9 Oct 2012

Frida

Crédit: Mathilde Corbeil

Par Robin Aubert

Ma blonde pleure. Je fais la vaisselle, et l’eau du robinet n’enterre rien. Ce n’est qu’un semblant d’enterrement. C’est le Jour de la Terre et tout le monde se rassemble. Je dois les rejoindre. Il le faut.

Ce texte est extrait du #35 spécial À la ferme | En kiosque dès maintenant

Pour la suite des choses. Pour les générations futures. Pour réveiller le gouvernement, empreint d’un cynisme effarant. Quelque chose ne tourne pas rond. L’élite se prélasse dans une espèce de confort désengagé, assouvi par son désir de pouvoir et d’argent. Et l’on trouve le moyen de rigoler entre bonzes de la cravate. Ça détend l’atmosphère.

Ma blonde pleure, donc. À grosses gouttes. Il se trouve qu’il faut euthanasier notre pouliche. La même que nous avons sortie du ventre de sa mère et dont nous avons vu les premiers pas, comme un pantin désarticulé. Deux ans à la regarder grandir, la faire sevrer loin de sa mère et des autres chevaux, lui donner ses premières leçons. Deux ans de bonheur. Puis, un matin où la neige s’est pointée par surprise, Frida a glissé. Diagnostic de la radiographie : fracture du fémur. Rien à faire dans ce genre de cas pour un cheval. On le voit dans ses grands yeux, la petite Frida sait ce qui se passe. L’animal connaît son destin.

Ce matin-là, j’ai maudit la neige qui ne devait plus revenir. C’est le Jour de la Terre, et pendant que les gens marchent et se rassemblent, on doit prendre de drôles de décisions. Faire revenir la vétérinaire pour la piqûre fatale. Téléphoner à Marquis Tardif qui a une pépine pour creuser un trou dans le sable fin, près des grands pins. Demander à Serge d’être là lorsqu’on l’enterrera. Parce que nous, on veut pouvoir pleurer en voiture en direction de la ville. La vétérinaire veut se faire payer. Elle comprend notre tristesse, mais la mort, ça se paye. Dans un truck stop sur la 20, on arrête pour manger une crème de légumes trop farineuse. Les yeux de ma blonde sont des lacs noirs et sauvages remplis de poissons.

Chaque fois qu’on arrivait à l’écurie, la première chose qu’elle faisait était d’aller voir Frida aux champs. Elles avaient leur rituel, les deux filles. Elles se comprenaient. De voir le visage de ma blonde s’illuminer au contact de son cheval me faisait littéralement craquer. De la voir pleurer, ça me fend littéralement le cœur en deux. Quelque chose d’unique lie les femmes aux chevaux qu’aucun homme ne peut comprendre. Même s’il essaye très fort.

Il faudra revenir bientôt à la grange. Il faut nourrir les canards. Regarder la vieille cane Denise s’enfoncer dans les feuillages pour essayer encore une fois de couver ses gros œufs. Mais Denise est si grosse et nos mâles si petits qu’on doute que la copulation se fasse adéquatement. Comment lui dire ? « Écoute, Denise, ça sert à rien, t’es trop grosse. » Mais Denise n’entend rien, parce que le langage humain n’est pas comme celui des animaux. À son oreille, ça fait « bla bla bla ». D’ailleurs, est-ce que les canards ont des oreilles ? C’est ce genre de questions qu’on se pose lorsqu’on devient gentleman farmer. Et ça fait foutrement du bien de se poser ce genre de questions, parce qu’en gros, ça nous évite de se poser des questions d’ordre existentiel sur le pourquoi du monde. Et parfois, éviter de se poser des questions sur le pourquoi du monde, ça fait juste du bien. Les poules ont eu des poussins. Ils sont jaunes et blancs tachetés de noir. Et quand on les dépose dans la paume de notre main et qu’on les approche de notre visage, dans leurs yeux, noirs comme des billes, on voit le doute. Et ça fait rire comme un film de Tati.

Petit, j’avais un chien. Il s’appelait Milou. Il ressemblait à un loup. Un jour, au retour de l’école, la niche était vide. Milou était parti. C’est à ce moment que mon père m’a dit qu’il habitait maintenant à la ferme et qu’il voulait y rester parce qu’il était entouré d’autres animaux et qu’il pouvait gambader allègrement dans les champs sans être attaché. Pourquoi ne sommes-nous jamais allés rendre visite à Milou à la ferme ? C’est aussi ce genre de questions que l’on se pose lorsqu’on a une ferme. Lorsque Milou a décidé de changer de demeure, je me suis dit qu’un jour, j’en aurais une à mon tour, une ferme, et qu’il pourra me rejoindre, s’il aime tant que ça y être. Plus tard, on comprend que Milou n’a jamais gambadé dans les champs, pas plus qu’il n’a habité une ferme. On le comprend parce qu’on se lève le matin, on sort sur le balcon de l’écurie, on regarde au loin, et Milou ne revient toujours pas.

La nuit qu’a passée Frida dans le box avant sa mort n’a pas été de tout repos. Elle donnait des coups sur la chaudière d’eau pour qu’on descende la voir et jaser un peu. Dans l’autre box, on a mis Rombo, le vieux cheval, pour lui tenir compagnie. Rombo a plus de trente ans, et ses dents sont aussi longues et noires qu’une palette de chocolat. Il comprend la situation. Il en a vu d’autres. Il est donc patient avec l’impatience de Frida.

Ma jument s’appelle Shadow parce que c’était son nom lorsque je l’ai achetée de Bernard. Bernard est vieux et très maigre, et lorsqu’il porte des bermudas, ça fait rire un peu parce que ses jambes ressemblent à des branches d’épinette. Shadow est la maman de Frida. Et dans le ventre de Shadow, j’y ai enfoncé mes mains pour pouvoir aider Frida à sortir. Depuis ce jour, je respecte la faroucherie de ma jument, parce que mes mains ont touché l’intérieur de son ventre et que c’était tout chaud et rempli de vie. Et que la vie est un mystère. Et la faroucherie, un mystère de la vie.

La vétérinaire arrive bientôt. Dans le box, on passe un dernier moment avec Frida. On la flatte. On caresse son poil et ses muscles. On renifle son odeur, la buée qui émane de ses naseaux. Comme à mon habitude, je lui touche la houppe du menton. C’est doux et moelleux et ça me fait du bien. On dirait un coussin. On dirait qu’elle sourit. On apporte Frida aux champs, même si elle a mal lorsqu’elle fait un pas. Frida appelle sa mère, et sa mère lui répond. Les hennissements sont comme des cris de trompette d’un trompettiste qui a du mal à jouer.

J’ai perdu deux coqs. El Topo et Le Grand Antonio. J’ai perdu mes deux chattes préférées, Princesse et Coco, qui venaient s’installer à mes pieds dans mon stand de chasse pour attendre la bête et ronronner. Princesse a accouché sur mon lit, et Coco, sa sœur, est venue lécher ses petits parce qu’elle voyait bien que Princesse était au bout du rouleau. J’ai perdu Gilles, mon malard à tête verte, dévoré par un renard ou un raton laveur. Lorsqu’il montait Denise, ça ne durait que quelques secondes. Trois petits coups, un cri de mort, puis il tombait sur le côté, figé comme une statue de sel. J’ai perdu beaucoup d’animaux, en somme, mais je n’ai jamais autant pleuré. J’ai pleuré comme une petite fille, c’est-à-dire comme un homme finit par pleurer après avoir laissé ses larmes trop longtemps sous le couvert.

« Il va falloir apprendre à vivre avec ce sentiment-là, de perte et de manque », me dit ma blonde dans toute sa sagesse féminine, alors que moi, je ne veux plus en entendre parler. « Les hosties de câlices qui nous disent que c’est pour le mieux, qu’ils aillent chier! » Elle connaît ma réticence à concevoir l’humain tel qu’il se montre et qu’il se cache. « Je l’accepte pas, mais c’est pas grave. J’accepte le fait que je l’accepte pas », dira-t-elle plus tard alors que je répondrai en marmonnant des syllabes incompréhensibles.

Avoir une fermette consiste à être heureux parce que les animaux qui y habitent nous procurent tant de bonheur. Et ce bonheur, lorsqu’on vient te le prendre, ça laisse des traces. De toutes petites traces indélébiles. Et pour panser cette peine, on va à l’encan des petits animaux de Victoriaville vendre des poules et des coqs dont le poulailler doit absolument se départir pour ne pas engendrer des problèmes liés à la consanguinité. Une sorte de sélection naturelle. À l’enchère, on vend à bas prix. Avec la modique somme, on achète d’autres poules. Une polonaise dont le chapeau de plumes sur la tête ressemble étrangement à la coiffure des dames d’un certain âge dans les années 1980. On achète un petit coq Sebrith argenté et une poule de la même race, leur plumage noir et blanc telle une toile de Riopelle. Ça glousse dans la boîte du Jeep. C’est réconfortant. Voilà ce que c’est, avoir une ferme.

Ce texte est extrait du #35 spécial À la ferme | En kiosque dès maintenant

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Derniers commentairesRSS
  • Merci, je me reconnais là-dedans et ça fait du bien à lire. J'en ai pleuré quelques larmes...

    16 Oct 2012 | Alexandra

  • Merci Robin. C'est touchant de tes contrastes, ça sent bon ta simplicité naturel, ça sonne ta langue claire pis ça bouillonne d'innocence irréparable. J'ai aussi une fermette. Tous les animaux sont partis cet été à cause de la venue d'un enfant, le mien. Il a toute mon attention et les pauvres bêtes ont dû aller se faire câliner ailleurs; je n'ai que deux bras chargés. Take care!

    12 Oct 2012 | Cathie Belley

  • Touchant...

    12 Oct 2012 | Caroline Leblanc

  • Tu me fait du bien mon ami! ....

    11 Oct 2012 | Martin Héroux

  • Superbe ... superbe ! Plein d'amour, on sent bien la fougue de Robin !

    10 Oct 2012 | Marie-Claude Deschênes

  • Un bijou de merveilleux texte. Je l'envoie illico à ma tchum qui vient de perdre ses 2 vieux chats...

    10 Oct 2012 | Hélène

  • Je viens de la ville, j'habite la campagne depuis 4 ans. J'ai une fermette. Un amoureux, des enfants, des poules, des veaux, des canards et des lapins. On apprend sur le tas. Les renards nous aident à comprendre... J'ai tellement apprécié votre texte. J'adore le ton... mais pas la neige qui a fait que votre cheval s'est blesser. Mes pensées tendres à votre blonde et à vous.

    9 Oct 2012 | Sylvie Adams

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