Ou probablement la réflexion la plus grinçante, sentie et récurrente qu’on m’ait servi dans ma vie. C’était le Forum mondial de la langue française, cette semaine. C’est l’heure de regarder notre français en face.
Vouloir être lucide, je dirais que les choses se portent plutôt mal de notre côté de la francophonie.
D’abord, au Forum mondial, cette semaine, plusieurs éléments forts intéressants. Appel à « l’indignation linguistique ». Promotion du multilinguisme pour échapper à l’unilinguisme anglais dans les relations internationales. Souci marqué de rendre au français sa « juste valeur », à titre de langue mondiale. Questionner le monopole de l’anglais dans l’enseignement et dans la recherche. Possibilité d’instaurer une «Loi 101» en France pour freiner l’anglo-invasion dans l’affichage commercial…
Mais le Forum aura également été une occasion pour moi de poser un regard lucide sur notre rapport au français, ici, chez nous.
Alors que nos bons Charest et Harper se targuaient sous les yeux des francophiles du monde entier que le français au Canada se porte à merveille, j’avais des bouffées de chaleur désagréables.
Il semble évident que nos braves dirigeants profitent de la nonchalance généralisée pour distiller sans remous le recul alarmant du fait francophone en Amérique.
Oui, la nonchalance généralisée. Et oui, le recul alarmant du fait francophone en Amérique. Qu’on se berce d’illusions de toutes nos forces n’y changera rien.
Nous errons, quelque part entre la tentation anglo-saxonne et le désintérêt de nous-mêmes. Nous nous distançons petit à petit de nos allégeances francophones, persuadés que l’aspect « pratique » de l’anglais est inévitable.
Au Québec, la réalité, c’est que le français est à même de devenir un artéfact élégant, qu’on emploierait à loisir. Une sorte de relique à laquelle les combats de nos ancêtres nous lient, mais qu’on tablette aisément; parce que c’est en anglais qu’on va loin dans la vie.
Si je dis ça, c’est parce que c’est le genre de raisonnement qu’on m’a servi dès mes premières années à l’école primaire. Enfants des années 90, on nous a très tôt fait comprendre que l’anglais était la clé de la réussite et qu’un unilingue francophone peinerait toute sa vie pour joindre les deux bouts. L’ascenseur social, nous aura-t-on fait comprendre, part du rez-de-chaussée de l’anglophonie. Un point, c’est tout. Et pour se déculpabiliser, on nous faisait chanter du Félix Leclerc dans les classes de musique.
Mais c’est de voir la ferveur avec laquelle cette logique débilitante pour la francophonie a été assimilée par les jeunes de ma génération. Très franchement. L’amour du français est un luxe qui a malheureusement assez peu de valeur sur le marché du travail. On aime le français dans sa chambre, en écoutant du Claude Léveillée. On lit du Nelligan, on le partage sur Facebook et on s’extasie. Mais cette admiration est passive, largement surpassée par « l’impératif » que représente l’anglais.
L’amour et l’attachement au français qui nous distingue au sein de ce continent est une chose. Mais ce n’est malheureusement pas à force d’amour qu’on garde une langue en vie. C’est à force d’usage. D’usage correct et d’usage « important ». À ce chapitre, la tendance sera épouvantablement difficile à renverser…
Et rien ne s’arrange en vieillissant. Au CÉGEP, le microcosme du Collège Jean-de-Brébeuf aura eu raison de mon optimisme linguistique. C’était de voir ces enfants aux parents strictement francophones privilégier l’anglais entre eux pour s’exprimer. « Dude, sérieux c’est pas en français que je vais faire du cash! »
« L’élite de la société », nous disait-on, était appelée à être formée entre les murs de cet établissement. Eh bien « l’élite de la société », mes amis, parle en anglais. C’est la triste réalité.
Je ne sais pas où on s’en va avec nos skis, mais la pente devant nous n’a absolument rien de rassurant.