Logo

Voyage au bout de l’arc-en-ciel: partie 2

Notre journaliste a travaillé une semaine dans un CHSLD.

Par
Jasmine Legendre
Publicité

Pendant une semaine, j’ai travaillé à temps plein comme aide de service au Centre d’hébergement du Manoir-de-Verdun, un des endroits les plus touchés à Montréal par la pandémie, comptant 28 décès et des dizaines de résidents infectés. J’ai ainsi été une témoin privilégiée du manque criant de personnel et de la souffrance dont on fait état depuis plusieurs jours dans les médias, mais aussi du vent de solidarité qui souffle dans les couloirs de l’établissement. Récit d’une semaine en montagnes russes au coeur de la crise, au bout de l’arc-en-ciel.

Sylvie

«On a actuellement 9 500 personnes qui sont absentes dans l’ensemble du réseau. Et, juste au cours de la journée d’hier, là, c’est 800 de plus qui se sont ajoutées. On sait qu’il y en a à peu près 4 000 qui sont infectées»

Publicité

«On a actuellement 9 500 personnes qui sont absentes dans l’ensemble du réseau. Et, juste au cours de la journée d’hier, là, c’est 800 de plus qui se sont ajoutées. On sait qu’il y en a à peu près 4 000 qui sont infectées», calcule le premier ministre pendant sa conférence de presse quotidienne, en suppliant ceux qui ont terminé leur quarantaine de 14 jours de revenir au travail le plus tôt possible. «On a besoin de vous!», insiste-t-il, dans un cri du coeur aux airs de supplication. Nous sommes le 23 avril.

À la réception, Sylvie* et son moral d’acier sont fidèles au poste. «Bonne journée! Lâchez pas!», encourage-t-elle en remettant un petit sac rempli de sucreries à une infirmière venue ventiler à son bureau après avoir enfilé plusieurs heures de travail.

«Votre masque!», répète-t-elle à Monsieur Roberge qui fait encore des siennes. Un autre résident de l’un des cinq étages COVID descend à son tour au rez-de-chaussée pour fumer. Par ce geste banal, il vient potentiellement de contaminer tous les ascenseurs et le fumoir. L’équipe de ménage est dépêchée sur le champ pour effacer toute trace de son passage en désinfectant les surfaces.

Publicité

«Dors avec ton cellulaire près de toi. Et c’est normal d’avoir peur, mais tu vas t’en sortir. Je suis sûre!», lance au même moment Sylvie au téléphone. À l’autre bout du fil, une collègue en quarantaine a peur de tomber en détresse respiratoire seule chez elle. Elle a contracté la maladie. Léger frisson de peur, pour la première fois, j’ai le sentiment que la menace est réelle.

«Des remplaçants, on n’en trouve nulle part.»

Quand la coordonnatrice peine à organiser ses horaires parce que le grand patron met de la pression pour déployer des ressources dans un autre CHSLD, c’est encore Sylvie qui se porte à la défense des troupes. «On ne peut pas les envoyer d’un bord pis de l’autre comme ça! On fait tout en notre possible pour avoir les ressources nécessaires ici, ils doivent faire de même dans l’autre CHSLD!», argumente-t-elle. «Des remplaçants, on n’en trouve nulle part », soupire la coordonnatrice. Les casse-têtes d’horaire et le manque de personnel sont affligeants.

Publicité

Heureusement, des bénévoles commencent à s’amener en renfort. C’est le cas de Ruth, une enseignante au primaire anglophone arrivée il y a deux jours. Comme moi, elle n’a reçu qu’une formation rudimentaire «sur le tas», mais déjà elle s’applique à faire manger les résidents, à assurer leur toilette de base et à les changer. On pourra aussi bientôt compter sur certains habitués de la place, des bénévoles qui étaient là bien avant la crise, et qui se proposent de revenir sur les étages moins à risque pour désennuyer les résidents. Le temps est long quand on a que les quatre murs jaune-vert de sa chambre à regarder.

Une boule dans la gorge

«Salut Diane, tu dois rester entre les deux portes de l’entrée, attends-moi deux minutes», prévient Sylvie, stoppant net la visiteuse tout en enfilant ses gants. «Comment ça va?», enchaîne doucement réceptionniste. « Je viens pour maman », explique la dame, les larmes aux yeux.

La résidente en question, malade de la COVID, allait pourtant bien, mais son état s’est détérioré à une vitesse fulgurante. Diane est venue profiter des quelques minutes auxquelles elle a droit avec sa mère en fin de vie.

Publicité

Au même moment, je reçois une photo de ma grand-mère, résidente d’un CHSLD de la région de Thetford sur laquelle est écrit «Je vais bien et je vous aime». Grosse boule dans la gorge.

Après avoir réceptionné une livraison de visières, Sylvie m’envoie au cinquième où le souper sera bientôt servi aux bénéficiaires. Je monte en vitesse et attrape au vol les bribes d’une conversation entre infirmière et préposé. « Mme Tremblay dans la chambre 523, est-ce qu’elle va mieux aujourd’hui?». «Elle est morte ce matin à 7h30, ils vont venir la chercher en fin de journée».

Publicité

Il s’est écoulé près de dix heures depuis que le décès a été constaté Est-ce un délai normal? Peut-être, peut-être pas. Une chose est sûre, la morgue est débordée.

Au bout du corridor, une dame confinée à sa chambre fredonne une chanson en italien. Ça me fait sourire. Je lève les yeux, et vois l’employé du centre des loisirs se pointer pour réaliser quelques appels vidéoconférence avec les familles, au plus grand bonheur des résidents.

Une rare bouffée d’air frais.

Passer le temps avec Léo

J’arrive au CHSLD en même temps qu’une infirmière venue de Saint-Jean-sur-Richelieu pour le quart de soir. «Est-ce que c’est vrai qu’il n’y a pas de masque n95 sur l’étage COVID auquel je suis affectée?», me demande-t-elle, inquiète. Je la briefe sur l’efficacité de nos masques de procédure, adéquats dans les CHSLD. Un peu rassurée, elle monte au deuxième, un étage rouge.

Publicité

La routine de distribution du matériel complétée, me revoilà au cinquième. Il y a plusieurs personnes à nourrir, tout le monde en a plein les bras. Une collègue, profitant d’une brève pause, cogne des clous sur une chaise. Le surmenage guette.

Certains résidents portent encore leur bavoir du repas du midi. Ils n’ont probablement pas été changés non plus. Intuition qui se confirme à la tournée du soir : certaines culottes auraient mérité d’être remplacées bien avant.

Publicité

Certains résidents portent encore leur bavoir du repas du midi. Ils n’ont probablement pas été changés non plus. Intuition qui se confirme à la tournée du soir : certaines culottes auraient mérité d’être remplacées bien avant. Les préposées, même avec les meilleures intentions du monde, n’ont tout simplement pas eu le temps de le faire. Les résidents de cet étage souffrent de pertes cognitives et ne signalent pas toujours leur inconfort. Sans les vérifications régulières des préposés aux bénéficiaires, ils peuvent rester plusieurs heures avec une couche souillée.

Pendant le repas, l’infirmière aide aussi à faire manger les résidents. Une dame au dos recourbé est assise dans sa chaise, face à son plateau. Elle pleure, se parle à elle-même et refuse de s’alimenter. Plusieurs fois dans la soirée, je poserai doucement ma main dans son dos en espérant la réconforter.

Publicité

Disons-le, je commence à m’attacher à certains résidents, notamment à Léo, un ancien comédien et prof de théâtre de 92 ans.

Sa chambre «jaune» se situe dans un couloir «rouge». Discrètement, son bras sort du cadre de porte, c’est sa façon de m’inviter à aller le visiter. « J’irai au paradis, parce que l’enfer j’en reviens», peut-on lire sur son chandail. Je ne peux m’empêcher de penser que l’enfer, il le vit actuellement en CHSLD, privé de ses proches et de ses repères.

Sa soeur vient de lui téléphoner, lui racontant son périple en Amérique du Sud qui s’est conclu abruptement avec l’arrivée du virus. Entre les appels à sa femme et à sa soeur, il peint pour se divertir. «Ça me permet de passer le temps. Je suis content que tu t’intéresses à mon art», me dit tout sourire l’homme aux cheveux d’un blanc immaculé.

Publicité

Sa chambre est remplie de toiles. Les siennes côtoient celles de ses amis artistes, dont l’une signée Michel Tremblay. LE Michel Tremblay.

À TVA Nouvelles, qui joue en boucle sur les télévisions du Manoir, ça discute déconfinement. «C’est deux mondes parallèles ce qu’il se passe en CHSLD et dans le reste de la population.»

Après avoir mis tous les résidents au lit, je retourne au salon avec deux collègues. Linda, vient d’apprendre qu’un ami travaillant dans un autre CHSLD a la COVID. Depuis le début de la crise, elle-même a passé deux tests de dépistages. «On devient parano. À chaque petit signe, on a peur que ce soit ça», dit-elle sur ton un qui traduit son inquiétude.

À TVA Nouvelles, qui joue en boucle sur les télévisions du Manoir, ça discute déconfinement. «C’est deux mondes parallèles ce qu’il se passe en CHSLD et dans le reste de la population», affirme une médecin venue répondre aux questions des auditeurs. Elle ne croit pas si bien dire.

Publicité

En six semaines, Linda n’a pas vu une fois son petit fils de peur de le contaminer. C’est son cinquième anniversaire ce weekend, elle ira le visiter «juste une heure à l’extérieur, mais ce sera déjà ça», dit-elle en me montrant les photos où on le voit souriant devant son cadeau : des patins à roues alignées.

Entre espoir et désillusion

Alors que je me dirige au CHSLD pour ma dernière journée, le premier ministre Legault annonce 11 000 nouvelles inscriptions sur le site JeContribue. « On est confiants qu’avec ces personnes on va être capables de combler tous les postes dans les résidences pour aînés», soutient-il.

Sur place, la partie n’est toutefois pas gagnée, le personnel manque et on m’assigne à non pas un, mais deux étages où il n’y a qu’un seul préposé. J’aiderai entre autres à faire la toilette des résidentes du rez-de-chaussée qui préfèrent que ces soins soient prodigués par une femme plutôt que par le préposé et l’infirmier qui sont en poste ce soir.

«Fumer ma cigarette, c’est tout ce qu’il me reste. J’ai pu de vie sociale, je travaille tout le temps. Et maintenant, ils m’empêchent de sortir pendant mon shift sinon je dois me changer chaque fois.»

Publicité

«J’ai du mal à voir comment ils pourront embaucher plus de personnel s’ils manquent déjà de matériel sur les étages COVID», me dit, désillusionnée, une préposée aux bénéficiaires qui a passé les quatre dernières semaines sur un étage «rouge». Si elle aime toujours le contact avec les patients, elle avoue être épuisée. «Fumer ma cigarette, c’est tout ce qu’il me reste. J’ai pu de vie sociale, je travaille tout le temps. Et maintenant, ils m’empêchent de sortir pendant mon shift sinon je dois me changer chaque fois», exprime-t-elle visiblement exaspérée par les mesures sanitaires qui changent tous les jours. L’appel du 2000 $ de la Prestation canadienne d’urgence commence à se faire de plus en plus insistant.

Elle dénonce au passage l’hypocrisie de certaines familles qui pleurent dans les médias, parce qu’ils n’ont pas eu le temps de dire au revoir à leurs proches. «Ils n’étaient pas là avant, et ne seront pas plus là après.» Si les drames qui se vivent en CHSLD sont exacerbés par la COVID-19, ils sont loin d’être nouveaux.

Publicité

Pour mon dernier quart, je suis en zone froide, ce qui signifie deux fois plus de patients à nourrir et dont il faut changer la culotte.

Je recroise Albert, l’infirmier qui m’avait demandé de venir constater l’état d’une résidente du douzième étage en fin de vie. «Tu n’y croiras pas, mais elle remonte tranquillement la pente. Elle a même recommencé à s’alimenter», me dit-il. De petites victoires auxquelles s’accroche le personnel au front.

Je repense à Marie, cette préposée dévouée qui donnait des bains aux résidents, même si ça contrevenait aux consignes et qu’elle n’avait pas le temps pour le faire. Je lui souhaite d’avoir un jour l’aide qui lui permettra d’aller au-delà du strict minimum, comme elle aimerait pouvoir le faire plus souvent. Pas seulement «tourner, tirer la couche, laver les fesses avec une débarbouillette, remettre une couche, changer de chambre.»

Publicité

Je ne m’habitue pas à voir les résidents pleurer, avec une peluche entre les bras. J’aimerais m’asseoir pour jaser, vraiment jaser, pour leur donner les soins qu’ils méritent, pour remarquer les petits détails comme la blancheur des cheveux de la résidente de la chambre 302 qui me remercie poliment quand je la complimente.

J’ai envie de serrer ma grand-mère dans mes bras. J’ai envie que collectivement, on fasse mentir ma collègue. Que quand ce sera terminé, on soit encore là pour nos aînés.

LE CIUSSS RÉAGIT

Contacté pour la première fois au terme de notre immersion en CHSLD, Jean-Nicolas Aubé, conseiller-cadre aux relations médias pour le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal précise qu’il y a actuellement 49 cas positifs à l’intérieur des murs du Centre d’hébergement du Manoir-de-Verdun.

Il n’y a pas de chiffres précis indiquant le nombre de membres du personnel infectés par la COVID-19 dans ce CHSLD. «À l’intérieur du CIUSSS au complet, il y a 846 employés qui ont contracté la COVID-19, c’est une augmentation de 94 depuis le 20 avril», fait-il toutefois savoir. Toutes ces informations sont communiquées quotidiennement aux employés, qui doivent s’abonner au bulletin interne du CIUSSS.

Le manque de personnel est généralisé dans l’ensemble du réseau de la santé et se fait sentir depuis bien avant la pandémie.

Publicité

La relationniste précise que les renforts arrivent. «En date du 24 avril, nous avons contacté 6893 personnes. En date du 27 avril, nous avons embauché près de 2000 personnes», indique M. Aubé rappelant que le manque de personnel est généralisé dans l’ensemble du réseau de la santé et se fait sentir depuis bien avant la pandémie.

Pour l’instant, rien n’indique qu’il y ait une pénurie dans les équipements de protection individuelle. «Ça change tous les jours. Ce qui a été dit hier n’est plus bon aujourd’hui. On a commandé 12 000 jaquettes lavables pour ne plus dépendre de celles jetables. On s’adapte», conclut-il.

*Par soucis de confidentialité, tous les noms ont été changés de même que les numéros de chambres.