20 Juil 2011

Québec, je ne rirai pas de tes blagues

Crédit: Catherine Lepage

Par Marie-Andrée Labbé

Je suis née sur le bord du fleuve, dans une forte odeur de varech. Au total, j’ai vu en moyenne un béluga par jour depuis ma naissance. C’est pour dire combien je suis Québécoise. La nuit, je rêve à notre télé d’après-midi et à notre cher star-système provincial. Je rêve, par exemple, de magasiner avec Louison Danis ou de chanter très grave avec Sophie Prégent.

Ce texte est extrait du #30 spécial Humour | présentement dans les kiosques

Mais depuis que je suis née, une chose m’échappe : je ne comprends pas de quoi le Québec rit. Pire, j’ai l’impression de rire à contretemps avec lui. Ou peut-être rit-il tout simplement de moi.

La première manifestation de mon syndrome se fit sentir tôt dans l’enfance, un samedi soir, fin des années 1980. L’émission Samedi de Rire faisait un tabac. Yvon Deschamps, une chaise droite, un ruine-babine. Ti-Blanc Lebrun, personnage bicoloré de conteur, avalait toujours son instrument en fin de monologue. Un son d’harmonica fêlé en provenance de sa cage thoracique émanait à chaque inspiration. Je pensais qu’en riant, mon père allait avaler ma mère. Je savais que tout le Québec s’esclaffait en même temps qu’eux. L’enfant pourtant joviale que j’étais n’a jamais vu ce qu’il y avait de drôle là-dedans. Ne voit toujours pas, d’ailleurs.

Remixer ma vie de Ginette Reno, ça c’était drôle. Céline Dion dans le rôle d’une enfant brutalisée, hilarant. Les cheveux de Lou Diamond Phillips dans La Bamba, ma-lade. À côté de ça, je ne saisissais pas du tout l’effet qu’un harmonica pris en travers d’un larynx pouvait avoir sur un public.

Puis, il y a eu Rira Bien… qui ne m’a fait rire ni bien ni mal. Et Oncle Georges, et Courtemanche, et Sol. Rapidement, j’ai compris qu’il ne me serait jamais nécessaire d’accourir lorsque le Québec me crierait, depuis la pièce voisine : « Marie, viens voir comme c’est drôle! » Je ne serais pas souvent d’accord avec lui.

Dérapage à la taverne

Ma situation s’est empirée avec le temps. Au tournant de mes années ingrates, on m’a traînée de force à une représentation de Broue, « parce que ça fait partie du patrimoine ». Ma crise d’adolescence m’interdisant d’exprimer publiquement une émotion, je ne pleurais pas de honte comme j’aurais dû : je saignais par en-dedans des larmes de bière tablette. Pendant que le Québec (fièrement représenté ici par le public de l’Auditorium Dufour de Chicoutimi) se tordait de rire devant des blagues de mononcle remâchées et recrachées telles quelles depuis 1979, c’est-à-dire depuis beaucoup trop longtemps pour qu’on ne sache toujours pas le nom du troisième comédien, je riais à imaginer comment Francine Ruel avait bien pu s’y prendre pour se faufiler dans la liste des auteurs du show. Et je me questionne toujours, d’ailleurs, à savoir pourquoi, de toutes les réalisations de Francine Ruel, ce ne sont pas plutôt Les Correspondances d’Eastman ou L’été, c’est péché qui font rire le Québec depuis 32 ans. C’était si drôle, L’Été, c’est péché.

[...] La suite à lire dans le #30 spécial Humour | présentement dans les kiosques

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