19 Mars 2009

Montréal, ville morte

Crédit: Laurent Pinabel

Par Victor-Levy Beaulieu

Célèbre écrivain du Bas-du-Fleuve, Victor-Lévy Beaulieu porte également les chapeaux de dramaturge, d’éditeur et de virulent polémiste. Urbania a demandé à ce preux chevalier des régions (et nouveau partisan de l’ADQ) de boucler la boucle sur Montréal avec un texte à la sauce VLB : provocateur. En revanche, il a pondu ce texte, dérangeant et fataliste.

Les villes ont été inventées par l’homme pour une seule raison : la sécurité. Il était plus facile de résister à l’envahisseur si on habitait une forteresse. Les villes n’existaient donc véritablement qu’en temps de guerre : les paysans allaient s’y enfermer et, de pacifiques qu’ils étaient, devenaient malgré eux des guerriers. Ce sont les villes qui ont inventé la guerre bactériologique : les morts en train de se décomposer étaient lancés par-dessus les remparts pour contaminer l’ennemi.

Mais il était rare que la ville, si fortifiée fut-elle, ne finissait pas par tomber aux mains des hordes nomades qui l’assiégaient.  Les Mongols ont ainsi rasés la plupart des villes d’Orient et, dans l’histoire moderne, Napoléon, Hitler et Truman ont pulvérisé des cités entières, de Moscou à Prague, de Berlin à Hiroshima et Nagasaki.

Du point de vue de la sécurité, les villes ont toujours été un formidable échec. Voyez Bagdad aujourd’hui, et Kaboul et tant de villes du Proche-Orient, de Beyrouth à Jérusalem.

C’est aussi la guerre qui a fait de Montréal ce qu’elle est aujourd’hui. Les deux grandes Guerres du XXe siècle y ont emmené des usines faiseuses d’armements et de munitions, ce qui a incité des dizaines de milliers de paysans à y migrer. Mais l’expansion de Montréal s’est faite de façon tout à fait anarchique, au gré des spéculations foncières et sans plan véritable de développement. D’où cet étalement urbain fait n’importe comment, au petit bonheur la chance, dans un chassé-croisé de rues mal conçues pour les exigences modernes. D’où aussi les coûts énormes aujourd’hui, qu’il faut débourser pour que la ville ne tombe pas littéralement en morceaux : le manque de vision, l’incompétence des ingénieurs, des architectes et des industriels, le laisser-faire ont produit un Montréal où presque tout est à refaire : le système d’aqueduc, les égouts, le ressemelage des rues, la démolition d’autoroutes. Le revampement d’un centre-ville toujours à la merci des spéculateurs, le création d’espaces verts qui existaient pourtant, mais qu’on a détruit (voyez Montréal-Nord) pour l’enrichissement de quelques chevaliers d’industrie.

Ce n’est pas pour rien si Montréal est devenue une ville de ghettos où Chinois, Grecs, Italiens, Arabes et Vietnamiens n’entretiennent pas de rapports entre eux ni avec les Québécois dits de souche. Ce n’est pas pour rien non plus si ces Québécois dits de souche fuient de plus en plus vers des banlieues de plus en plus éloignées : on respire mauvais dans Montréal, et tout ce qu’il faut faire pour en patcher les trous ne permet plus à la classe moyenne d’y habiter parce que même y mal vivre  coûte trop cher.

Y a-t-il une solution pour Montréal? Redessiner la ville, en faire une cité résolument moderne, avec une qualité de vie qui corresponde aux attentes des nouveaux citoyens d’aujourd’hui, ça me paraît être un pari perdu d’avance. Ceux qu’on appelle nos décideurs sont bien trop cons pour imaginer autre chose que des cataplasmes sur une jambe de bois. Aussi Montréal  n’en finira pas  de crouler sous ses maladroits maquillages, elle n’en finira pas d’éteindre les feux qui y couvent et qui grugent scandaleusement ses budgets.

Autrement dit, il faudrait presque tout jeter à terre et recommencer. Montréal est un échec comme le sont Calcutta, Mexico, Pékin et Cleveland. Les terroristes pourraient nous rendre le service de nous le faire comprendre dans un temps peut-être pas lointain. Mais ce sera trop tard comme toujours parce que Montréal n’est plus qu’un passé obsolète et que l’avenir n’y figure plus pour quoi que ce soit, sinon dans ce prix extrêmement lourd à payer  à cause de l’incompétence de décideurs pour qui seul comptait et compte encore l’argent vite fait.

Illustration: Laurent Pinabel

Derniers commentairesRSS
  • Aucun commentaire !

Le chien Urbania

Vous devez être membre afin d'utiliser l'outil dock

Devenir membre