Sauver les meubles

Sauver les meubles
10 Mai 2012

Par Catherine Therrien  |  Publié dans : blogue

Pour la première fois en voyage, j’ai eu hâte de rentrer. Je ne suis pourtant partie que deux petites semaines. Je ne suis pas partie l’esprit léger, mais le cœur un peu gros, avec un arrière-goût de désertion dans la bouche.

Je me serai pour la première fois accroché les pieds à l'aéroport, inquiète, fâchée, indignée. Le coeur avec les étudiants en grève plutôt qu'avec mes Aéroplans.

À toi, inévitable touriste français croisé avec une amie au détour d’une rue en Europe, toi qui sautes sur l’occasion de singer notre accent pour nous hurler au visage, hilare : « Ah ben TABERNACLE, des petites Québécoises ! », tu n’aurais su mieux dire, cousin : ces jours-ci, la p’tite Québécoise est en tabarnak.

Il faut dire que j’étais d’abord partie pour présenter mon documentaire dans un festival en Suisse. Grand moment de fierté, où l’ambivalence des sentiments était pourtant à son comble. Fierté et dégoût en racontant la crise sociale qui nous secoue, ses raisons, la solidarité qui se profile derrière le mouvement étudiant. Triste de ramener à l’ordre les collègues internationaux qui ont l’encensement facile, par réflexe, devant le système de financement canadien. Triste de l’état de la situation, impossible à nier, sur les coupures en culture qui visent directement les documentaristes. Doc Canada en dresse d'ailleurs bien la liste ici.

J’ai cherché les mots justes, les statistiques percutantes pour expliquer ces coupures qui s’ajoutent à d’autres, récentes, certainement pas encore cicatrisées. Mais rapidement, c’est l’émotion qui prend le pas sur les mathématiques. C’est Patricio Henriquez qui disait qu’un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans album photo. Sans documentaire, on n’a pas de mémoire collective, on est une maison sans miroir. Le gouvernement ne veut pas de photos de famille, il ne veut pas de traces, pas de reflet de lui-même. De toute façon il fait si noir, j’ai l’impression qu’on aurait beau s’échiner sur le déclencheur, on n’y verrait rien.

Les coupures ont ceci d’ironiques que le documentaire va bien. Il va même très bien. Les calculs devraient rassurer les économistes, puisse leur vocabulaire ici servir:  il n’a jamais été si populaire, prospère. Je ne dis pas que le République, un abédédaire populaire d’Hugo Latulippe a battu Hunger Games au box office, mais je dis que les RIDM et autres festivals documentaires canadiens, ont enregistré ensemble une hausse incroyable, 77% depuis 2007. C’est énorme. Le documentaire a le vent dans les voiles. L’album photo risquant de s’épaissir, le réel documenté, le gouvernement coupe les vivres, espérant qu'en nous coupant les ailes, nous n'aurons d'autre choix que de raser le sol.

En coulisse, on se mobilise, on cogite en sous-comité, on prépare les prochaines actions. Le réalisateur Kevin McMahon a publié un superbe plaidoyer pour le documentaire dans le National Post, on s'assoit par centaines devant l'ONF, les amis se mobilisent lors des Hot Docs, le temps d'une manif spontanée. Mais l’impression de déjà-vu est puissante. Une campagne pour sauver le documentaire avait vu le jour suite aux coupures en 2009, avec tout ce que ça comportait de porte-paroles éloquents, de site web, de blogue, de vidéos qu'on souhaitait virales. Et hop, nous y revoilà, trois ans plus tard, dans la même galère. Le sable était déjà mouvant, on nous en a seulement pitché une poignée de plus au visage.

Je rêve d'olympiades comme au secondaire, avec une course à relais qui ne risque pas de s'essoufler. Car nul duvet mou de l'école voisine pour nous ravir le podium, nul boulet aux excuses de crampes menstruelles pour nous ralentir. Ce serait la course à relais de la protestation, où on ne s’indigne pas de façon cloisonnée. Avec les étudiants, les environnementalistes, c’est au tour des cinéastes à rappeler au gouvernement que la culture est aussi un bien commun, que tout ça est lié pour des raisons idéologiques. Je nous souhaite, des actions plurielles et spontanées, du grand dérangement qui ne se retranchera pas seulement derrière des porte-paroles ou des communiqués de presse.

Il y aura sûrement, dans le détour, une gang de « responsables » là aussi, pour nous rappeler qu’il ne faut pas charrier, que l’économie va mal, que les vieux vieillissent, que les chiffres parlent, que les priorités sont évidentes, rationnelles, qu’il ne faut pas faire nos difficiles, que l’économie est une science mathématique. Il y aura sûrement un vieux ministre d’la vieille qui discréditera, condamnera, lors d’une sortie médiatique planifiée, les actions, les demandes, les moyens. Je ne peux m'empêcher de penser à Robert Morin, qui a déjà dit faire du cinéma d’huile de bras, du cinéma de sauvage de meubles. Et bien justement : les ressources faméliques et les coups de battes de baseball dans la face nous auront appris ça: se relever, faire bien, faire vite, avec peu de moyens.

Dans toute la contestation étudiante actuelle, il me semble que la poésie prévaut sur tout le reste.  Les mots pleuvent comme jamais, j’étais si fière de lire de loin des textes touchants, découverts avec chaque précieux accès à du wifi, des textes-donneurs-de-frissons, de mal-du-pays. Des textes qui prouvent que lorsque la poésie s’en mêle, impossible de faire le tour de notre indignation. J'ai hâte que le cinéma saute dans l'arène, qu'entre cinéastes, producteurs et scénaristes, nous frappions fort. Que comme les étudiants nous soyons, nous aussi, vraiment créatifs dans notre résistance.

Derniers commentairesRSS
  • Aucun commentaire !

Commenter



    Le chien Urbania

    Vous devez être membre afin d'utiliser l'outil dock

    Devenir membre