14 Juil 2010

Balade dans une vieille peau

Crédit: Photo : SPG LePigeon

Par Marie-Élaine Guay

Je fais le même cauchemar depuis 10 ans : je travaille dans un centre pour personnes âgées et j’entends les dentiers qui claquent, le son distinct des pantoufles qui glissent sur le sol, la phrase « moi, dans mon temps... » sous forme d’écho insupportable, le gargouillis du Jello rose et la programmation d’après-midi de TVA.

J’ai jamais été bonne avec les vieux. Ça n’a jamais été un réflexe, pour moi, de respecter mes aînés. Un peu comme les jeunes enfants, ils sont lents, fragiles et demandent un effort de tolérance, ainsi qu’une constante supervision. La mort ne me fait pas peur — c’est l’obscurité qui y mène que j’abhorre. Le lent déclin vers le gouffre. Savoir que je me rapproche du fond et y sentir le souffle glacial de la fin. Bref, c’est bien dramatique tout ça, et je passe parfois plusieurs jours sans y penser. Et lorsque j’y pense, je m’en délie rapidement, je me ramène au moment présent pour éviter l’angoisse. L’angoisse d’être vieux, de dégager une odeur différente, la peau tristement plissée sous mes yeux et mes mains qui tremblent. Toutes ces choses qui flancheront : d’abord ma vessie, mon ouïe, ma vue. Je me pisserai dessus sans l’entendre ni le voir. Je passerai mes journées à marcher lentement, comme les tortues. Je maudirai les jeunes galopant devant moi sur la rue. Je serai jalouse, fâchée et fatiguée, tout le temps. J’ai peur du jour où je devrai agripper la barre de soutien de ma douche, du jour où je devrai broyer ma nourriture avant de la manger ou encore pire : du jour où quelqu’un devra le faire pour moi.

Lorsqu’on m’a proposé de devenir « vieille », je n’ai pas hésité une seconde. Mais plus les jours passaient, plus je me questionnais sur la vraie nature de mon intérêt à écrire cet article. Avez-vous déjà sauté en bungee ? Moi non plus. Mais je suis sûre qu’il y a un moment où ta tête devient complètement vide et que ta seule option, c’est de te lancer dans le vide. C’est un peu ça que j’ai fait. Sauf qu’au lieu de sauter en bas d’un pont, je me suis fait métamorphoser en vieille.

La transformation

Je suis arrivée au studio très tôt le matin pour la transformation. J’étais tellement dans la brume qu’ensuite les choses se sont passées très vite. Quelques essayages concluants de vêtements à la grand-maman-de-banlieue-pas-riche-mais-pas-pauvre-non-plus + tache-de-spaghat-sur-la-jupe. Je tenais à garder un look authentique et à ne pas tomber dans les clichés ironiques du Mile-End.

Ensuite, on m’a appliqué plusieurs couches de latex liquide sur le visage et le cou afin de créer les rides. Même si je faisais mon possible pour détourner les yeux, j’étais témoin de mon vieillissement en accéléré dans le miroir. Je peux pas dire que je me trouvais moche, mais c’était vraiment... perturbant. Les yeux tout pochés et le cou tout mou. De la brique liquide sur mon visage. C’était lourd. Trois heures plus tard, avec ma face de vieille couverte de fond de teint, ma bouche plissée barbouillée de mauve-à-lèvre et ma petite croix au cou, je suis allée vivre ma vie.

Le lunch

Je ressentais le besoin de montrer ma transformation à quelqu’un et, pour être honnête, j’avais peur d’être en solo. Donc, après être passée chercher mon copain à son bureau (et l’avoir totalement dégoûté du même coup), on a décidé d’aller manger au coréen. J’avoue que j’ai profité de la situation (et de ma face) pour causer un mini scandale et faire croire que j’étais accompagnée de mon boy toy. Je sais pas si c’est parce que je l’ai forcé à me frencher à la table, mais ça a pris un bon 10 minutes avant qu’on daigne nous offrir de l’eau, et un autre 5 minutes pour les menus. Les gens assis à la banquette adjacente se sont déplacés au fond du resto. Je me suis sentie rejetée par ce jeune couple de ndg. «Ils ont tous les deux le même âge, maudits chanceux!», me dis-je.

Le parc

À partir de ce moment-là, je décide de vivre pleinement mon expérience, seule, avec mon outfit désuet et ma vieille face. Je me dirige vers le parc, puisque que la nature est un havre de paix où les vieux recherchent généralement une certaine quiétude. J’ai l’inten­tion de me faire au moins un ami aujourd’hui. En arrivant au parc Lafontaine, je fais mon possible pour marcher lentement, trembler, marmonner. Je vois un homme d’un certain âge assis sur un banc et je décide d’aller lui parler. Le soleil plombe et j’ai peur que le maquillage fonde ou que ça se mette à me piquer. La perruque me démange déjà pas mal. J’ai le goût de l’enlever, de me gratter comme une mongole et de la remettre, mais je suis dans un parc, j’ai pas de miroir, et je suis à côté du monsieur. Faut que j’endure.
  
 Je sais pas si on change de voix en vieillissant, mais j’ai naturellement une grosse voix d’homme et je suis fumeuse, donc j’ai pas grand effort à faire au niveau vocal:
— Bonjour Monsieur, est-ce que vous me permettez de m’assssiiir proche de touaaa?» (Je décide que je suis une aînée d’origine beauceronne.)
— Bin oui, allez-y madame...
Je m’assois à côté de lui et le regarde. Il a un regard très doux. Il sent l’ail. Ou peut-être que c’est moi. Je lui demande s’il vient souvent au parc et ce qu’il y fait. «Ben, des fois, chu tanné d’être che-nous, faque je sors or’garder l’monde, vouère c’qui font quand y sont pas chez-eux...» Et là, il est parti. Il m’a jasé ça pendant 30 minutes non-stop. J’pense qu’il n’a pas beaucoup d’amis. «Dans mon centre, y en a pas beaucoup qui sortent dewors. On dirait qu’y’ont peur de la lumière pis d’la chaleur. Ça fait que je sors tu-seul, pis des fois, je jase avec du monde comme vous, pis des fois, non. Sinon j’or’gard’ la télévision, ça passe le temps... Pis, des fois, ma fille vient m’voir avec les enfants, mais c’est long pour eux au centre… pis a reste jamais ben longtemps...»
  
Il m’explique qu’il vit dans une résidence pour personnes semi-autonomes, ce qui veut dire que, s’il le demande, quelqu’un l’aidera à prendre son bain et à lacer ses souliers. «Quand m’a pu être capable de m’occuper de moi, au moins, je serai déjà dans une place pour ça, mais faut pas s’apitoyer sur son sort... Si vous saviez le nombre de gens qui sont capables de faire leurs affaires tu-seuls, mais qui demandent de l’aide juste par paresse...»
   
À ce moment-là, il lève les yeux et me regarde attentivement. J’ai tout de suite peur qu’il se rende compte que je suis pas vraiment une aînée. Ou qu’un morceau de latex pende sur le bord de ma bouche. Je me tâte et ouf! tout semble être bien en place. Mais c’est le temps que je parte. Je lui prends la main, la serre un peu trop fort et lui souhaite une bonne journée. Je ne lui ai même pas demandé son nom.

Les transports en commun

Je marche un bon bout, question de délier mes varices. Après deux heures dans la peau d’une vieille, me vient une soudaine envie de provoquer les gens pour voir leur réaction et comprendre quel regard ils posent sur les personnes âgées.

 J’arrive à la station Laurier, où je réalise que j’ai pas de billets et que je vais devoir utiliser LA fameuse borne que tout le monde adore pour m’en procurer. Ça tombe bien. Je prends touuuuut mon temps. Jusqu’à ce qu’une ligne de sept personnes se forme derrière moi. J’entends le monde chialer, soupirer. Je sais qu’ils roulent les yeux, qu’ils se regardent entre eux. Un sentiment d’appartenance se crée entre tous ces impa­ti­ents. Une jeune femme s’appro­che et me deman­de si elle peut m’aider. Je la laisse faire. Elle achète les billets à ma place. Je me sens tellement traître. Est-ce que les gens pensent vraiment que je suis une vieillarde, ou est-ce qu’ils savent que je suis déguisée et en déduisent simplement que je suis malade mentale, donc que j’ai besoin d’aide pour acheter mes billets de métro? C’est compliqué.
   
Dans le métro, j’ai le goût d’écouter mon iPod, mais je me dis que ça clasherait un peu trop. Je m’assois et serre ma sacoche fort contre ma poitrine lorsqu’un gang de jeunes fait irruption dans le wagon. À ce moment-là, ça se met à me piquer PARTOUT pour abso­lument aucune raison. J’ai le goût de tout enlever, quitte à être nue. Les bas collants beiges, la perruque, le latex, la mousse sous mes seins et dans mes bobettes. Je prends une-deux-trois grandes respirations et je sors du métro, fâchée et écœurée.
   
C’est l’heure du Dunkin’ Donuts.

Le café

Au Dunkin’ Donuts de la rue Masson, c’est pas comme au Olympico. On m’a recommandé cet endroit, le qualifiant de «Square Berri des aînés». Y a personne en train de lire, personne qui prétend être en train de lire non plus. Que des personnes âgées, assises en petits groupes, en train de planifier leur prochain mauvais coup. J’observe par la fenêtre avant d’entrer. J’entre. Ça sent la pisse, le parfum et le café cheap. J’ai la chienne. Et s’ils riaient de moi? Et si j’étais pas assez cool pour eux? N’importe quoi.

Je me joins à Janette, Louis et Hilda. Ils sont au beau milieu d’une partie de Skip-Bo.
— Est-ce que je peux jouer avec vous?
— Laisse-nous finir notre partie avant! me souffle Janette.
Je suis pas mal sûre que c’est elle qui gagne. Ses comparses la scrutent avec respect. Ils ne sont pas très sympathiques. Ils ne veulent pas que je sois là et ça paraît. Je me sens rejetée. On ne veut pas de moi ici. C’est leur turf.

Je m’esquive aux toilettes et je tente en vain de retenir mes larmes. Je me sens exactement comme lorsque j’ai changé d’école secondaire en plein milieu de l’année; tout le monde se connaît et je suis l’in­truse. Je m’assois par terre et je braille. Je me regarde dans le miroir et remarque que mon fond de teint suinte et que le latex se détache sous ma bouche. Il y a une forte ressemblance avec un clown qui a passé sous un 10 roues. Redevenir jeune: MAINTENANT! Je tire de toutes mes forces sur le latex, ça fait mal comme du sexe anal sans lubrifiant. Tout enlever devient urgent. Je suis nue dans la toilette du Dunkin’ Donuts sur Masson et je me gratte partout où c’est possible, avec un bas de nylon sur la tête et des bouts de latex qui pendouillent de mon visage. De toute beauté.

Je décide tout de même d’aller à ma prochaine activité?: le bingo. J’aime vraiment ça jouer au bingo.
Je remets ma jupe et mon col roulé et fous le reste dans mon sac. Je jette un dernier regard dans le miroir avant de sortir: ma face est une barre granola qui a passé au feu. Mais c’est pas grave, je me sens libre.

Le bingo

Afin de respecter la thématique «Rue Masson», et parce que ça me semble l’endroit idéal pour terminer une journée dans la peau d’une vieillarde, je suis allée jouer au bingo dans un sous-sol avec une quarantaine de personnes. J’ai acheté 20 cartes et deux tampons, et j’ai gagné un set de tasses et des napkins de Noël emballées. Les vieux avaient l’air heureux dans cet environnement, même si c’était ultra compétitif. J’ai fait ma petite affaire et j’ai observé ce qui se passait autour de moi. Ça m’a fait penser à la mort, au fait qu’on se sent éternel jusqu’au jour où ça nous frappe : on va tous mourir. Je ne suis pas prête pour ça. Personne n’est prêt pour ça.

Des fois, j’ai l’impression de n’avoir rien fait de ma vie, que je devrais en faire plus, que je devrais être occupée à m’exalter 24 h/24, à créer. Je regardais toutes ces vieilles peaux tamponner des cartons le plus rapidement possible et j’ai ressenti un profond désarroi. L’amitié prend une place énorme dans nos vies et souvent on a tendance à considérer les amis comme des membres de notre famille. On est chanceux de vivre dans cette ère individualiste juste pour le fait qu’on choisit de s’entourer, qu’on est rarement seuls avec notre télévision et nos petits plats congelés. J’ai le goût de former un grand cercle avec mes amis les vieux, de les obliger à se tenir la main, à partager leurs angoisses les uns avec les autres. Ils semblent si seuls et tristes, même lorsqu’ils sourient. Ils savent que la mort approche, elle souffle dans leur cou. Et la plupart du temps, ils sont seuls, jouant au bingo avec l’éventualité de la fin qui accoure.

Profitons-en pendant qu’on peut encore courir, crier, baiser et s’abîmer.

Derniers commentairesRSS
  • jo

    @ Catherine Perrault-Lessard : Je suis bien d’accord Catherine. Il y a plein de zones de gris. J'ai reçu mon numéro mais ne l'ai pas encore lu sauf cet article que j,ai commencé à lire ici sur votre blogue. Je me suis donc probablement prononcé trop vite, croyant que ce papier reflète l'ensemble du numéro. Donc, je me dis "ta gueule", je vais lire le numéro au complet paisiblement, quelque part pendant mes vacances de "femme au mi-temps de sa vie" et peut-être en rire, cette fois-là... :D

    22 Juil 2010 | jo | Montreal

  • Catherine Perreault-Lessard

    @Jo : Je pense que c'est faux de croire que toutes les personnes âgées sont comme Andrée Lachapelle et Denise Filiatrault. On a voulu le croire au début de la fabrication du magazine, mais la réalité nous a rapidement rattrapés. La vieillesse, c'est aussi ça : la télé, la maladie, le Dunkin. Et je pense que ça aurait été une erreur de le nier avec cet article. C'est ni tout blanc, ni tout noir. C'est gris.

    21 Juil 2010 | Catherine Perreault-Lessard

  • jo

    Une transformation en personne âgée plutôt qu'en caricature de vieille aurait été intéressant. Pourquoi tant de temps perdu en maquillage d'effets spéciaux pour livrer si peu au bout du compte que des clichés (bingo, sacoche, Dunkin Donuts)? Une dame âgée pour moi c'est Andrée Lachapelle, Denise Filiatrault, Dodo, Janine Sutto. Des femmes allumées, de leur temps et qui ont autre chose à faire que se planter devant le canal téléachat ou de faire du p'tit point. Certes, on plisse, on vieilli, personne n'aime ça et tous anticipe mal ce troisième âge mais a-t-on besoin de se transformer en clown pour illustrer ses angoisses?

    21 Juil 2010 | jo | Montreal

  • se moquer de quoi exactement?

    20 Juil 2010 | julie

  • Incroyable qu'on puisse se moquer ainsi...

    Je vous souhaite de devenir comme votre personnage.

    19 Juil 2010 | daphné lafleur

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