Au tribunal des clowns

Au tribunal des clowns
6 Juil 2011

Par Judith Lussier  |  Publié dans : blogue

Wajdi l’aurait absout, lui, Guy Turcotte.

Hier, deux choses sont arrivées : Guy Turcotte a été déclaré non criminellement responsable du meurtre de ses deux enfants, et moi, je me suis enflammée contre Wajdi Mouawad à cause de cette entrevue rapportée par Patrick Lagacé dans La Presse.

Ça dit notamment que selon Wajdi, «les Québécois sont des émotifs qui non seulement parlent mal, mais qui méprisent les idées au profit des émotions». Comme toute bonne Québécoise émotive, j’ai parlé à voix haute à la lecture de cet article. «Ça s’peut-tu», «maudit condescendant», «j’ai jamais dit ça à mon gars du dépanneur, moi», etc. J’ai jugé tout haut. Pourtant, je n’ai pas entendu l’entrevue dont il est question. Et bien que j’aie Pat Lagacé en haute estime, impossible pour moi de poser un jugement éclairé sur Wajdi Mouawad sur la base de cette simple relation des faits.

Ça prend du culot, pour juger un homme. Du culot, ou énormément d’information.
 
Moi, Wajdi, je le connais très peu. Je ne sais pas s’il est sympa en privé. C’est sûr que sa fille l’aime et que quelques uns de ses anciens camarades de l’École nationale de théâtre le détestent même s’ils ne le disent pas en public de peur de ne pas jouer dans ses pièces parce que quand même, faut-il le reconnaître, il a de la graine de génie, ce Wajdi.

Même chose pour Guy Turcotte. On croit tout savoir sur sa vie, mais en fait, on en sait bien peu. On sait ce que nous relatent les journalistes judiciaires, et bien que j’aie confiance en ces derniers, impossible pour moi de poser un jugement éclairé sur Guy Turcotte. Vous trouvez peut-être que ce procès a été médiatisé à outrance, mais si vous saviez les détails qu’ils nous épargnent, et je vous épargne ce que je sais à mon tour, vous comprendriez peut-être la portée de notre ignorance dans ce procès.

En fait, la décision du jury au procès de Guy Turcotte m’a rassurée quant à la justice au Québec. Elle m’a même réconciliée avec la notion de jury.
 
Je trouve rarement qu’il est une bonne idée de remettre d’importantes décisions entre les mains d’humains lambda. Tout en suivant le procès Turcotte du coin de l’œil, je me demandais comment pouvait-on demander à douze personnes avec zéro bagage judiciaire de décider du sort d’un homme qui a tué ses deux enfants. L’enjeu est si complexe, et l’humain si peu fiable devant ses émotions.

Devant un pareil drame, deux réactions sont possibles : soit on tilte, on réagit au premier degré, ce qui ne donne jamais grand chose de bon, soit on prend le temps d’analyser les choses, comme le ferait Wajdi, évidemment : c’est un intellectuel. Nous devons donner ça à Wajdi, la première réaction est plus fréquente que la deuxième. Je ne sais pas si c’est plus vrai au Québec qu’ailleurs. Difficile de juger.

Reste que l’incongruité apparente du jugement témoigne du décalage entre notre perception de citoyens informés par les médias et celle de gens qui ont suivi le procès d’heure en heure depuis des semaines. La décision facile, celle du premier degré de l’émotion, basée sur la réaction primaire, celle que beaucoup ont eu hier, eût été de condamner l’homme. Tout simplement. Pour moi, le jugement qui a été rendu hier est la preuve qu’on peut confier d’importantes décisions judiciaires à de simples citoyens, et que ceux-ci prendront leur rôle assez au sérieux pour soupeser les faits, en dépit de leur émotion personnelle, telle que la consigne au jury le demande.

Hier, la palme de la sagesse est allée à ceux qui savent un peu mieux que nous de quoi il en retourne: la directrice des services de l'Institut Douglas, mon amie Delf Berg, les avocats criminalistes, Isabelle Richer. Même Claude Poirier était d’accord pour dire que les membres du jury étaient les mieux placés pour juger l’affaire Turcotte. Plus tôt durant les délibérations, le chroniqueur judiciaire a précisé: «Ils ont fumé, ils ont commandé du poulet, ils prennent leur rôle à cœur».

Soupeser les faits, j’ai bien l’impression que c’est ce que notre ami Wajdi aurait fait. Il en serait probablement venu à la même conclusion que les membres du jury. Mais je n'en suis pas certaine. Je n'étais pas là et je ne le connais pas.

Pat Lagacé m’a promis qu’il diffuserait aujourd’hui l’entrevue qu’il a fait venir de France sur son blogue.

Et pour ceux qui tiltent encore, lisez ceci et ceci, ça vous calmera peut-être.
Derniers commentairesRSS
  • Merci pour ce texte.

    8 Juil 2011 | Francis

  • Et Guy Turcotte? a-til fait ce geste sordide avec ses émotions ou de facon refléchie , intellectuelle comme vous dites???? D'une manière ou d'une autre, il n'y pas de facon d'excuser cet acte.....je crois que dans cette situation l'analyse intellectuelle de la chose est erronnée...les faits sont que Guy Turcotte a assassiné ses propres enfants point. Pourquoi chercher plus loin?...depressif, bipolaire, skizophrene...habiller en clown avec un parapluie dasn le cul....la reflexion ne va pas plus loin pour moi....cet homme doit etre enfermé un point c'est tout...et svp depuis quand l'humain qui intellectualise et supérieur à celui qui se laisse guider par ses émotions???? Je crois que ces deux dimensions forment l'esprit de l'etre humain de facon saine et équilibrée.et oui, certaines situations devraient etre analysées de facon intellectuelle et d'autres de facon émotive...Dites-moi, quel message donnons nous au peuple avec un verdict pareil?

    7 Juil 2011 | isabelle chevalier

  • Les derniers instants vécus psychiquement par ces deux petites victimes ont-ils pris autant de place au procès et dans les médias que l'état mental de leur assassin ? Pour ces deux innocentes victimes, de très jeunes enfants, il s'agissait de plus, ce qui ajoute à l'atrocité, de leur propre père, qu'ils venaient tout juste de câliner. Et voilà qu'un monstre tout à coup surgit dans leur chambre et, sans aucune pitié, les assaille, les tue... non, malheureusement c''est pas juste un cauchemar, mes chéris... Morts. À tout jamais. Affreusement, l'un après l'autre. Et nous discutons le plus sérieusement du monde - même le plus sincèrement du monde - de l'adolescence malheureuse et de la maladie mentale probable du père aimant, de la mère et de son nouvel amant. Pourquoi un crime aussi médiatisé, décortiqué, « justifié » ? Voyeurisme ou compassion ? Meurtre ou drame, il y a eu mort. Mort d'enfants. Drame familial différent ? ... et les cas Chénier, Latimer et combien d'autres... En quoi ? Justifions l'écart des peines imposées... Justice rendue ? Pour qui ? Les victimes ? Le parent assassin ? Les représentants de la loi ? La société ? Peur, trahison, souffrances atroces... les souffrances de l'auteur de la tragédie nous importeraient-elles plus que celles des victimes, qui n'avaient ici aucune chance de se défendre, disons-le. La peine ou la rage du père, les problèmes conjugaux, les amours passionnés de la mère, dénoncée par la conjointe même de son nouvel amant , voilà ce qui a fait les manchettes, Insanité, me direz-vous, si on avait insisté sur les coups de couteau, les visages horrifiés des enfants, les corps mutilés, le regard soudainement diabolique de cet homme qui avait dit-on toujours été un papa aimant... oui, dans quelle douleur atroce ont-ils quitté ce monde, ces deux enfants... oubliés. L'empathie, le doute, la colère, le désaccord, voire l'indignation, ce procès médiatisé, à tort ou à raison, suscite encore bien des opinions et des sentiments contradictoires et surtout démontre l'équilibre combien fragile de l'être humain que nous sommes et voulons tous si performant, si parfait ou presque, et pourtant si complexe. La preuve !

    7 Juil 2011 | man

  • Merci Judith Lussier.

    Première fois. Que je vous lis, je veux dire. J'ai sous mes yeux des lignes simples, directes et justes.

    Félicitations. C'est rare

    mp

    6 Juil 2011 | mpbeausejour

  • Vincent H. Turgeon

    Je travaille dans un dépanneur alors j'ai eu droit à tous les commentaires et opinions au premier degré (ou émotifs) sur cette affaire (que voulez-vous, il semblerait que les dépanneurs sont des endroits favorisant la confidence). Je voulais alors dire MERCI d'écrire cet article pour secouer les gens afin qu'ils réfléchissent davantage avec leur tête et leur objectivité plutôt qu'avec leur émotivité.

    6 Juil 2011 | Vincent H. Turgeon

  • Un article très bien construit. Je m'abonne. Sans être nécessairement d'accord, je n'ai ni le culot ni suffisamment d'information; faut voir la portée du jugement avant (après) de simplement songer à se venger. Ce genre de verdict me redonne aussi confiance en une justice médiane entre le bûcher et l'état policier.

    6 Juil 2011 | David

  • Faisons un parallèle, vous voulez bien?

    M. Robert Latimer, simple fermier, a euthanasié en douceur sa fille très lourdement handicapée par amour et compassion. Le crime est qualifié d'inexcusable et M. Mortimer obtient un verdict de prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 10 ans. // Guy Turcotte, cardiologue s'étant payé les meilleurs avocats du Québec, a donné 27 coups de couteau à son fils puis 19 à sa fille, le tout pendant que ses enfants criaient "Non Papa !". Verdict : folie passagère. 45 jours d'observation...

    Pour un professionnel de la santé,il savait très bien comment faire pour s'enlever la vie et il a choisi son "suicide" de façon à ce qu'il rate.

    6 Juil 2011 | Nico

  • ..et pour reprendre un status populaire sur Facebook aujourd'hui : "Olivier Turcotte, 5 ans, 27 coups de couteau. Anne-Sophie Turcotte, 3 ans, 19 coups de couteau... Guy Turcotte, 2 prozacs, 1 claque dans le dos, no stress le gros, t'es libre!!!"

    Je suis complètement dégouté....

    6 Juil 2011 | Nico

  • Malgré tout les arguments apportés et mon manque d'informations au sujet du dit procès, je continue à penser que dans chacun de ces drames familiales, que ce soit le meurtre du conjoint et/ou des enfants, les crimes passionnels sont en général perpétrés dans un état de déconnexion avec la réalité. Devrait-on du coup décriminaliser les crimes passionnels? NON!!!

    Il appartient à chacun de contrôler ses pulsions. Dans ce même ordre d'idée, un parent qui secoue son bébé au point de le blesser ou même de le tuer, il est fort probable qu'il ne pense aucunement aux conséquences de ses actes au moment de l'acte : colère, fatigue, etc. Non criminellement responsable aussi?

    Citation du premier "ceci" : "le jury a jugé l’accusé non responsable en raison du deuxième critère, c’est-à-dire son incapacité, au moment des faits, à apprécier la nature et la qualité de ces actes."

    Au risque de me répéter, c'est la nature même du crime passionnel que d'être "déconnecté" au moment de l'acte, incapable de se rendre compte sur le coup qu'on est en train de commettre un crime, mais ce n'est en rien une excuse et encore moins une raison de décriminaliser l'acte.

    Autre citation : "Aussi, à ceux qui prétendent que ce verdict "fera jurisprudence", il faut comprendre qu'on ne plaide pas la jurisprudence devant un jury. on le fait devant un juge."

    ... Faut pas nous prendre pour des cons là, quand-même!! Il y aura, quoi qu'on dise, jurisprudence pour les futurs procès du même types, point.

    En résumé, contrairement à toi, ce verdict amenuise le peu de confiance qui me restait dans notre système judiciaire.

    6 Juil 2011 | Nico

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