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C’est après une soirée remplie d’excès gastronomiques et alcoolisés ainsi que de débauches malsaines sans précédent que Jack se réveille… plus transformé. Yeux collés par un manque flagrant de sommeil et exorbités par l’effort de rattrapage. Mais rien de tout cela n’est comparable à la GROSSE journée qui l’attend…
Jack tente d’ouvrir les yeux, mais c’est encore le chaos dans sa tête. Oh non, le beau mur dans son appartement tout neuf qu’il vient tout juste de peinturer la semaine dernière! On dirait davantage un rideau de vomissures… Mais c’est étonnamment mieux réussi que ce que la décoratrice aux doubles foyers lui avait déniché dans ses revues art-déco…
Ses lourdes paupières abandonnent finalement le combat et il tâte aveuglément à la recherche du ruban. Pas encore assez! Il dirige son regard ailleurs pour oublier ce qu’il vient de vérifier, car le plafond-manège tourne à une vitesse ahurissante. Le simple effort de respirer le fait transpirer. Il tente de se regarder dans le miroir en face de son lit, mais pris de panique, il referme les yeux. Triple fuck! Il est en retard!
Il ouvre les yeux à nouveau, croyant avoir halluciné, mais l’image que lui renvoie la glace cristallise le sang dans ses veines en forme de glissade d’eau… Horreur! Ce n’est pas possible? Il baisse les yeux pour examiner son lourd corps, mais son champ de vision n’atteint même pas la pointe de ses pieds, ce dernier étant bloqué par son énorme abdomen. Il lève une main vers son visage, mais à la vue de ses énormes doigts potelés, il fond en larmes. Lui qui avait toujours été si athlétique… Lui qui s’entrainait trois fois par semaine au gym… Et le voilà gros. Mais en retard tout de même! Comment a-t-il pu devenir obèse si rapidement sans se rendre jusqu’au bout?
On cogne à la porte.
– Jack, t’es prêt?, lance Samuel, son ami, partenaire de covoiturage et collègue.
Jack tremble de peur, il n’est même pas capable de se lever. Comment pourrait-il aller travailler? Et même s’il en était capable, pas question qu’on le voit dans cet état. No fucking way! Il est en retard!
Mais ce que ce pauvre pachyderme n’a pas encore compris est que ceci est loin d’être un rêve… Que ce nouveau corps gonflable, aussi effroyable soit-il, n’est pas un prêt temporaire du sex shop, ni un mauvais sort que l’on peut enrayer avec un coup de baguette ou un prêtre-exorciseur…
– Jack, t’es OK, man?, relance Samuel sur un ton visiblement inquiet.
– Laisse-moi tranquille! Je n’irai pas travailler ni aujourd’hui ni jamais, réplique sèchement Jack, avec une inquiétante urgence dans la voix… Laisse-moi du temps! Reviens ce soir!
Soupirs d’exaspération dans le corridor. Marches descendues deux par deux dans l’escalier du petit immeuble à logement. Porte qui se ferme avec ardeur. Silence. Preuve d’amitié, compréhension.
Les centaines de minutes qui suivent sont aussi souffrantes qu’interminables. Même si son iPhone est fermé, les courriels s’empilent à la dizaine… On s’inquiète visiblement de lui, Samuel a dû avertir le patron. Et les clients, eux, s’en foutent.
Dans le minuscule loft de Jack, tous les efforts de l’homme transformé sont déployés vers un seul et même but : se lever. À tout prix! Absolument, il le faut, elle attend. Un membre à la fois. Profonde respiration. Découragements. Crise d’angoisse. Redoublement d’ardeur. Maux de cœur. Envie de vomir. Essoufflement. Détresse cardiaque. Coups de poing dans le matelas. Appel à l’aide? NON. Jamais de la vie. Fierté à la dérive. Rage. Dégoût. Terreur. Chagrin. Incompréhension. Champ lexical…
Debout. Enfin. Extrême fatigue. Assoiffé mais surtout AFFAMÉ par cette malheureuse traversée du désert de l’amertume. Une seule solution : manger. MANGER… Manger, jusqu’à ce que…
Il ne reste que quelques pas seulement avant d’arriver à destination. Avec une force herculéenne, il tire le frigo vers la table de la cuisine avant de se laisser choir sur une chaise. Le pauvre mobilier craque mais résiste à l’énorme poids qui l’écrase. Il prend le ruban à mesurer ; il y a du travail à faire!
La table est rapidement transformée en un buffet aux allures bizarres. Et que le spectacle commence… Aucune pitié pour son corps. Tout y passe dans un mélange à provoquer la nausée. Des restes. Des yogourts. Du fromage passé date. Un pot de sauce arrabiata pas encore ouvert. Rôts. Des cornichons. Des boulettes de viande. Du sirop contre la toux. Des sodas, beaucoup de fucking soda, sucre liquide par excellence. Flatulences. Un paquet de 36 saucisses à hot-dogs. D’une traite. C’est juste si l’emballage ne s’est pas retrouvé dans son estomac qui prend de plus en plus des airs de piscine à vagues, la pisse en moins… Un brocoli? NON! Trop santé… Bouteille de ketchup à la place, à l’image de sa vie de nègre. Douze œufs crus, et digestera…
Mais soudain, un court-circuit intestinal se produit. Son corps n’est plus capable de supporter sa démente course vers l’empoisonnement volontaire… L’hippopotame du désert ne passera pas le prochain checkpoint, assis dans son Hummer, il a perdu la carte… Pourtant, il doit continuer. Ruban : la ligne d’arrivée est à deux doigts. Encore plus en retard…
Transpiration abondante. Yeux hors focus, comme ceux de la décoratrice qu’il aurait dû abattre et manger pour sauver du temps. Son corps entier est secoué par de vilains spasmes. Puis l’inévitable et pire scénario arrive pour le retardataire : retour à très grande vitesse de la marchandise ingurgitée de la part du client insatisfait. Watch out! Pas la force de se lever… Tel un geyser, de violents jets de diarrhée et de vomissures se retrouvent aux quatre coins du logis. Gâchis, gaspille, gaspacho!
En grand réaliste, Jack considère cet «avertissement-conséquence» comme un affront à sa quête. Il panique. La téléréalité The Biggest Loser peut bien aller se faire enculer, il vient de merder sévère… Alors il recommence de plus belle. Pas le choix. Il s’essuie la bouche avec sa manche, essaie de bouger sur sa chaise pour laisser s’écouler à l’extérieur de ses pantalons les restants d’excréments liquides qui refusent de quitter cet habitacle chaud et visqueux, et le voilà reparti…
Mais cette fois-ci avec des items nettement plus hardcore. Il verse donc deux litres de lait directement dans sa boîte de Froot Loops métallisée que sa maman lui a achetée à Noël dernier, y jette une poignée de cuillères réduites en minuscules morceaux par ses puissantes mains, un peu comme on écrase des paquets de biscuits soda dans sa soupe Lipton, et hop le tout est aspiré dans sa gorge insatiable. Sa mère ne lui a-t-elle toujours pas dit que le fer était important dans un régime équilibré?
Son regard scanne la table qui ressemble maintenant à un cimetière alimentaire. Le frigo est vide. Ruban : à un millimètre seulement de l’arrivée! Plus de bouffe! Détresse!
Un item attire alors son attention : la bouteille de Windex, restée toute la nuit sur la table après un ménage bâclé. Rapidement, le bouchon est dévissé et le contenu entier de la bouteille se fraie un chemin dans son estomac mutilé. Les habitués des soirées de shooters beat the clock viennent de trouver un adversaire de taille… Jack the patapouf is back on track!
Mais le liquide bleu n’a pas le temps de se rendre très loin avant que le corps de l’ogre en furie décrète un arrêt complet et total de ses activités gargantuesques. La grève physique et mentale, sans médicament. Et quelques secondes plus tard, un violent bruit résonne sur tout l’étage, celui de la tête de Jack qui percute la table tout en aspergeant celle-ci d’un mélange de vomi et de sang…
***
Quatre heures plus tard…
Samuel entre. Pas besoin de cogner. Il sait. Il pousse la porte et pose son paquet sur le sol. Gémissements. Samuel veut qu’elle apprécie et comprenne l’ampleur du sacrifice.
Jack a bien joué. Il a repoussé les limites pour la sauver. Elle respirera de nouveau, s’empiffrera jusqu’à ce que la nature, et non la sauvagerie, l’emporte. Samuel la délivrera.
L’appart ressemble à ce qu’il avait en tête : un film d’horreur. Il est habitué, pas de problème ; Simon, sa dernière victime, était encore plus cochon.
Son coffre à outils en main, il s’approche du moribond, encore secoué par de légers spasmes. Il l’ouvre, en sort ses ustensiles, son napperon, son assiette et… son ruban. Jack a respecté ses instructions : 46-44-46. Le repas sera fameux. Ceci est mon corps livré pour vous!
Le paquet s’anime. Hurlements étouffés par le bâillon. Samuel la regarde avec curiosité. Que peut-elle donc avoir ? Soudain, il devine où ses yeux terrifiés se sont posés. Il comprend alors que c’est la nostalgie qui la fait se tordre de douleur. Il le sait, il était là, autour du sapin l’an dernier, lorsque le cadeau a été déballé.
Maman a reconnu la boîte de Froot Loops aux pieds du cadavre de son fils.