L'hypocrisie d'une ex-itinérante

L'hypocrisie d'une ex-itinérante
16 Sept 2013

Par Sarah Labarre  |  Publié dans : blogue

Métro Guy-Concordia, 17h05, un mardi d’été. Les escalators sont noirs de prolétaires en rang de fourmis, se bousculant poliment les uns les autres, pressés de retourner chez eux après une longue journée de travail.

Personne ne remarque la mendiante, prostrée au pied d’un escalier, les yeux cloués au sol comme si elle essayait de rentrer dedans par osmose.

J’aurais moi-même pu ne pas la remarquer, toute absorbée que j’étais par la captivante fouille archéologique de mon sac à main, n’eût été de son échine courbée à la défaite qui me ramena tout droit à l’hiver de mes dix-sept-ans-presque-dix-huit, lorsque j’étais moi-même déchirée entre la viscéralité du désir de disparaître, de cesser d’exister au milieu de ce champ d’yeux antipersonnels, et l’espoir que quelqu’un tende la main, offre un peu de sous ou de quoi avoir le ventre plein pour une couple d’heures.

Savoir ce que l’on veut et espérer ce que l’on ne veut pas

« J'ai perdu mon emploi, j'ai 2 enfants svp aidez-moi à les nourrir. »

L’affaire, c’est que j’ai fini par la remarquer, cette mendiante que rien n’aurait pu distinguer des autres prolétaires, hormis son carton, son verre à café avec un peu de p’tit change, pis ben de la misère à regarder son prochain dans les yeux. Devant elle, une forêt de jambes migratoires qui se défilaient et qui foulaient son désespoir de leur indifférence.

C’est aussi ça, mendier : espérer recevoir un peu d’aide, rien qu’un tout petit peu, mais c’est aussi espérer que personne ne nous voie, car on a honte. On a honte d’être assise par terre au milieu de cette jungle de jambes, on a honte de demander la charité, et, par-dessus tout, on a honte de la recevoir, cette charité.

Dans un récent billet, j’ai raconté avoir vécu la réalité de la rue. Je ne le cache pas et n’en fais pas non plus l’unique symbole de ce que je suis. À dix-sept ans, je me suis retrouvée à la rue et à la merci de l’impitoyable bonté de mon prochain. Cette bonté s’est un jour manifestée sous les traits d’un voyageur bien ordinaire, qui m’a offert de m’acheter un bol de soupe et un sandwich. J’avais faim. J’avais froid. J’avais honte et j’ai dit « non, merci beaucoup quand même ». Pourquoi ai-je dit non, alors que c’était précisément ce que j’espérais depuis des jours?

BEN. VOYONS. DONC. Ça fait huit ans et je me pose encore la question. Au fond, je la connais, la réponse. Je suis ben trop fière pour demander la charité, alors pour la recevoir, tsais… Ça fait qu’en réalisant cela, je réalise que ce n’est pas par humilité qu’elle baisse la tête, cette belle inconnue, mais par préservation de sa fierté. De l’instinct de survie drôlement mécanisé, en quelque sorte.

Vider son portefeuille et se sentir comme une marde
Ben oui. J’ai rebroussé chemin et j’ai vidé mon portefeuille dans le verre à café vide de la dame en question. Bravo. Big fucking deal. Insérez ici un scénario de film avec ben des regards attendris, de la petite musique, du vent dans l’toupette pis toute. L’affaire, c’est que de donner tous ces dollars à la mendiante, ça m'a fait feeler plus cheap que cheap.

La vérité, c’est que j’ai peut-être un tout petit peu donné tout cet argent à cette mendiante pour acheter ma conscience face aux dizaines d’autres mendiants que j’ai poliment ignoré récemment. Ben oui. L’hypocrisie d’une poignée de change. En voulez-vous, des excuses? J’en ai tout un tas.

Ben non, on ne peut pas donner du cash à tout le monde.

Ben oui, des fois, des mendiants, y’en a qui ont un sale caractère et on ne se sent pas l’obligation de leur donner quoi que ce soit; ce sont, après tout, des hominidés comme les autres, et ce primate est bien reconnu pour son irascibilité.

Ben oui, des fois, on n’en a juste pas, sur soi, du petit change.

Je pourrais vous sortir mon petit bonnet blanc pis mes petites phrases cucul-la-praline et vous dire que « mais moi, même si je n’ai pas de sous sur moi, je prends toujours le temps de sourire, ou de saluer l’être humain qui est devant moi ». Mais ce serait de la bullshit. Une grosse menterie en pleine face de ces dignes prolétaires qui défilent en une forêt de jambes bien enracinées. Ben non, je ne m’arrête pas tout le temps, et que celui qui s’est toujours arrêté me jette le premier trente sous.

Ben non, on ne peut pas donner de l’argent à tout le monde.
Donner quelques dollars à quelqu’un, ça ne fera pas sortir cette personne de la rue. Certes, c’est un petit geste qui peut faire du bien, dans l’immédiat. Ça va permettre à la personne de s’offrir un repas ou peut-être une place dans un abri pour la nuit. L’affaire, c’est que tout sera à recommencer, le lendemain. Depuis quelques semaines, j’observe les escaliers de la station Guy-Concordia, et j’ai aperçu « ma » mendiante à plusieurs reprises; ma poignée de dollars n’aura manifestement pas changé grand-chose à sa situation. C’est du vide, rien que du vide.

Face à l’exclusion, qu’est-ce qu’on peut faire? Car l’itinérance est bel et bien une forme d’exclusion; si l’assisté social est inclus dans notre machine capitaliste dans la mesure où il reçoit chaque mois un montant d’argent qu’il fera à son tour circuler dans l’économie, au même titre que l’avocat ou le banquier, l’itinérant, lui, est totalement exclu de notre société, car il n’a aucune chance d’y participer. Je crois que cela dépasse l’individu, le geste personnel. Depuis quelque temps, nous vivons une période d’exclusion qui dévore l’aide à l’itinérance, et puis maintenant les assistés sociaux, l’assurance emploi, et autres programmes sociaux. J’ai autrefois été une exclue, et c’est grâce à l’aide de mon prochain que j’ai pu regagner le monde des inclus, avec ma petite place dans le marché du travail, et même une place, certes modeste mais non négligeable dans certaines sphères intellectuelles.

Ne vous trompez pas : les mesures d’austérité de nos gouvernements visant à soi-disant redresser notre économie n’enverront pas moins de gens à la rue, mais plus. Et lorsque nous n’aurons plus d’assistés sociaux ou de chômeurs à exclure, qui exclurons-nous? Les prolétaires du salaire minimum? C’est déjà commencé depuis belle lurette! Et puis quoi, encore?

Imaginez-vous un instant de quoi aurait l’air une société où il y aurait plus d’exclus que d’inclus, prenez une bonne grande respiration, et réfléchissez sérieusement à l’usage dont vous voulez faire de notre démocratie. Vous croyez peut-être contribuer à la démocratie économique, certes, mais au-delà de la démocratie économique, il y a l’humain.
Derniers commentairesRSS
  • moi je dis qu'on vis dans un monde cruel tout le monde prétend vouloir aider sont prochain mais personne fais un geste même simple moi cela fait 6mois que je cherche déséspérement de l'aide pour organiser des ventes de charités la somme d'argent récolter servira a sortir les itinérant de la rue leurs offrir du travail, toit,... personne ne me répond ou prend la peine de me demander des détails pour tans je ne cherche pas des investisseurs je veux juste sensibiliser les gens afin que je puisse creer un buze sur le net hélas personne pour agir

    24 Sept 2013 | isma

  • j'adhère : au delà de la démocratie économique, il y a l’humain....qu'avons nous fait en tant que société pour faire renaître une leur d'espoir dans cet humain en détresse pour lui donner l'énergie de regagner dignement le monde des ' inclus ' ?

    24 Sept 2013 | s.samsoudin

  • @ Martin Champ Roux: J'ai lu le texte avec intérêt et ton commentaire avec plaisir....Mais la fin: «...qu'il ne soit pas seul sous les regards fourbes de ceux qui prétendent avoir réussi et qui se morfondent dans l’illusion et l'ignorance de son prochain...»

    Peut-être qu'il y a des gens comme ça, mais comme Mme Labare le dit, il y a pleins de raisons pourquoi on ne prend pas chaque jour le temps de s'asseoir avec un être humain dans la misère ou même de lui donner des sous: Peut-être que tout bien habillé que l'on soit, on se court entre 3 jobs sur appel pour arriver à bouffer soi-même, peut-être que l'on vient de se faire virer et on se voit dans la personne assise là ou encore on a passé la journée à faire du bénévolat à l'hopital avec des malades en phase terminale...ou peut-être qu'on se sent juste démuni et on a honte. Bref, j'aime ta sensibilité envers autrui, mais on n'est dans les souliers de personne, alors pourquoi juger?

    22 Sept 2013 | Karine

  • Très bien écrit, français impeccable. Très littéraire.

    Mais remettre ca sans cesse dans les mains, dans la responsabilité du politique... Et jamais responsabiliser les gens. Moi j'embarque pas.

    Notre système est malade, notre système capitaliste (qui n'est pas vraiment un) est bourré de défauts. Par contre, je refuse de penser que les itinérants et travailleurs au salaire minimum ne sont que des victimes de ce système imparfait. En passant, dans ce genre de texte, on dirait qu'il est toujours exclu que des gens puissent être heureux dans leur vie même s'ils travaillent au salaire minimum.

    Je relance une question: si les mesures d'austérité tant critiquées étaient là pour balancer les budgets et ainsi éviter d'accroître la dette publique, y verriez-vous là une bonne chose?

    Serait-il mieux de s'endetter pour se payer une justice sociale?

    Et là je parle en prenant une donnée importante en considération: nos dirigeants, des avocats en majorité, pas des gestionnaires/administrateurs, DES AVOCATS, ne sont pas correct. Ils gaspillent, s'en mettent dans leurs poches et collusionnent à profusion.

    20 Sept 2013 | Vincent Labrecque

  • j'ai connu un pays .... jadis ou on excluait les pauvre de la vie de riche, ou la richesse étais pouvoir et droit... un pays d'une richesse incommensurable... qui fut piller par les dictatures successive. Aujourd’hui se pays demande aumône au "grand" pays de ce monde . se pays c'est Haiti, une des plus riche îles des Antilles...a l’époque. ils ont crée une pauvreté individuelle tel que c devenue une pauvreté national. Parce quand il n y a plus de riche chez vous, qui investit... l'Etranger celui pour qui le bien de votre collectivité na que peu d'importance. alors quand les ressource ne sont plus ils ne sont plus. le Canada . le Quebec se dirige dans la mm direction. jaime a croire que le chose vont changer. mais la realite c'est qu'il ya de plus en plus de pauvres de moins en moins de riche. situeation inquietante

    18 Sept 2013 | arnaud

  • Merci d'avoir élucidé pour moi le mystère des itinérants qui refusent les repas que l'on offrent. Je ne ne suis pas une personne dont le revenus est très élevé et je ne vis pas dans les grands centres alors pour moi l’itinérance n'est qu'une réalité ponctuelle c'est peut-être pour ça que j'y suis encore sensible. Quand je vois des mendiants, je ressens toujours un besoin de les aider et je n'ai pas l'impression que de donner quelques sous est le meilleur moyen de le faire et je dois avouer que parfois il m'arrive de me demander si les sous que je donnent se transforment vraiment en nourriture ou s'il prennent plus l’apparence de drogues quelconques pour oublier un mal de vivre tenace. C'est pourquoi, mon aide, je l'offre souvent sous la forme de repas et je la vois très souvent se faire refuser.

    ton intervention m’incite à changer mon approche la prochaine fois que j'offrirai un repas à une personne dans le besoin j'irai en chercher deux un pour lui et un pour moi et je prendrai le temps de m’asseoir à ses cotés le temps d'un repas afin que pour quelques instants il ne soit pas seul sous les regards fourbes de ceux qui prétendent avoir réussi et qui se morfondent dans l’illusion et l'ignorance de son prochain.

    P.S. Très belle plume au passage!!!

    18 Sept 2013 | Martin Champ Roux

  • tres beau temoignage jai aussi vecu la rue et tout ce que vous dite est vrai merci du temoignage

    17 Sept 2013 | julie

  • on ouvre les yeux et on regarde ailleurs que son reflet dans le miroir..

    Merci pour cet article

    17 Sept 2013 | cecile

  • Louis-Pierre Beaudry

    @Suzanne Gauthier

    Je partage votre avis quant au fait que cette situation est préoccupante. Un sujet plus ou moins récurrent, dont on parle toujours de manière superficielle et qui finit par retomber dans l'oubli.

    La question qui porte précisément sur la prolifération du phénomène est très complexe, mais je crois que certains éléments de réponse se trouvent dans l'organisation du travail et de l'économie. L'exclusion sociale est, selon ce que j'en comprends, le fait de se retrouver hors des circuits sociaux traditionnels. Ces circuits peuvent être le travail, la famille, l'école, etc. Dans le cas des personnes itinérantes, il s'agit fort probablement de plusieurs de ces éléments à la fois.

    Or, le fait d'être exclus implique qu'on ne joue aucun rôle social, du moins pendant qu'on est exclus. La pauvreté de l'exclus n'a que peu à voir avec celle de l'exploité, sauf leur précarité. Je mentionne l'exploité en référence à l'image classique de l'ouvrier de l'industrialisation du 19e siècle travaillant 12 heures par jour à un salaire de crève-faim: cette pauvreté a une fonction, elle est liée à l'enrichissement de l'entrepreneur. Les luttes syndicales ont à cet égard permis d'améliorer les conditions de travail et le travail précaire a diminué d'importance (même s'il n'est jamais disparu).

    La pauvreté de l'exclus, elle, n'a aucune fonction, ne sert l'intérêt de personne. Évidemment que l'exclusion peut être le résultat de l'activité économique, de mauvaises décisions, d'incidents, de troubles quelconques qui sont reliés à l'activité sociale. Cependant, une fois exclus, on sort de ces considérations. La position des personnes exclues, incluant entre autre les personnes itinérantes, est d'autant plus absurde que leur exclusion actuelle est un argument pour l'exclusion future: les discours sur les assistés sociaux et sur les "paresseux" sont à cet égard marquant. Le problème est que les personnes itinérantes n'ont aucune voix. Elles n'ont pas d'intérêt économique à défendre parce qu'elles ne sont pas économiques. Elles ne peuvent faire la grève et constituent difficilement une "classe". Elles ne sont pas en enjeu politique pris au sérieux plus que comme simple (et dégoutante) préoccupation esthétique. Bref, les organisations "traditionnelles" échappent aux personnes itinérantes, et c'est bien là qu'on peut constater l'ampleur de l'exclusion.

    16 Sept 2013 | Louis-Pierre Beaudry | Montréal

  • La profondeur de ce texte suscite une réflexion non moins profonde. A regret il me faut constater qu'un tel questionnement sociologique interpelle les personnes sensibles à cette réalité de l'exclusion et n'accrochent pas tellement nos penseurs et nos décideurs.

    Pourtant une question me vient à l'esprit et je vous la retourne:

    Comment expliquer qu'un pays riche comme le nôtre avec autant de ressources pour favoriser le développement intégral des personnes qui l'habitent voit d'année en année augmenter le nombre des personnes exclues? Où est notre responsabilité sociale et personnelle? Que pouvons nous faire.....chacun d'entre nous.? Au moins un sourire.

    16 Sept 2013 | Suzanne Gauthier

  • Wow !!!

    Merci, super article :/

    16 Sept 2013 | Pierre

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