Je discutais avec un ami qui n’a pas de sympathie particulière envers l’humour: le genre de personne qui ne consomme pas d’humour et nous regarde avec un certain mépris contenu. J’accepte cette position: disons que le milieu de l’humour n’a pas toujours fait que des actions pour se faire respecter. J’ai moi-même servi, à maintes occasions, des critiques plutôt sévères envers mon « industrie ». Alors quand on veut critiquer mon milieu à son tour, je me dois d’être tout oreilles.

« L’humoriste a une responsabilité sociale dans son matériel, à mon avis. Il doit éveiller son public. »

Ah bon. Merci de nous imposer des règles, mais non merci. Dans la mesure où on ne brise pas de lois (et encore!) je ne vois pas quelle responsabilité sociale possède l’humoriste, autre que de faire rire.

Drôle à quel point le spectateur qui recherche un peu plus de viande autour de son os, sans s’en rendre compte, emploie exactement la même rhétorique que la petite madame qui préfère l’humour inoffensif. « Ce que j’aime doit être imposé à tous! ».

Pour ma part je pense que ce serait une catastrophe si on imposait quoi que ce soit à la folie des Denis Drolet. Si on exigeait un positionnement politique quelconque au contenu poético-psychologique d’André Sauvé. Si on interdisait les performances vocales de Véronic Dicaire, à moins qu’elle dénonce les banques en faisant Ginette Reno. Tout comme je n’ai pas envie qu’on m’impose d’être familial et de m’en tenir aux barèmes du grand public. L’humour doit rester un art libre, que ce soit d’un côté ou de l’autre. J’ai remarqué que ces intellectuels qui exigent de l’humour à contenu sont souvent aussi plates et sans humour que mononcle et matante qui exigent des blagues qui en sont dépourvues.

Ceci dit, comme bien des gens, j’aime quand il y a autre chose que du sucre dans mes céréales. C’est un choix personnel. J’aime quand il y a un peu plus de fibres. Je l’assume. Ça fait chier certains, moi ça me régule. Néanmoins, je ne commencerai pas à imposer mon régime en dictateur à tout le milieu artistique, comme si ce dernier existait seulement pour servir mes goûts.

Je lui réponds avec un peu plus de délicatesse.

– Notre responsabilité est de faire rire. Et même là, ce n’est pas une obligation, car c’est loin d’être une science exacte.

– Ce que je veux dire, c’est qu’un humoriste qui monte sur scène doit au moins tenter de changer un peu les choses.

Changer les choses. En voilà, un contrat. Si on pouvait changer les choses avec des blagues, ça se serait su. Je ne me rappelle pas avoir lu dans les livres d’histoire « L’esclavage aux États-Unis fut légal très longtemps… jusqu’à ce que quelqu’un fasse cette excellente blague… ».

Changer le monde, quelle lourde tâche. Si on peut changer la soirée des gens, c’est déjà énorme.

George Carlin a déjà dit qu’un humoriste ne changeait absolument rien avec ses blagues. Il peut exciter ceux qui pensent déjà comme lui, au mieux, faire rire ceux qui ne pensent pas comme lui, mais chacun rentre à la maison en étant la même personne. Ces humoristes de qui on dit qu’ils ont changé les choses, on les aime d’amour d’avoir essayé… mais ont-ils vraiment changé quoi que ce soit?

Au Québec, Yvon Deschamps était souverainiste, progressiste, féministe. Est-ce qu’on est un pays? Non. On s’en éloigne même de plus en plus.

Est-ce qu’on est plus avancé socialement? Après la réélection d’un gouvernement criminel qui étrangle les plus pauvres au profit de ses amis du 1% appuyé par des médias gardiens du statu quo qui s’excitent le poil des jambes quand quelqu’un ose leur répondre de manger de la marde, j’aurais tendance à dire non.

Est-on plus égalitaire entre les hommes et les femmes? Du cat calling à #agressionnondénoncé en passant par les femmes autochtones et l’abolition des postes au Conseil du Statut de la Femme pour finalement se retrouver coincé dans cette nouvelle vague de angry white men qui se vautrent dans une misogynie décomplexée et qui considèrent le féminisme comme une attaque contre l’homme. Permettez-moi d’en douter.

L’humoriste de talent tient le miroir qui nous renvoie notre portrait, mais ce n’est pas lui qui peint ce portrait. Le véritable pinceau est entre nos mains.

Je n’ai jamais tellement compris ces gens qui désirent des artistes révolutionnaires qui pratiquent leur art au nom de la liberté, mais qui veulent restreindre la liberté de tous les artistes à ce même dessin. Légèrement contradictoire… La diversité est essentielle. L’art, c’est l’être humain qui s’exprime dans sa pluralité.

– T’sais, monter sur scène et faire rire une masse d’individus anonymes, ce n’est déjà pas évident, si en plus il faut changer le monde…

– Quand on te donne le privilège de prendre la parole, t’as un devoir de t’en servir de manière constructive!

Bon, moi qui pensais faire de l’humour parce que c’est un métier amusant, j’ai maintenant des devoirs. Le droit de parole exclusif aux discours constructifs? Si nous suivons cette logique, il va falloir en éliminer quelques-uns. Et on arrête ça où, exactement? Lorsque Carlin passait d’un numéro sur l’avortement à quelques blagues sur les sécrétions humaines, aurait-il fallu immédiatement arrêter le spectacle? Quand Richard Pryor mettait en perspective les difficultés sociales reliées à la réalité d’un homme de couleur dans une Amérique blanche pour ensuite faire des jokes de graine, aurait-il fallu tirer le rideau?

– Toi dans le fond, t’aimes pas ça ben ben l’humour finalement?

– …C’est pas ça.

– C’est qui tes humoristes préférés, mettons?

– Ben… euh…

– J’t’ai déjà donné mon opinion sur le jazz?

– Non. C’est quoi le rapport?

– C’est parce que le jazz, j’y connais rien et j’y comprends rien, donc je ne gosse pas personne sur comment le jazz devrait faire pour me plaire.

– T’es ben bête!

– C’est une blague qui dénonce ton étroitesse d’esprit. J’pensais que tu disais que t’aimais ça, les blagues qui dénoncent.

Sans grande surprise, cette blague n’a pas changé sa manière de penser. Elle a tout au plus, changé sa soirée.

  • Claude Daneault

    Quel bon texte d’actualité qui renvoi à la chère « liberté d’expression » actuellement récupérée et galvaudée à souhait. Je m’empresse de transférer ton œuvre sur le site de Dieudonné. Plusieurs s’en délecteront.

  • Nicolas

    Vraiment nice!! En + j’ai découvert Richard Pryor et George Carlin.

  • France

    Je suis une grande consommatrice d’humour en tout genre. Ceci dit je partage un peu, parallèlement peut-être l’opinion de ton ami, mais à encore plus grande échelle. Toute personne qui a le privilège de s’adresser à un public qui l’écoute, a une certaine responsabilité. On ne peut mettre tout le sur le dos de l’humour pour faire passer des propos racistes, intégristes ou misogynes. Gab Roy l’aura appris à ses dépends. Ce serait irréaliste de demander à des humoristes de changer le monde, à n’importe qui d’ailleurs. Mais avoir le micro pour refléter le portrait de la société vient avec des devoirs. Celui de faire la différence entre ce qui est drôle, et ce qui est une incitation à la haine par exemple. Malheureusement, ce n’est pas le monde qui comprend le 2e degré… (3 ou 4e même!). À vous de déterminer ce qui va trop loin vs une mauvaise blague.

    Sur une autre note, je crois que les humoristes de la relève sont en train de changer le monde… Le monde de l’humour. Vous avez des belles plumes, vous écrivez des blogues, participez à des émissions d’actualité, utilisez les médias sociaux. Choses que les humoristes de la génération precedente n’a pas fait. C’est tout en votre honneur.