Génération de drogués

Génération de drogués
8 Août 2011

Par Mélissa Verreault  |  Publié dans : blogue

Pas étonnant que le récent décès d’Amy Winehouse ait touché tant de gens : cette abonnée aux cures de désintox qu’une mort abrupte aura transformée en figure mythique ne fait que nous renvoyer notre propre image. Parce que nous sommes bel et bien tous des drogués.

D’accord, nous ne sommes pas dans Requiem for a dream, tous sur le point de nous faire amputer un bras parce que nous nous sommes trop piqués, mais nul besoin de consommer de l’héroïne quotidiennement pour dire que l’on est camé. Il y a quelques jours, une étude a confirmé que les Britanniques étaient accros à leurs téléphones intelligents, à un point tel qu’ils les ont rebaptisés les « Crackberries ». Nos cousins de la Grande-Bretagne sont loin d’être les seuls à souffrir de dépendance ; la plupart d’entre nous sommes accros à nos iPhone, nos iPad, nos MacBook Pro, Twitter, Facebook, la télé câblée et à tout ce qui se branche. Nous vivons rivés à nos écrans, dans l’attente d’un courriel qui va changer notre vie, d’un SMS qui nous dira ce que nous allons faire de notre soirée, d’un poke qui nous fera croire que notre ex a encore envie de nous voir. Nous cliquons sur « refresh » toutes les deux minutes, trouvant que notre fil de nouvelles ne dit justement rien de nouveau, que le monde ne change pas assez vite. Nous avons besoin d’images qui flashent, de musique qui bouge, d’adrénaline. Nous sommes accros à la vitesse.

J’ai passé le week-end dernier à la montagne, avec une bande de vieux Italiens retraités. Nous avons joué aux cartes, lu, jardiné – dans un vrai jardin, j’entends, avec de vrais légumes, vous savez, ceux qui vous salissent les mains lorsque vous les récoltez, presque comme dans Farmville, quoi. Nous avons fait des randonnées, lesquelles étaient suivies de longues siestes, et nous avons mangé. Beaucoup mangé. Mangé longtemps. Un service, deux services, trois services, un dessert, un café, un digestif. Des heures autour de la table à rire, discuter, rire encore. Tout ce que nous faisions, nous le faisions sans nous presser.

À un certain moment, le grand oncle de mon copain nous a demandé depuis combien de temps nous étions mariés. Bientôt un an, que nous lui avons répondu. « Oh, c’est beaucoup ! », s’est-il exclamé, lui qui est avec la même femme depuis 52 ans. « Je veux dire, pour vous, votre génération, un an, c’est énorme. Le temps ne passe pas de la même façon qu’avant. » Il a dit ça sans jugement, seulement avec une légère incompréhension dans la voix, quelque chose comme un regret. L’air de se dire « C’est un peu dommage, quand même. » C’est là que je me suis demandé si nous n’étions pas tous en train de nous foutre un immense doigt d’honneur dans l’œil, avec notre technologie et notre supposé progrès. Si nous ne passions pas à côté d’une affaire essentielle : la lenteur.

Tout va si rapidement, lorsque nous nous déconnectons pendant 24 heures, nous avons l’impression d’avoir raté une foule de choses fondamentales. Peur de ne plus être dans le coup parce que nous n’avons pas suivi de minute en minute la saga Lagacé-Hamad. Crainte d’être devenus out parce que nous n’avons pas vu les vidéos EAT, LEARN et MOVE, qui circulent depuis à peine 5 jours et qui ont déjà été visionnées des millions de fois. Ces vidéos illustrent d’ailleurs parfaitement mon propos. Aujourd’hui, il est possible de faire le tour du monde en 60 secondes, via notre cellulaire, notre ordinateur ou notre tablette numérique. C’est merveilleux. Mais absolument terrible. Quel sens peut bien avoir une expérience qui a duré à peine une minute et que nous avons entièrement vécue par procuration ? Bientôt, les jeunes diront qu’ils ont fait l’amour après avoir éjaculé de manière précoce en visionnant des clips pornos en ligne. Cela leur suffira.
Derniers commentairesRSS
  • Mélissa Verreault

    Merci m'sieur Henrard. Il manque le bouton «J'aime» version Urbania. C'est bien en fait: ça nous oblige à prendre le temps d'écrire nous-mêmes ces 5 lettres. Lentement.

    9 Août 2011 | Mélissa Verreault | Lévis

  • Pascal Henrard

    J'aime.

    8 Août 2011 | Pascal Henrard | Montréal/Bruxelles

  • Mélissa Verreault

    À qui le dis-tu, Amélie!

    8 Août 2011 | Mélissa Verreault | Lévis

  • déjà fait via facebook,

    et pas de téléphone intelligent pour moi, la vie se vit mieux comme ça! ;)

    8 Août 2011 | Amélie

  • Mélissa Verreault

    Fait plaisir, Amélie. Merci à toi de le partager, en fait - sur les réseaux sociaux, par courriel et via ton téléphone intelligent ;)

    8 Août 2011 | Mélissa Verreault | Lévis

  • Très bon article,

    merci de le partager!

    8 Août 2011 | Amélie

  • Mélissa Verreault

    Alors là Geneviève, on se comprend.

    Non mais, la vraie vie, quelle belle invention, hein?!

    8 Août 2011 | Mélissa Verreault | Lévis

  • Geneviève Gauvin

    Merci.

    Je n'ai pas de téléphone intelligent et donc, par défaut, je hais ceux qui en ont. Ou en fait, je les ai déjà aimé. J'ai des amies qui n'ont plus de visage, rien qu'un dessus de tête à qui je suis franchement tannée de parler. Où est passé cette époque où l'on se parlait face à face? Maintenant, si je veux parler à quelqu'un, je dois le texter, même s'il est à mes côtés.

    Ah et puis c'est une coche insultant quand tu essais d'avoir une conversation et que la personne ne retient rien de ce que tu as dit parce qu'elle textait quelqu'un d'autre ou qu'elle était en train de voir si son wall avait changé. Il me semble que passer du temps avec une personne RÉELLE vaut plus qu'avoir une tonne d'amis virtuels.

    Je lève mon verre à la réalité!

    8 Août 2011 | Geneviève Gauvin | Sherbrooke

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