La tyrannie du clin d’oeil ;)

La tyrannie du clin d’oeil ;)
6 Nov 2012

Par Judith Lussier  |  Publié dans : blogue

Billet où il ne sera pas question de l’image qu’imposent les magazines féminins aux pauvres jeunes filles souffrant d’embonpoint.

Pour quelqu’un qui gagne sa vie à aligner les mots de la meilleure façon qu’il soit pour se faire comprendre le plus clairement possible, le clin d’œil, pas le mouvement de paupière, mais le binôme constitué d’un point virgule suivi d’une parenthèse droite, est un aveu d’échec. Il est, au même titre que l’acronyme «lol», le résultat d’une incapacité à communiquer une émotion toute simple comme le rire ou, dans le cas du clin d’œil, une certaine forme de connivence, sans passer par un raccourci clavier.

Plus insultant encore pour ceux dont écrire est la principale activité, comme une image vaut mille mots et encore plus de caractères typographiques, de l’union de «;» et de «)» naît désormais un petit dessin, et dans le pire des cas, un dessin en trois dimensions ou en .gif animé.

J’ai toujours refusé de me résoudre à écrire «lol», même dans les séances de clavardage les plus rigolotes. D’abord, c’est un anglicisme puisqu’il s’agit de l’abréviation de l’expression «laughing out loud», mais surtout, je continue à éprouver de l’affection pour l’interjection «Ah! Ah! Ah!», qui, convenons-en, a fait ses preuves depuis longtemps pour signifier l’hilarité. Déjà que je considère qu’il y a abus de points d’exclamation dès que leur emploi n’est pas grammaticalement justifié, imaginez mon rapport à «lol» et aux phrases qui se terminent par un tsunami de «!!!!!». Comme disait F. Scott Fitzgerald : «An exclamation point is like laughing at your own joke». Conclusion : l’internet est rempli de Peter MacLeod.

J’ai toutefois cédé à ce conservatisme typographique devant la nécessité du clin d’œil, que j’ai, dans un moment de faiblesse, jugé utile, tantôt pour atténuer l’effet d’un courriel en palliant l’absence d’information non verbale propre à la communication électronique, tantôt par paresse, pour éviter d’avoir à expliquer en menus détails la signification précise d’une phrase légèrement baveuse. J’ai tout de même usé du symbole avec parcimonie. Comme dans :

«Merci pour ce dessert des dieux, il valait amplement les 30 minutes de tapis roulant ;)»

Ici, le clin d’œil remplace autant de mots que : «ce n’était vraiment pas nécessaire, ces 450 calories, et c’est un peu de ta faute si j’ai dû me clancher une demi-heure de plus au gym, mais cette verrine de chocolat au caramel m’a néanmoins fait passer un agréable moment».

Vous conviendrez que c’est pratique.

Malgré ça, malgré que j’aie pilé maintes fois sur mon orgueil d’auteure en utilisant l’amalgame graphique ici décrié à des fins d’esthétique sociale, paraît que mes courriels sont encore parmi les plus expéditifs. Genre que si j’étais un de mes courriels, je serais Denise Filiatrault.

Combien de fois ai-je froissé un égo ou semé le doute quant à ma bienveillance ou ma complicité par la simple omission d’un «;-)»? Comme si mon incapacité à m’abaisser à l’écriture vernaculaire de l’ère électronique faisait de moi une sorte d’autiste de l’internet. Comme si l’absence de sourires et autres froncements de sourcils de ma vie virtuelle donnait aux gens l’impression que je n’ai, comme disait ma grand-mère, pas de façons. Comme si la langue écrite, qui s’en était pourtant bien tirée jusque-là, des correspondances de Joséphine aux traités de paix, ne répondait plus à elle seule aux exigences de la bienséance. Comme si la politesse et l’adéquation sociale passaient désormais exclusivement par l’emploi d’onomatopées d’usage tel que «lol».

L’autre jour, j’ai appris que «lol» avait fait son entrée dans le Petit Robert 2013, aux côtés des mots «ambitionner» et «sloche», ainsi que de l’expression «se sucrer le bec». Je n’ai rien contre l’ajout de nouveaux mots à la langue française, surtout quand ils viennent du Québec. J’aurais difficilement pu écrire un livre sur les «dépanneurs», si j’avais été contre l’évolution de la langue.

J’aimerais juste qu’on se questionne sur les raisons qui nous poussent à utiliser des dessins pour écrire et sur la rectitude sociale qui fait en sorte qu’une phrase peut désormais créer un malaise si elle n’est pas ponctuée d’un sourire. Un jour, le mot «arrêt» sera jugé trop dur, et nos rues seront parsemées de pancartes octogonales rouges, sur lesquelles on pourra lire «stp arrête lol ;)». Je vous aurai prévenus.

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Derniers commentairesRSS
  • Catherine Martel

    Je suis totalement d'accord avec l'auteure au sujet du lol. Il me fait grincer des dents! Si au moins les gens qui l'utilisent riaient à gorge déployée à chaque fois qu'il l'écrivent, le monde serait un endroit plus joyeux. Mais le lol a perdu son sens de laughing out loud. Il est utilisé pour atténuer des propos qui pourraient paraître «secs». Pourtant, le lol ajouté à chaque commentaire sur Facebook ou n'importe quel forum m'irrite cent fois plus qu'une réponse un peu sèche! Pu capable du lol. Pourquoi ne pas réintroduire le point d'ironie suggéré par Marcellin Jobard en 1841? Tant qu'on s'en tient à un seulement...

    8 Nov 2012 | Catherine Martel | Montréal

  • C'est quoi, le TJ Montréal ?

    Sinon... Gide défend déjà «malgré que». Alors, si on veut en rester au français de la première moitié du dernier siècle du dernier millénaire, on élimine Internet... et lol.

    Pour ce qui est des trombines, je m'arrange pour qu'elles restent typographiques (j'hayis [oui, oui] les machin jaunes qui gigotent) en remplaçant le tiret par un autre signe ou en tapant un clin d'œil de gaucher (-;

    Quant aux auteurs de LOL et autres ÀHDR, je les classe immédiatement dans la case des malotrus.

    7 Nov 2012 | Anne

  • Votre première phrase n'est pas écrite de la meilleure façon qui soit.....

    7 Nov 2012 | Georgette

  • Justement Judith, vous le dites. Pour pallier à l'absence de non-verbal.

    Non aux ponctuations qui n'en finissent plus, ça met dans un état de panique, quoique parfois ça peut vouloir être l'effet recherché. J'en conviens, on pourrait simplement doubler le signe que ça suffirait. À l'ère rapide d'internet et des SMS, c'est très pratique. Deux points d'exclamation donnent une idée plus précise de "à quel point" (il y a surprise ou urgence ou indignation, etc.) Un seul, bin c'est tiède. Ça dit qu'on est surpris un peu. Alors doubler la ponctuation permet d'économiser du temps et des caractères (n'oublions pas Twitter et sa limite de 140 symboles) en n'ayant pas à écrire trop d'adjectifs.

    Idem pour les smileys et onomatopées. L'ironie, par exemple, sans ça, on la montre comment dans un très court message? Et ça permet d'adoucir le ton quand au fond on est fâché. D'accord, ça limite la portée. On aurait peut-être bien voulu que notre interlocuteur sache qu'on est vraiment fâché contre lui. Mais comme on n'a aucune idée de l'état dans lequel il sera lui au moment de recevoir le message, et bien ça peut être salvateur (pour la relation) un petit clin d'oeil. Parfois ce dernier fait toute la différence. Parfois il a permis d'éviter une escalade de courriels incendiaires entre collègues de travail.

    Ça ne veut pas dire qu'on n'écrit mal ou qu'on prend l'autre pour un cave qui n'a pas compris notre humour, satire, ironie, infinie tristesse (mais t'inquiètes, je vais m'en sortir). Ça apporte quelque chose de plus qu'on pouvait autrefois faire passer même lors d'une correspondance "classique" parce qu'on y mettait plus de temps, plus de forme, plus de coeur aussi.

    Aujourd'hui, tout va trop vite. Et les !!, les ??, les %$#!!@*(!! et autres :) :P sont bien pratiques pour dire un peu plus en pas beaucoup.

    mais pour ce qui est des symboles.

    7 Nov 2012 | Alex

  • Myriam St-Denis Lisée

    Génial comme billet, j'adore!

    (d'une fille qui utilise trop souvent les !! et les :-) mais qui s'est défait du lol depuis longtemps!)

    7 Nov 2012 | Myriam St-Denis Lisée | Montréal

  • Marie-Elaine Mineau

    Newsflash: "Malgré que" est désormais toléré.

    7 Nov 2012 | Marie-Elaine Mineau | Salaberry-de-Valleyfield

  • Karl X

    TROLOLOLL

    !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

    7 Nov 2012 | Karl X | Montréal

  • "Malgré que" ce n'est pas français.

    6 Nov 2012 | royer nicolas

  • J'ai rit ma vie en lisant ton texte. Merci!!!!!!!!!!! LOL ;) .....

    6 Nov 2012 | Camille

  • bof....très poche comme sujet.

    6 Nov 2012 | carolyne

  • Cool, l'article. Par contre, "malgré que", ça se dit pas. Mais cool quand même, l'article.

    6 Nov 2012 | sum-1

  • Le problème, avec les réseaux sociaux (que j'utilise très fréquemment), c'est que ce n'est pas tout le monde qui a d'excellentes compétences de lecture. Si l'on sait que presque la moitié de la population québécoise est analphabète fonctionnelle, on comprend mieux pourquoi les gens usent de ces petits bonshommes... Pour un excellent lecteur, il est facile de comprendre l'ironie sans que la phrase se termine par un clin d'oeil. J'ai étudié et enseigné la littérature assez longtemps pour savoir que les "lol" ne sont pas nécessaires à la compréhension d'un texte. N'avez-vous jamais lu Boule de Suif de Maupassant ou Candide de Voltaire? Deux oeuvres ironiques et, pourtant, aucun bonhomme sourire. Oui, cela se fait, comprendre l'ironie écrite sans toute la parade de clins d'oeil. Vrai que c'est beaucoup plus difficile à faire en 140 caractères, mais, encore une fois, les habiles lecteurs y arrivent.

    Je comprends les personnes qui détestent l'usage des petits bonshommes parce qu'elles saisissent tout de même l'ironie et le sarcasme. Mais, quand je pense à certains de mes étudiants de cégep qui avaient de la difficulté à saisir les propos des oeuvres que j'avais mises au programme, je me dis que ce n'est pas si mal que ça, les clins d'oeil. Les réseaux sociaux ne sont pas des plateformes pour littéraires aguerris, après tout.

    6 Nov 2012 | Catherine

  • cool story bro

    6 Nov 2012 | REALBOSSÉ

  • Mis à part les fautes ici et là et qui font un peu saigner les yeux quand on lit un billet qui, justement, parle de l'usage adéquat de la richissime langue française, je suis assez d'accord avec ce texte.

    J'ajouterais toutefois quelques nuances : clin d’œil, bonhomme-sourire et onomatopées indiquant qu'on se marre sont essentielles sur des plateformes comme les réseaux sociaux si on ne sait pas, justement, se servir de la sus-mentionnée richesse du langage, et je fais ma baveuse, mais il y a un paquet de gens qui ne savent pas comment agrémenter un texte de ces multiples petits mots qui en allègent le poids.

    Parce que nous sommes, sur les plateformes "sociales", dans le monde de l'écrit, et que l'humour, en particulier l'ironie, passe *très* mal par écrit, il est important, quand on écrit quelque chose, d'indiquer d'une façon ou d'une autre le ton qu'on emploierait si on était face à face, avec tout le non-verbal et l'étincelle dans les yeux qui permettraient de comprendre tout de suite qu'on ne fait que blaguer. Certains le font par les mots, d'autres par les signes cabalistiques qui nous servent de ponctuation humoristique à l'écrit, d'autres encore avec les deux. C'est énervant, mais c'est essentiel.

    Ce qui est plus difficile, c'est de s'en défaire quand on écrit "pour de vrai"... genre un billet de blogue quoi. Mais là Judith, c'est justement son métier.

    (ah oui et sinon, pour les points d'exclamation, je plussoie complètement !!!!!!! ;) lol)

    6 Nov 2012 | Geneviève

  • Moi, ce n'est pas tant les fameuses émoticônes qui m'horripilent mais la surabondance de sigles. Le TJ Montréal. Est-ce vraiment nécessaire? Est-on si pressé? Tiens, ça me rappelle l'excellente chanson de Desjardins...

    6 Nov 2012 | marielou

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