Pour fêter le retour de House Of Cards sur nos écrans, et parce qu’on a tous hâte de voir quels coups bas Frank Underwood nous prépare, j’ai essayé de réfléchir à quel vraie figure de la politique américaine serait la plus succeptible de gagner le titre de « Real Life Underwood ». Ça n’a pas été facile, mais j’ai finalement arrêté mon choix sur les trois crapules suivantes.

  1. Richard Nixon

Évidemment, impossible de parler de crooked politicians américains sans mentionner le nom du 37e président des USA. D’ailleurs, on peut facilement imaginer Frank Underwood en train de planifier une opération à la Watergate. Mettre sous écoute le Q.G du parti rival, envoyer ses thugs faire le sale boulot; clairement le genre de stratégies dont l’anti-héros de House of Cards serait capable. Le seul problème, c’est que contrairement à Nixon, on imagine mal Underwood se faire prendre la main dans le sac. On l’imagine encore moins crouler sous la menace de l’impeachement pour ensuite démissionner dans la honte. Pour cette raison, Tricky Dicky ne se place malheureusement qu’au troisième rang de ce palmarès.

  1. Bill Clinton

Bon, je vous entends déjà dire « Quoi! Non! Impossible! Bill il était cool, il jouait du saxophone et il était smatte! » À ce, je vous répondrai que c’est exactement pour ça qu’il est sur cette liste : parce qu’il est non seulement passé maître dans l’art de faire boire de la pisse à ses supporteurs en leur faisant croire que c’est du jus de pomme, mais il trouvait aussi toujours le moyen de s’assurer que ceux-ci en redemandent après.

À titre d’exemple, on peut penser à la communauté homosexuelle, dont il s’assure du vote électoral en 1992 avant de leur passer, non pas un, mais bien deux cigares avec son appui au Defense Of Marriage Act, ainsi que son superbe projet d’inclusion des gais dans l’armée intitulé Don’t Ask Don’t Tell (ou, en français, si t’es fif garde-le pour toi). Qu’est-ce que vous vouliez qu’ils fassent, les gais? Voter Républicain?

Il y a aussi sa décision très House of Cardsesque de bombarder une usine pharmaceutique du Soudan sans solliciter l’opinion de ses conseillers (qui lui auraient tous assuré qu’il n’y avait aucune raison légitime de choisir cette cible là), tout ça pour avoir l’air un peu plus présidentiel en ces temps de baisse de popularité (#Lewinsky).

Mais le vrai talent du Clint – et ce qui le rapproche le plus de Frank Underwood – était sa capacité à faire croire à ses ennemis (ou victimes) qu’ils étaient ses amis, et de faire croire au public que ses amis étaient ses ennemis. Le meilleur exemple de ce don pour le sneaky remonte à 1992, en pleine campagne électorale présidentielle. Voulant attirer le vote des pauvres chômeurs, Clinton ose une promesse pas piquée des vers : réformer l’aide sociale aux États-Unis! En gros, l’idée est de faciliter le passage des chômeurs sur le marché du travail, tout en leur promettant des bénéfices sociaux supplémentaires « en attendant » qu’ils se trouvent une job. Sauf qu’une fois élu, et avec le soutien d’un congrès majoritairement Démocrate, Clinton décide plutôt d’attendre 1996 (et un congrès Républicain) avant de passer une version tellement diluée du projet que même dans ses wet-dreams les plus fous, le plus conservateur des Républicain n’aurait pas pu l’imaginer. Pourquoi? Parce qu’il connaît bien ses électeurs et il sait qu’il peut s’en tirer auprès d’eux tout en allant chercher du soutien à sa droite. D’ailleurs, cette année-là, beaucoup de donneurs important du parti Républicain vont tourner leur générosité vers Clinton, au détriment du pauvre Bob Dole. Et parce que Bill aime mieux nager dans un océan de Républicains, il va s’assurer de ne surtout pas appuyer ses collègues Démocrates dans leurs démarches pour se faire élire au congrès.

Finalement, Clinton a réussi l’un des plus grands tours de passe-passe de l’histoire de la politique contemporaine : faire oublier aux gens que c’est lui qui s’est débarassé du Glass/Steagall Act, une mesure qui empêchait les banques de gambler comme elles le voulaient avec l’argent des particuliers. La plupart des économistes disent aujourd’hui que cette action de Clinton est une des causes les plus importantes de la crise économique de 2008, que l’on blâme pourtant généralement entièrement sur son successeur.

Well done, Bill Clinton!

  1. Henry Kissinger

L’ancien conseiller et secrétaire d’État de Nixon et Ford mérite entirèrement la première place de notre liste. En effet, ce wannabe Bismarck version Guerre froide démontre plusieurs caractéristiques communes avec le personnage de Kevin Spacey, la plus évidente étant bien sûr son talent pour assassiner impunément. À ce niveau-là, le CV de Kissinger est assez impressionnant, avec une série de bombardements illégaux au Cambodge, le sponsoring du meurtre et du kidnapping de plusieurs opposants de Pinochet au Chili, ainsi que diverses atrocités au Bangladesh et au Timor Oriental.

Mais la plus grande réussite de Kissinger, c’est sans aucun doute la guerre du Viêt Nam et le sabotage des accords de Paris de 1968. On se rappellera alors que Kissinger, par le biais de diplomatie illégale, avait réussi à convaincre le leadership sud-vietnamien de ne pas accepter la proposition de paix offerte par le président L.B. Johnson, pour ainsi diminuer les chances de réélection de celui-ci face à Nixon, qui est alors le boss de Kissinger. Résultat : les accords de Paris ont échoué, Nixon a gagné ses élections, et la guerre a continué, ajoutant des milliers de morts à la (déjà longue) liste de victimes du conflit. Puis, quatre ans plus tard, Kissinger est retourné à Paris avec une proposition identique à celle de Johnson, et la paix avait finalement été signée. Kissinger allait être récompensé avec un prix Nobel de la paix, quelques mois plus tard.

C’est ce qu’on appelle s’en tirer pas trop mal.

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Pour lire un autre texte de Francis Baumans: La ville de la semaine: Outremont.