Les persécutés

Les persécutés
8 Juil 2011

Par Judith Lussier  |  Publié dans :

Parce que les intellos sont aussi des anti-populaires.

Billet où je m’immisce dans la bataille entre Marc Cassivi et Patrick Lagacé autour de Wajdi Mouawad.

Ce débat entre les intellectuels et les autres a des airs de bataille de cours d’école. «Il m’a traité d’intello! Bouh!» Comme si 1. Être un intellectuel était une mauvaise chose et 2. Nos intellectuels étaient de grandes victimes au Québec.

Dans la cour d’école du Québec, c’est vrai que Marc Cassivi se fait taquiner parce qu’il utilise des mots comme «pugnacité», «flargornerie» ou «rédhibitoire». Il doit être tanné qu’on le traite de «suffisant» et de «prétentieux» parce qu’il connaît plus de mots que bien du monde et qu’il aime des films obscurs. Ça paraît.

En même temps, j’ose imaginer que ça lui fait un petit velours d’être taquiné sur la base de son érudition. Si j’étais une intellectuelle, j’apprécierais secrètement que l’on souligne à grands traits mes connaissances, quitte à en tirer un peu d’exaspération.

Mais je ne suis pas une intellectuelle. Pas par manque de moyens ou parce que c’est mal vu, mais par manque d’intérêt.

Petite anecdote. En 2009, j’habitais à Paris. C’est là que j’ai commencé à écrire un livre sur les dépanneurs. Un soir que j’étais avec un groupe d’intellectuels, des vrais (il y avait dans ce groupe un agrégé de philosophie, un fils de président africain en exil et d’autres étudiants de la Sorbonne), j’ai parlé de mon projet. «À quel titre écris-tu ce livre? Es-tu sociologue, économiste?», m’a demandé l’un d’eux, le fils de président je crois. «Bah, à titre de journaliste», que j’ai répondu. «Ah…» Malaise. Pourquoi ce malaise? «C’est parce qu’ici, en France, les journalistes écrivent en général des livres pas très sérieux», m’a-t-il expliqué. «Ah, mais je n’écris pas un livre sérieux. Il s’agit plutôt d’un livre de culture populaire», ai-je répondu. Abasourdi par la fierté avec laquelle je m’associais à l’expression «culture populaire», mon intellectuel m’a répondu : «Ah, t’es pas déçue?».

Non. J’avais zéro complexe d’écrire un livre sympa sur ce petit commerce typique du Québec où, selon Wajdi Mouawad, les gens se parlent presque par onomatopées. Personnellement, je n’achèterais pas un livre intitulé «La langue d’usage dans le dépanneur québécois», ou «Le transfert des connaissances entre employés des commerces de proximité». J’ai écrit un livre que j’aurais eu envie d’acheter, tout simplement. Sacré dépanneur!

Mais là, «sacré» (qui renvoie bien sûr au jour du seigneur et aux perrons d’églises qu’ont remplacés les dépanneurs) certains doivent se dire que j’ai un petit fond intello. Faudrait d’abord définir la chose. Ma mère a deux baccalauréats, deux maîtrises, un doctorat, et je vous jure qu’il ne s’agit pas d’une intellectuelle. Parce qu’elle ne fréquente pas les théâtres? Parce qu’elle ne lit pas Le Devoir? Parce qu’elle a l’air de la chienne à Jacques? Allez savoir. Je voulais sûrement juste placer le fait que ma mère est très cool avec tous ses diplômes.

Dans la fameuse entrevue relatée par Patrick Lagacé et qu’on peut écouter ici, Mouawad dit que «pour un adolescent Québécois, un garçon [comme lui] qui ne fait pas de sport, qui porte des lunettes et qui a un accent français, c’est vraiment un intellectuel qui n’est intéressé que par la lecture». Alors si c’est ça, Mouawad démontre qu’il n’est justement un intellectuel que par son accent et ses lunettes. Et par sa belle voix feutrée, devrais-je ajouter. Car les raccourcis qu’il prend pour décrire la société québécoise sont dignes des plus grands démagogues. «Au Québec ci, au Québec ça».

Au Québec, on est aussi anti-populistes. L’un parlera avec condescendance du Journal de Montréal, écoutera Dieu merci! en cachette et aura toujours dans sa petite poche une tirade contre les humoristes. Récemment, une recherchiste que je ne connaissais pas me racontait son parcours professionnel : «J’ai fait ci, j’ai fait ça, et euh (face de dédain) j’ai aussi fait de la recherche pour l'émission Juste pour rire en direct à TVA».

Ça m’a fait sourire. Dans certains cercles (mot à la mode ces jours-ci), il est moins glorieux de travailler pour une émission regardée des milliers de téléspectateurs que pour une pièce de théâtre vue par quelques initiés. Dans certains cercles, c’est Éric Salvail qui se fait niaiser, et c’est Marc Cassivi qui est louangé. Certes, ces cercles sont moins gros, mais ils existent.

Finalement, c’est comme si au Québec, les intellectuels n’assumaient pas leur érudition dans les cercles populaires et vice-versa. Ça fait que tout le monde est malheureux. Sauf moi, parce que j’ai du respect pour les deux côtés du mini wheat, parce que je suis pleine de candeur, parce que je m’en fous au fond. Je n’ai de condescendance ni envers l’un, ni envers l’autre.

Wajdi Mouawad dépeint les Québécois comme des espèces de Rougon-Macquart qui possèdent à peu près trois mots qui ne sont pas les bons. C’est chien. C’est faux. C’est malhonnête, et ce l’est sûrement parce qu’il en veut encore à ses camarades québécois de l’avoir niaisé dans la cour d’école lorsqu’il était adolescent. Qu’il assume son côté intello, qu’il nous laisse écouter Dieu merci! en paix et les vaches seront bien gardées.

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Persécutions plus graves
Mercredi, j’ai injustement intitulé mon texte sur le procès Turcotte «Au tribunal des clowns». Ça ne voulait pas dire grand chose, et ça reflétait beaucoup plus la première version de mon billet, qui a évolué en cours d’écriture. J’ai conservé le titre parce que je trouvais que ça faisait beau, que ça aurait pu être le titre d’un grand chroniqueur, comme Michel David ou Yves Boisvert. En me la racontant de la sorte, j’ai insulté Fredolini, clown, producteur, fondateur du Cirque national des clowns et de L'Auguste rendez-vous. «Votre titre est offensant et sans aucun lien» m’a-t-il écrit. Je m’excuse auprès de tous les clowns qui ont été offensés par le titre de ce billet et compatis avec eux pour toutes les fois où l’on utilise indument les expressions «un vrai cirque» ou «on nous prend pour des clowns». Veuillez recevoir ce texte en guise de dédommagement : Prof de clown.
Derniers commentairesRSS
  • Pour un clown, aucun sens de l'humour...

    9 Jan 2012 | Claude Langlois

  • Ma mère a deux baccalauréats, deux maîtrises, un doctorat. Votre mère était incapable de prendre une décision et elle a donc traîné à l'université comme bien d'autres parasites.

    Demandez lui: était-ce utile ces papiers? Certain qu'elle répondra NON!!!!

    13 Nov 2011 | Marc Lavoie

  • Patrick Lagacé: un débat d'intellectuels??? On a pas les intellectuels qu'on avait!!!

    13 Nov 2011 | Marc Lavoie

  • Très intéressant cet article, j'ai spécialement aimé la partie où vous vous positionnez entre les pro-intellectuels jusqu'au-boutistes et ceux qui conspuent toute trace d'intellectualisme. Ceci parce que ça reflète bien ma propre pensée. On est sûrement plusieurs à ne pas se complaire ni d'un côté, ni de l'autre de ce débat.

    Le dernier paragraphe m'a rappelé cette bonne (et vieille) blague où on dit de quelqu'un qu'il est "aussi intelligent qu'une borne-fontaine" et qu'on y répond: "Heille, c'est chien pour les bornes-fontaines!"

    14 Juil 2011 | Mathieu Daneault

  • yé!

    10 Juil 2011 | Olivier Adam

  • Adorable billet!

    10 Juil 2011 | Véronique Robert

  • Propos intéressant. Cependant j'aimerais préciser que si des gens n'aiment pas Marc Cassivi, ce n'est pas parce qu'il est est un intellectuel mais plutôt parce qu'il est suffisant. Il tient un peu de Réjean Tremblay à sa façon. Toujours à nous dire qu'il a des goût musicaux formidables, qu'il était là lors d'un des tout premier concert musicaux des Tragically Hips, etc... Ici l'espace me manque et cela serait trop long. C'est ce que j'appelle un ''esthèteux'' pseudo-intellectuel. Je préfère de beaucoup un Steve Proulx à un Marc Cassivi. En terminant, pas mal pour quelqu'un qui se définit comme n'étant pas une intellectuelle de citer les Rougon-Macquart. Combien de personne au Québec savent que vous référez à l'oeuvre de Zola? Probablement ceux qui ont fait littérature au cégep ou à l'université. Et ces gens, sont-ils des intellectuels ou tout simplement des amoureux des livres?

    Bonne journée Mme Lussier.

    8 Juil 2011 | Marc Tremblay

  • Finalement je crois que tout ce débat se résume à la modestie légendaire des Québécois. Ça peut être une bonne et belle vertu bien entendu (l'humilité), mais le revers de la médaille est que la prétention est ici un péché capital. Mieux vaut garder son ambition sous le manteau; c'est bien évidemment le contraire à Paris.

    Personnellement ça ne me fait pas un pli que la journaliste parle d'elle-même pour étayer ses arguments, c'est un peu le propre de la chronique.

    8 Juil 2011 | Guillaume N.

  • Fabien Loszach

    j'aime votre humour Mme Lussier.

    8 Juil 2011 | Fabien Loszach | Montréal

  • Judith Lussier

    Vous avez raison, monsieur Lozsach, et j'ajouterais que nous, les égocentriques, sommes aussi persécutés dans cette société.

    8 Juil 2011 | Judith Lussier

  • Fabien Loszach

    super cet article, très bien ficelé, ce n,est qu'à la fin qu'on se rend compte que sous couvert de parler d'un débat, la journaliste n'a finalement que parlé d'elle.

    J'ai l'impression de la connaitre un peu mieux au moins.

    cordialement

    ps: passez le bonjour à Guindon

    8 Juil 2011 | Fabien Loszach | Montréal

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