont allés en Californie au volant d'une Porsche, tous frais payés...

Les dates et les lieux de départ et d'arrivée sont fixés par le propriétaire de l'auto. C'est un Toronto-Sarasota le 8 janvier qui entre le mieux dans mon agenda. Anyway, pas le temps de niaiser: dès qu'un départ qui ressemble de près ou de loin à ce que tu cherches s'affiche, tu le prends, parce que t'es pas le seul snowbird pauvre dans la région...

Après, tout est très rapide: un dépôt de 300$ (hum... j'ai confiance en toi, Internet), envoyer son dossier de conduite et une copie du permis. Un coup de fil à Toronto pour prendre rendez-vous avec Mme Snowbird, et on est d'accord: à moi les 2500 km jusqu'à Sarasota!

Le jour J, me voici au centre-ville de Toronto, où il fait très froid, surtout quand on est habillé pour gambader sur la plage. Je pénètre dans un appartement dont rien que le salon est suffisamment grand pour loger quatre étudiants, à condition qu'ils aiment le marbre. Parce qu'il y en a beaucoup trop, du marbre! Mme Snowbird partira en vacances avec M. Snowbird mais aussi avec la servante mexicaine, qui me sert le café. Ils sont bien gentils. Ils ont fait carrière (et fortune, ce qui est remarquable) dans le journalisme et vont soigner leurs rhumatismes sept semaines chaque année à Sarasota. Je ne m'éternise pas, moi aussi j'ai envie d'aller voir les palmiers, et on descend au sous-sol cueillir l'objet de ma quête. Bof, une bête Honda Accord, avec des sièges en cuir et des ornements de bois, quand même.

Je m'en vais ramasser Jasmine qui m'attend en ville et c'est parti, on rocke la route.



Jour 1: Toronto-Pittsburgh
Le sud de l'Ontario est plate. Heureusement qu'on y a construit quelques gigantesques usines noires pour égayer les berges du lac éponyme. Suivent des étendues mornes où, parait-il, la vigne batifole à moment donné, mais pas aujourd'hui. On ne parle pas trop : l'arrivée imminente de la frontière nous stresse. Je dois prendre la « commercial lane », celle réservée aux camions, et je tends ma liasse de papiers au bonhomme qui crie là-haut dans sa guérite à hauteur de trucker. Il faut aller dans la bâtisse au fond, puis dans l'autre en face.

Dans le premier édifice, après une bonne heure passée sous le regard bienveillant d'un de ces Barack Obama dans son cadre cheap qui décorent les postes-frontière de nos voisins du Sud, on nous appelle pour nous poser les questions de routine sur ce qui nous amène aux États-Unis. Sans emploi ni billet de retour, Jasmine présente le profil-type d'une immigrante qui ne rêve que de voler une job à un bon Américain travaillant. Après une heure de niaisage et une fouille de toutes nos affaires, elle convainc le douanier en lui montrant son relevé bancaire sur le téléphone (une chance qu'il ne jette pas un œil à la carte de crédit gonflée à bloc). Dans le second bâtiment, on perd une autre heure au milieu des camionneurs pour faire immigrer le char. Bravo, il fait nuit et on ne verra rien du paysage.  Juste une grande pancarte au-dessus de la skyline de Buffalo, montrant la fameuse scène avec le singe qui se relève petit à petit pour devenir un homme, barrée d'une grosse croix rouge, avec un numéro de téléphone: 855-FOR-TRUTH. On ne croit pas à l'évolution ici non plus, apparemment.

On arrive à Pittsburgh bien tard, et on trouve difficilement l'hôtel clandestin à contribution volontaire où on a réservé. Pour ne pas se faire pogner (alors que son hôtel apparaît dans les premiers choix de Google quand on tape « cheap hostel Pittsburgh »), Jon fait passer ses clients par sa cour arrière, perdue dans les ruelles de cette ville industrielle étonnamment agréable avec ses vieux quartiers ouvriers aux jolies maisons de brique. L'hôtel de Jon a beau être illégal, il ne ressemble en rien à un squat, mais tout à fait à une auberge de jeunesse à lits superposés. On ne s'éternisera pas, demain on a de la route.

Jour 2: Pittsburgh-Caroline du Sud
Pittsburgh abandonnée à sa grisaille, on fait route plein sud. Au programme de la journée: les Appalaches. J'ai posé une condition non négociable avant le départ, aujourd'hui on lâche l'autoroute et on s'aventure sur les routes qui serpentent la montagne. Objectif: partir à la rencontre des hillbillys de Virginie-Occidentale, expédition qui meuble mon esprit depuis que j'ai lu les si flatteuses descriptions que Tristan Egolf fait des « rats de rivière » dans un de mes livres préférés, Le Seigneur des porcheries.  Et pour le coup, on est servis...

La route s'élève, ça commence: ah tiens, regarde, une maison mobile toute scrap à gauche. Oh, un autre trailer à droite. Ah ben, encore un. Mais dis-moi, là-bas, ce ne serait pas un village de maisons mobiles à moitié démolies?

Il y en a partout, des hillbillys. Devant toutes les stations-service, des vieux pick-ups avec des bonshommes aux immenses barbes cachant les quelques dents qui leur restent, le corps démoli par le travail, dans ces comtés où on vote à plus de 70% pour les Républicains et contre l'assurance-santé. Très courtois, en passant, du genre à vous tenir la porte du dépanneur quand ils voient que vous êtes rendus à moins de 30 mètres. En fait, c'est plaisant la Virginie-Occidentale avec ces gentils hillbillys, ces fermes en bois qui ponctuent les douces collines, et ces rivières qui s'écoulent tranquilles au fond des vallées, entre les trailers abandonnés.

Passé ça, le retour à la plaine et à l'autoroute à travers la Virginie et la Caroline du Nord est tout à fait ordinaire. Il fait nuit quand on arrive à Charlotte, ville dont j'aurais pensé qu'avec un si joli nom, elle serait charmante. Il n'en est rien, quelques gratte-ciel déprimants de normalité percent péniblement la noirceur de leurs lumières que jamais personne ne pense à éteindre. On a faim, on se met en quête d'une épicerie, la seule qu'on nous propose est le Walmart. Ça faisait longtemps. Mais celui-ci n'est pas comme les autres: pour la première fois sur le continent nord-américain, on se sent dans la peau de la minorité visible. Tout le monde est Noir sauf nous. Pourtant, dans ce quartier visiblement pauvre, dans ce temple où les joies de la consommation sont offertes sur un plateau de plastique aux classes laborieuses, les prix – surtout des légumes défraichis – sont passablement élevés. Probablement ce qui arrive quand, une fois la concurrence écrasée, le héraut du libre marché se retrouve en situation de monopole quasi-soviétique.

Charlotte n'est qu'à quelques milles de son amie Caroline du Sud. C'est là-bas qu'on s'arrêtera dormir, au bord de la route et sous des pins rachitiques. Un endroit vraiment pas glamour, mais tant pis: ici, dans ce qui commence à ressembler sérieusement au Sud, il fait assez chaud pour camper en janvier. 

Jour 3: Caroline du Sud-Orlando

Le Sud profond, on le découvre pour de bon à la lueur du jour. Il est fait de tous ces petits éléments rednecks qu'on retrouve un peu partout aux États-Unis (pick-ups, énormes billboards bariolés de messages chrétiens et anti-avortement), sauf qu'ici, ils sont légion. Aussi, beaucoup de publicités pour des magasins d'armes à feu, étonnamment supplantés en nombre par les sex-shops établis directement en sortie d'autoroute. Comme si, dans cet univers puritain, on cherchait à concentrer le vice en quelques endroits bien précis, où l'on peut s'arrêter acheter un dildo aussi rapidement qu'un hamburger-frite.

En Géorgie, il y a une jolie ville qui respire le Sud des romans: Savannah, où on se perd avec plaisir. La chaleur moite enveloppe ses larges rues plantées d'arbres luxuriants donnant sur une multitude de placettes aménagées en jardins. De vieilles maisons cossues abritent des restaurants pour clientèle friquée qui déambule dans une ambiance feutrée, comme si le temps s'était arrêté et que depuis on s'emmerde en attendant désespérément que le party recommence. En périphérie, la carte postale s'inverse pour devenir celle d'un ghetto noir où les maisons placardées disputent l'espace à celles insalubres. Il y a quelque chose de malaisant à franchir si vite la frontière qui sépare la soie du no future, et il est encore plus choquant de constater que dans cette ville nonchalante, on semble être les seuls à s'en émouvoir. Après tout, puisque tout ça a l'air bien normal, autant foutre le camp...

Je ne sais pas si c'est fait exprès, mais dès qu'on franchit la frontière entre la Géorgie et la Floride, l'été commence. Un soleil de plomb et des palmiers de chaque côté de l'autoroute. On est contents comme les snowbirds qu'on est, on se voit déjà patauger sur la plage, faire chauffer le barbecue et jouer au bingo à l'ombre de notre VR. Dire qu'il y en a qui ont la chance de vivre ces émotions tous les ans!

Ici, c'est les avocats qui affichent en gros leurs faces sur les billboards, avec une posture déterminée – bras croisés, torse bombé – qui trahit leur désir que justice soit rendue. C'est pas des blagues, il y en a partout sur la route, on se demande ce qu'ils font là... Quelqu'un nous dira plus tard que c'est parce qu'ici, tout le monde se poursuit pour un oui pour un non. Explication somme toute plausible.


Plus on avance et moins on aime ça, la Floride. Tout y est si artificiel... On a été naïfs de croire que les palmiers poussaient sur le bord de l'autoroute parce que Mère Nature souhaitait nous régaler de leur grâce: on dirait que tous les cols bleus de l'État sont payés à en planter. Pendant ce temps, les gars de la construction assèchent les marais, construisent des condos à la place puis creusent des étangs pour y relâcher l'eau précédemment pompée. Ils connaissent ça eux autres, la création d'emplois.

Même la ville la plus ancienne des États-Unis, Saint Augustine, fondée en 1565, a l'air en carton. C'est un peu Québec-du-Sud: il y a de belles fortifications, une jolie promenade sur le bord de l'eau, et une sorte d'immense château (aujourd'hui reconverti en collège) dont on pourrait croire qu'il correspond à une nécessité historique quelconque mais qui, en réalité, n'a été érigé que pour servir d'hôtel. Les familles sillonnent ce décor dans le coucher de soleil, juste avant que les douchebags ne prennent d'assaut la ville pour la débarrasser au plus vite de cette étrange sensation nommée sobriété.

Il faut une heure pour traverser Orlando, à toute allure sur une autoroute à huit voies pleine de trafic même s'il est dix heures du soir. Les parcs d'attraction défilent sur des kilomètres. Nous, on cherche une rest area pour siroter notre six-pack et dormir. On en trouve une belle, où il fait très chaud malgré l'heure tardive. Impossible d'installer la tente: un agent de sécurité fait sans cesse des rondes dans sa voiture. Encore une job bien créée... Pas grave, on dormira dans l'auto. Cinq minutes plus tard, les sièges en cuir sont déjà trempés de sueur, alors on se résout à coucher sur le ciment à côté d'une table de pique-nique, dans la pénombre où le gardien ne peut nous voir. Une nuit à la belle étoile en plein mois de janvier... On est bien!



Jour 4: Orlando-Sarasota

Je me réveille à six heures pour vomir. J'ai dû manger quelque chose de mauvais. Toute la journée, je vais être KO. Tout à coup, je la trouve moins drôle la chaleur... Dans la lumière du matin, on n'est plus caché des regards des usagers de la halte routière, oups.

On veut de l'Internet alors on s'arrête où on sait qu'il y en a... au McDo. Walmart, McDo... On détruit vite ses habitudes de consommation responsable, aux États-Unis... On prend juste un café et on se fait nos propres toasts, les autres clients nous trouvent bizarres, ou crottés, on s'en fout. Changement de programme: mes snowbirds de Toronto doivent retarder leur départ. Je n'ai donc pas à les attendre à l'aéroport, j'irai plutôt porter l'auto à la big boss de Cars to Florida qui, ô surprise, est elle aussi une snowbird de Sarasota.

Dans le McDo, un couple de snowbirds franco-ontariens jase avec Jasmine. Ils passent deux mois chaque hiver dans un condo à deux pas de là. Ça c'est bizarre, parce qu'on est encore à deux bonnes heures de la mer... En fait, beaucoup de snowbirds ne résident pas dans des campings ou des maisons au bord de l'eau. Ils n'en ont pas les moyens et se retrouvent dans des trailer-parks ou des petites villes comme celle où on est, à l'intérieur des terres. Ils nous racontent que la journée, ils marchent et magasinent pour leurs petits-enfants. L'image romantique du snowbird qui, chaque matin, fait son jogging face aux flots de l'océan en prend un sérieux coup dans mon esprit.

Tampa arrive, ça y est, on est sur le golfe du Mexique. Question artificialité, ça bat tous les records. La route emprunte une digue qui déchire la baie. Au loin, il y a de gigantesques ponts, encadrés d'immenses hôtels : ça n'aide pas mon envie de vomir à passer. Un peu plus loin ça s'arrange, fini les verrues de littoral à quarante étages, mais ça ressemble quand même à une banlieue de plusieurs dizaines de kilomètres de long, avec l'avantage qu'ici, c'est une mer qui est creusée dans la cour arrière.

Sarasota n'est pas différente. En fait, qu'est-ce qui pourrait être différent sur cette côte qui semble avoir été bétonnée d'un seul coup, dans les années 70? On nettoie l'auto comme on peut, on est contents qu'on ne l'ait pas eue super-propre, ça nous laisse du lousse. Et direction son point de chute, snif, on commençait à bien l'aimer.

L'adresse qu'on m'a donnée est un beau trailer-park de snowbirds, avec une excellente localisation, à 200 mètres de l'aéroport. J'imagine que le côté pratique que ça représente quand on a besoin de prendre l'avion oblitère les dizaines de veillées gâchées par la présence d'un couloir aérien. Cette visite me permet de noter les différences culturelles entre trailer-parks. En Floride, la densité de maisons mobiles y est nettement plus importante qu'en Virginie-Occidentale. Cette promiscuité est compensée par la présence de fleurs, qui rendent l'espace plus agréable. Par ailleurs, les trailers sont tous fraichement peinturés d'un blanc éclatant, et les habitants sont propres sur eux, pas de barbe hirsute ici. Ce n'est pas parce qu'on vit depuis vingt ans dans un trailer-park qu'on serait heureux dans tous les trailer-parks. Observation anthropologique intéressante, et non, elle n'était pas évidente a priori.

Mme Cars-to-Florida ne semble pas soulagée outre mesure qu'on se soit rendus à bon port, ce qui me laisse penser qu'elle a une bonne assurance. J'ai mérité le remboursement de mon dépôt et mon indemnité de 500$ pour avoir apporté la voiture. Sachant que ça a coûté seulement 170$ de gaz, on a gagné quelques brosses à la Nouvelle-Orléans, là où le gin-tonic coûte 2 piastres.

Notre mission est terminée, mais le plus dur commence: rejoindre la Louisiane sur le pouce, en traversant le Redneckistan: nord de la Floride, Alabama, Mississippi. Tout cela est une autre histoire. On en a un aperçu en se rendant de Sarasota à Tampa, une heure au nord, seul endroit où j'ai trouvé un hébergement sur Couchsurfing: les automobilistes nous regardent soit avec mépris, soit avec incompréhension. On est tellement des bêtes bizarres qu'une jeune fille s'arrête pour nous prendre en photo. Il nous faut toute la miséricorde d'Edward, chrétien visiblement en recherche de BA, pour sortir de Sarasota. Plus loin, une sorte de mousson nous surprend à la tombée de la nuit et achève de lessiver notre moral. On est finalement pris en charge par une gentille meth-head qui fera 100 km imprévus pour nous mener à Tampa. On emprunte un téléphone pour appeler Alan, notre hôte du soir, qui ne sera pas là avant une heure.

Onze heures du soir, la ville est morte. Je n'ai rien pu avaler de la journée, on est encore trempés et on fait pitié, mais c'est pas grave, parce que les vacances ne font que commencer.

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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5233/pour-voyager-gratuit-vive-les-snowbirdsFri, 25 Jul 2014 11:47:11 EDTRémy Bourdillonreportagefloridesnowbirdsreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5233/pour-voyager-gratuit-vive-les-snowbirds
Prochain arrêt : femmes seulementdel campo bien posé sur la tête, effluves de reggeaton provenant du haut-parleur du téléphone d’un adolescent sur le chemin du retour de l’école, petite brise fraîche des montagnes de la ville qui vient donner un peu de patience dans cette chaleur du bus, où on n’a même pas besoin de se tenir à un poteau car tout le monde y est tellement serré qu’on se tombe tous un peu l’un sur l’autre, en se retenant tout en même temps… Et enfin mon arrêt, je me dégage de cette proximité forcée, je soupire de soulagement.


Ce jeu de corps à corps plutôt intime entre inconnus est l’apanage de presque tous les services de transport public du monde. Mais ici, dans la capitale équatorienne, être une femme parmi cette orgie de corps s’avère être une expérience assez insupportable. 

Chiffres à l’appui, le journal Expreso d’Équateur rapportait que 80% des femmes à Quito se disent victimes d’agressions ou d’attouchements dans les bus publics. 

Pour remédier à cette problématique, l’administration de Quito a annoncé en mai dernier que des bus exclusifs pour femmes s’ajouteraient aux parcours sous peu.  Déjà, avec un peu de chance, on aurait pu apercevoir dans la ville les taxis rosas, des taxis peinturés de rose, conduits par des femmes et accueillant des femmes seulement. Mais le projet a avorté pour des raisons plutôt obscures.

Pour le bus, le service exclusif pour femmes sera optionnel et volontaire. Quito franchit ainsi une nouvelle étape avec ses transports publics féminins. La ville veut adopter cette stratégie pour mettre un frein à la violence envers les femmes en exposant ce problème au grand jour, et en faisant comprendre que la situation est intolérable.

Suite à quelques conversations dans le bus, on a l’impression que ce projet est très bien accueilli parmi les usagers du transport. Entre quelques arrêts où la danse des corps recommence, je bavarde avec Luis et Joana, un couple qui prend le metrobus tous les jours. Les deux se réjouissent de cette annonce du gouvernement. Luis trouve que les transports ne sont pas sécuritaires pour les femmes, et qu’il est très bien de diviser les sexes pour une meilleure harmonie. Joana me confie qu’elle prendrait définitivement un bus pour femmes. Elle s’y sentirait plus en sécurité.

Mon amie d’ici, Maria, préfère parfois prendre le taxi pour éviter la surcongestion qui règne à l’intérieur des bus. «On ne se sent pas à l’aise dans les bus, il y a trop de gens, et certains en profitent soit pour te voler ou te toucher. C’est désagréable», me dit-elle.

Mais si pour certains cela semble être la fin du déséquilibre qui règne entre hommes et femmes dans les transports publics, d’autres croient qu’il est complètement illogique de ségréguer les deux sexes, et que cela ne règlera absolument rien. Pire encore, cela pourrait aggraver la situation. Jaime, urbaniste pour la ville de Quito, est de cet avis. «Il me semble que ça vient d’une vraie nécessité, que les femmes sont maltraitées et abusées dans les bus. Ce ne sont pas des abus de haut niveau, mais si quelqu’un t’approche et te touche, c’est un abus». Il croit toutefois que ce plan de la ville de Quito est une véritable discrimination. «Différencier les femmes en les séparant des hommes, ça envoie comme message que les femmes sont plus faibles, qu’elles sont inégales, qu’elles ont besoin d’être protégées».  Il me raconte qu’il est entouré de femmes remarquables autour de lui, qui n’ont jamais eu ce problème d’inégalité. Des femmes d’ici qui sont à la tête d’entreprises, qui vont de l’avant. Jaime croit que le fait de séparer les sexes donnera cette impression de discrimination à des femmes qui ne l’auraient pas ressentie auparavant. 

L’urbaniste croit également que toutes les dynamiques qui génèrent de la ségrégation, même si elles sont bien intentionnées, vont contre la réalité. «Il y a des femmes, il y a des hommes. Voici la réalité. Pourquoi diviser? Ce n’est pas naturel. Ceci a des conséquences que nous ne connaissons pas, mais que je ne veux pas voir non plus». 

Jaime croit que la solution constitue plutôt à offrir un service qui doit être « digne », c’est-à-dire qu’il y ait davantage de bus sur la route pour augmenter la fréquence de passage afin de désengorger les wagons. Jusqu’à maintenant, il n’y a pas assez de bus de toute façon pour en déléguer seulement aux femmes.



La secrétaire pour le réseau des femmes d’Équateur, Francisca Morejon, croit quant à elle que d’exclure ou de diviser les femmes des hommes ne règle en rien la question de fond qui concerne l’insécurité que vivent les femmes en Équateur. Elle explique aussi que de séparer les sexes dans le bus se révèlera un défi logistique important. Que faire quand un groupe d’amis composés de femmes et d’hommes, quand un couple hétérosexuel, quand des familles prendront le bus? Devront-ils se séparer dans divers wagons et se retrouver à la sortie, des kilomètres plus loin? Francisca est plutôt d’avis qu’il faut un travail d’éducation en profondeur, et que malgré l’intention du gouvernement de mettre au grand jour une problématique, il faut beaucoup plus qu’un message fort pour faire changer les choses.

En attendant, plusieurs caméras surveillent à l’intérieur des bus, et dans les heures de pointe, quelques policiers arpentent les wagons, contrôlant les entrées et sorties. D’autres pays d’Amérique du Sud sont confrontés au même problème d’abus envers les femmes dans les transports, et certains ont adopté cette ségrégation, comme c’est le cas du Mexique, de la Colombie, du Guatemala et du Brésil. Reste à voir ce que Quito choisira au final. En attendant, on peut se réjouir que le débat sur l’égalité des sexes suscite autant d’attention. Car même si à l’intérieur des bus l’abus envers les femmes cesse, à la sortie, la réalité sera toujours la même.
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5228/prochain-arret-femmes-seulementTue, 22 Jul 2014 15:57:41 EDTAlexandra Nadeauquitoreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5228/prochain-arret-femmes-seulement
Dur, dur d'être végane et chicRue Mouffetard, Paris 5e, Amandine est accoudée sur la commode de sa boutique de pâtisseries Vegan folie’s. La jeune femme est vêtue de sa tenue de travail noire, cheveux retenus par une queue de cheval basse et lunettes sur le nez. Militante depuis 10 ans, elle connaît toutes les boutiques, les sites et les manifestations prévues sur la condition animale. Les bras croisés, elle a un sourire amusé quand on aborde la question des vêtements : « C’est pas compliqué, moi je m’en fous de la mode. Si la paire de chaussures sans cuir est moche, je la prends. »

Son principal souci: pas de cuir donc, mais pas de laine non plus, et qu’importe l’esthétique : « Je ne comprends pas pourquoi ce serait plus normal de refuser la fourrure et pas le cuir, dans les deux cas, tu as un animal mort sur toi. Quant à la laine, vous n’avez qu’à lire le rapport de PETA. Et même s’il y a 1% de laine dans un pull, je ne le prendrais pas. »

Green fashion
Des convictions que Perrine, 20 ans, et végétarienne depuis 9 ans, partage. Pas vraiment militante, ce n’est que récemment qu’elle a décidé de ne plus porter de cuir : « Je trouvais ça étrange de ne plus manger de steak mais de continuer à avoir du cuir sur mes pieds. »

Lèvres rouges coquelicot, longs cils recouverts de mascara, Perrine ne correspond pas vraiment au cliché du hippie. Trouver une chaussure à son pied devient carrément problématique dans sa vie professionnelle : étudiante en école de commerce à Reims, elle doit obligatoirement venir à ses entretiens en talons, « et ça coince avec mes chaussures à dix balles. En plus d’avoir mal au pied, on voit clairement que c’est du faux cuir, je me tords les chevilles à chaque pas. » Quant à la qualité, Perrine dit d’un air triste : « Cet hiver, j’ai acheté trois paires de bottes en plastiques faites en Chine, la qualité est merdique. »

Made in China
Refuser de porter du cuir, c’est souvent faire le choix de chaussures en plastique pour quelques euros fabriquées à l’autre bout du monde par un gamin payé une misère. Perrine secoue la tête consciente du paradoxe : « C’est absurde, je ne porte pas de cuir mais mes chaussures ont été assemblées dans des conditions que je condamne. »
 
Amandine insiste là-dessus : « Entre véganes, il y a deux écoles : ceux qui vont prendre des chaussures en plastique à 10 € qui ont été fabriquées par des enfants chinois. Et d’autres qui vont débourser plus d’argent dans des entreprises qui certifient que la chaussure a été faite en Europe. Je fais partie de ceux-là, parce qu’être végane c’est un mode de vie, c’est une volonté de changer la société dans son ensemble. » 

Pour concilier éthique écolo et sociale, on fait un tour dans la boutique « Un monde Vegan » qui aligne surtout farines sans gluten et yaourts au lait de coco. Mais dans un coin, un micro rayon chaussures. Une timide douzaine de paires est disposée sur quatre étagères. Tous les modèles sont garantis sans cuir et made in Europe, mais là c’est l’esthétique qui en prend un coup : Pour rentabiliser le rayon, les modèles sont unisexes avec un design assez grossier type Birkenstock ou Doc Martens. 

Alors fashion et végane, impossible ? « Même en étant végétarienne, je ne côtoie pas trop le milieu. Peut-être qu’il y a des initiatives, mais je suis pas au courant », confesse Perrine. C’est finalement dans les boutiques de luxe comme Colette qu’on peut dénicher des fringues « végane chic ». Ainsi, Good Guys, la marque qui « chérit le passé, mais embrasse l’avenir » (rien que ça!), y propose des chaussures haut-de-gamme « sans aucun matériau d’origine animale ». Ouf! Sauf qu’au rayon végane les basiques, d’entrée de gamme sont à plus de… 80 euros.
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5211/dur-dur-detre-vegane-et-chicMon, 14 Jul 2014 13:26:32 EDTLaura Cuissard / STREETPRESSethiquemodereportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5211/dur-dur-detre-vegane-et-chic
Un samedi à Tabajaras, favela «pacifiée» de RioOn est en plein coeur de Copacabana, à 5 minutes de sa mythique plage. Devant nous, coin Siqueira Campos et Toledo, une foule variée attend impatiemment le feu vert. Un peu plus loin, deux gars rangent leur planche de surf dans leur voiture. Le chaud soleil de midi brille, la mer est à deux pas, mais c’est dans la direction opposée que je me dirige, à une centaine de mètres d’altitude. 

- C’est par ici, pointant à Mario, le photographe espagnol qui m’accompagne, l’abrupte Rua Ladeira dos Tabajaras, qu’on s’apprête à monter. 

Aux pieds des deux monts qui s’élèvent devant nous, s’entassent quelques 5 000 personnes vivant dans les favelas Ladeira dos Tabajaras et Morro dos Cabritos.

Facilement repérable, l’entrée de Tabajaras est marquée par la présence d’un 4x4 de l'unité de police pacificatrice (UPP), stationné ici quotidiennement.

On emprunte la montée principale. Le match Argentine-Hollande vient de commencer. Le son des télés dans les commerces s’entremêle à celui des klaxons des moto-táxi et des kombis (mini-fourgonnette) qui « montent » les gens jusqu’à leur domicile pour entre 1,50 reals et 3 reals (0,70$ - 1,40$) le passage. 

On marche dans la rue, comme tout le monde, en évitant de se faire frapper par les véhicules qui nous frôlent. On voit une mère avec son bébé naissant dans les bras, une famille trimbalant le traditionnel ballon de foot. Le trottoir, quand il y en a un, est peu praticable. S’y empilent, entre autres, des sacs de sable et de ciment qui servent à la (perpétuelle) construction des maisons. À dos d’homme, ils seront éventuellement transportés à travers les passages les plus escarpés, souvent des escaliers, jusqu’à leur destination finale. 



À notre droite, des ordures sont éparpillées sur le sol. Un peu plus haut, des baraques de briques et de tôle sont construites de manières désordonnées, et contrastent avec les tours de condos de luxes qui leur font face.



Au peu plus loin, le premier étage d’une maison a été transformé en garage. Le propriétaire de lieux s’affaire à réparer une vielle Beetle. Sur le trottoir, il a installé un petit BBQ sur lequel cuisent des morceaux de viande. 

Dans la rue des voitures démembrées de leurs pièces sont stationnées pour une durée indéterminée. 

Sur les hauteurs de la favela, derrière l’école de Samba, Express manicure est une chaleureuse baraque en tôle qui fait office de comptoir manucure. Pas plus grand qu’un cabanon, le micro-commerce est juste assez grand pour contenir deux personnes assises. « C’est pour les pieds et les mains ? », me demande Carla, la propriétaire,  concentrée sur les mains d’une cliente. « Juste les pieds.»

Sur une chaise, dans la rue, je prends place aux côtés d’une autre cliente accoudée au comptoir, Carla, elle aussi. «  Tu peux passer avant moi, je ne suis pas pressée », m’offre t’elle, l’air préparée à passer une partie de la journée, avec la propriétaire, une amie d’enfance. 

En attendant la manucure, on parle des 300 escaliers à monter pour rentrer chez soi : « Mon copain les a comptées ! », lance la propriétaire. On parle de l’avortement illégal au Brésil, de tout et de rien.

Carla a 36 ans et est massothérapeute. Mère de trois enfants, celui de 17 ans a déjà quitté la maison « Il n’aimait pas habiter ici, dans une favela », explique-t-elle levant les yeux au ciel, découragée. Elle, paye 700 reals (340$) pour son logement avec une seule chambre, où vit la famille de 4 personnes : une aubaine par les temps qui courent !

Depuis, l'installation de l'unité de police pacificatrice (UPP), en 2010, les prix des loyers ont augmenté. Le complexo que forment Ladeira dos Tabajaras et la favela voisine Morro dos Cabritos connait une expansion particulière du nombre de ses habitants, (35 % depuis 1990), principalement depuis la « pacification ». 

« Tu vois ces appartements ? », me demande-t-elle, pointant en face de nous, un immeuble de plusieurs étages qui s’élève au coin de la rue, au-dessus d’un conteneur à déchets. « Ils sont 1 500 reals (720$) par mois ! », s’exclame-t-elle, stupéfaite. 


À Rio de Janeiro, le salaire minimum est de moins de 800 reals (385$) par mois. « J’ai acheté ce commerce il y a trois ans pour 1 000 reals (481$) », explique quant à elle la propriétaire. 

Deux ados dégourdis se joignent à nous, Marlon (14 ans) et Raphael (15 ans). Ils reviennent de la plage, une paire de palme dans les mains. « Moi je parle anglais ! », lance Marlon. Et étonnamment bien. « Je vais à l’école aux États-Unis, en Ohio, pour apprendre l’anglais... Mais j’aime mieux ici. Il fait plus chaud ! Et là-bas, il y a du racisme. » Carla hoche la tête en signe d’approbation. Raphael, lui, va à l’école à Leme près d’ici. « Il manque beaucoup de choses pour apprendre, comme des tables, des cahiers. Tout. », critique-t-il. 

La favela a souffert pendant plus de 30 ans de la présence du Comando Vermelho (CV), l’une des principales bandes de narcotrafiquants de Rio. Aujourd’hui, les habitants vivent dans une paix relative. Un bataillon de 120 hommes veille à la tranquillité des lieux.  

« Il n’y a plus d’armes, ni autant de bandits qu’avant, mais il y a toujours de la vente de drogue », explique Carla, confirmant, tout comme le reste du groupe, que les touristes et les habitants des chics quartiers à proximité sont de très bons clients. « C’est par là-bas, derrière, que ça se passe », m’indique Marlon.

Les policiers de l’UPP sont plus jeunes et sont chargés d’établir des liens avec les habitants, mais les relations sont tendues. « Ils ne sont pas respectueux avec les femmes ! », affirme Carla. « À moi, ils ne disent rien », réplique la propriétaire du comptoir manucure. « C’est parce que j’ai mis les choses au clair dès le début, et je leur ai dit qu’ils aillent se faire foutre ! », lance-t-elle provoquant un fou rire généralisé. 

Quelques semaines plus tôt, je suis moi-même tombée nez à nez avec un commando de policiers armés en pleine intervention, leurs armes braquées sur moi, un bref moment. Une scène normale ici. « Ils peuvent aussi entrer dans les maisons sans prévenir », ajoute Raphael. 

Depuis début 2014, 45 personnes ont été tuées par les policiers de l’UPP de la ville de Rio de Janeiro.

Les deux ados nous quittent. Au coin de la rue, j’entre chez Pizzaria Élite, pour acheter un salgados. D’ici sort normalement une centaine de pizzas par soir, mais depuis un mois - et l’un des meilleurs de l’année à cause de la Coupe - le propriétaire, Antonio Claudio da Silva, n’en livre qu’une trentaine par soir. « La ligne de téléphone est coupée! Ils disent que c’est moi qui ai demandé ça, mais c’est faux ! Au Brésil, la justice ne vaut rien ! », dénonce-t-il, découragé. 




Antonio habite la Rocinha - l’une des plus grosses favelas de Rio «  Je loue cet endroit parce que c’est près des quartiers riches et que je paye moins cher de loyer que si j’y étais (1 500 reals par mois). Ça me permet de vendre mes pizzas dans les quartiers d’Ipanema et Leblon beaucoup moins chers que les autres ! » 

À la télé la partie se clôt sur des tirs de pénalités. Antonio disparaît dans la cuisine. 

À l’extérieur, j’aperçois mon ami Valter qui me salue, sur sa moto. « Je vais manger, tu veux venir ? » Je dis au revoir à Carla et Carla. Je repasserai pour les ongles. Valter stationne sa moto et on part à pied, direction Bar do Mineiro, du côté de Morro do Cabritos. Au-dessus de nos têtes, des banderoles de drapeaux brésiliens ont été installées pour le Mondial et flottent au vent.


Au convivial resto, on se faufile entre les chaises en plastique jaune installées dans la rue et on prend place à l’intérieur, devant l’écran géant où deux commentateurs font l’analyse le match. Dans le resto, ça boit des grosses bières – beaucoup de grosses bières ! –, des Brahma bem gelada. Sur les tables, les bouteilles s’accumulent par dizaine. Valter commande un arroz com feijão, typique riz aux haricots. 

Il est livreur à moto et habite Tabajaras depuis plus de 10 ans. Impliqué dans la communauté, il s’occupe d’un projet de cours d’anglais. Il vient tout juste d’ouvrir un hostal chez lui, Titia Hostel. « J’ai 6 personnes en ce moment ». Les travaux de construction d’un second étage à sa maison s’éternisent – un classique brésilien  –, ce qui ne fait pas le bonheur de Valter qui a emprunté à la banque pour son projet et il comptait profiter au maximum du tourisme du Mondial. « Et, je ne t’ai pas dit ? Mon voisin vient aussi d’ouvrir un hostel! », s’exaspère-t-il. L’augmentation du tourisme dans les favelas, particulièrement celles de la zone sud, où l’on se trouve, est un phénomène incontournable.

Attablé derrière nous, Valter salue Leandro, alias Tick qui mange avec des amis étrangers. Dans la communauté, tout le monde semble se connaître, comme dans un village. 

Leandro est graffiteur et vit de son art. « Le salaire n’est pas bon, mais c’est ce que j’aime faire. Je fais des commandes commerciales, mais aussi des graffitis engagés. C’est ma manière de faire ma révolution », explique celui qui est en train d’organiser un projet de murale avec les jeunes de la communauté, sur le site où sera construit un nouveau terrain de foot. « Ce sera une murale sur l’histoire de la favela ». 

En sortant du resto, on aperçoit l’un des graff de Leandro, un drapeau du Brésil, au centre duquel il a remplacé le Ordem e Progresso, par Health and education

Sur l'inflation immobilière, il tient le même discours que les femmes au comptoir de manucure « Il y a trois ans, je payais 400 reals pour un mois, aujourd’hui, c’est impossible de trouver une place à ce prix. On est près de la plage, c’est sûr que c’est en train d’arriver ici, mais je ne sais pas si les personnes qui vivent ici depuis longtemps, pourront continuer d’y vivre si les choses continuent comme ça ». 

La journée se termine. Après une promenade en compagnie de Leandro, on quitte tranquillement la dynamique communauté. 

Ce soir, les habitués, se rencontreront dans l’un des multiples hangars de coin de rue, transformés en bars conviviaux. Quelques touristes curieux iront sans doute au restaurant de sushi. Un samedi tout ce qu’il y a de plus ordinaire à Ladeira dos Tabajaras, favela « pacifiée » de Rio.

Crédit photos: Mario Lopez. Pour voir d'autres images de la favela, c'est par ici
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http://urbania.ca/canaux/enquetes/5207/un-samedi-a-tabajaras-favela-pacifiee-de-rioFri, 11 Jul 2014 12:34:41 EDTÉmilie Nault-Simardfavelabresilreportagehttp://urbania.ca/canaux/enquetes/5207/un-samedi-a-tabajaras-favela-pacifiee-de-rio