Depuis une décennie, elles poussent comme des pissenlits sur les terre-pleins. Avec leurs tourelles, leurs balcons pseudo-renaissance et leurs pignons en vrac, des mégas baraques dessinent une nouvelle banlieue de luxe qui relègue le bungalow au rang de taudis. Sur ces terrains fraîchement rasés et aplanis, les nouveaux châtelains se font ériger des façades à la (dé) mesure de leurs moyens. Bienvenue au pays des «monster houses».
– Oui, je suis avec mon conjoint devant le bureau des ventes. On aurait aimé visiter quelques-unes des maisons à vendre.
– Ch’ui à Laval avec des clients présentement, mais j’peux t’dire toute suite que le 3765 de Louvier est 1,5 millions, le 3708 de Lugano est 795 000 $ et le 3910 de Lisbonne est 750 000 $. Ça fait que r’garde ça pis rappelle-moi.
Ça ne s’invente pas. On est en plein cœur d’un tout nouveau développement, dans un fief de la Rive-Sud, à l’ombre du «quartier» Dix30. Le seul argument de vente de l’agent immobilier: le prix indécent des gentilhommières qui trônent au beau milieu d’anciennes terres agricoles. Doit-on comprendre: a) Si vous ne pouvez pas vous les payer, ne perdez pas votre temps ni le mien. b) On s’en crisse des spécifications techniques de la maison. C’est hot justement because ça coûte la peau du cul. c) Toutes ces réponses.
Mais on n’a pas fait tout ce voyage sur la 10 pour se faire expliquer pourquoi les châteaux de banlieue coûtent cher. On veut plutôt savoir pourquoi on a affaire à des émules de villa romaine et à des pastiches de châteaux médiévaux. Pourquoi l’expression de ce nouveau luxe fait-il échos à une architecture du passé, un passé lointain, tantôt européen, souvent monarchique?
«Ma lecture du phénomène, c’est que dans une période de grand pluralisme, de grand multiculturalisme, il y a un malaise qui s’installe et on essaie de recréer une hiérarchie dans la société», commence la professeur à l’École de design de l’UQAM, Anne-Marie Broudehoux. «On vit à une époque hyper nostalgique. Avec le modernisme qui a sévi au cours du 20e siècle, on a voulu effacer le passé et essayer de tout réinventer avec une architecture austère et dépourvue d’ornementation. Depuis les années 1960, il y a un revirement de situation. On veut redécouvrir notre passé. Ça semble être cyclique, puisqu’à l’époque victorienne, on a aussi redéveloppé un goût pour le pittoresque. C’était déjà un retour sur l’époque médiévale.»
Le hic, c’est qu’à part le Château Frontenac, les palaces made in Québec ne sont pas légion. Faut-il scruter notre passé de colonisé dont les seuls résidus de royauté s’occupent à faire des salam malek à Sarko?
Rien à voir avec Versailles ou les châteaux de la Loire, donc, mais plutôt avec un fantasme, une chimère… Et si c’était tout simplement la transposition distordue d’un rêve sponsorisé par un certain Walt Disney?
Pierre Falardeau, Le Consommateur consommé, 1979