Il avance doucement, les yeux rougis, embrumés, les jambes incertaines, la langue qui passe et repasse sur ses lèvres sèches, l’équilibre précaire. Si chétif.

Elle avance doucement, s’arrête tous les dix pas, la main sur la poitrine comme pour calmer ce cœur qui fait de drôles de cabrioles. Le regard tremblant. Les joues rosies par l’effort. Si essoufflée.

Ils ne sont plus ensemble depuis longtemps. Dans cette nouvelle dimension, ce no man’s land où ils se trouvent, ils se parlent amicalement, prennent des nouvelles l’un de l’autre auprès des enfants, ou s’appellent directement quand l’une ou l’autre est malade, quand un de leurs amis est mourant, pour se réconforter quand l’un perd son chien.

Et leurs enfants savent ce qui s’en vient. S’appellent pour se dire «tu pourrais aller tel jour avec maman à l’hôpital – papa était un peu confus la dernière fois au téléphone – crois-tu qu’il faudrait lui dire de ne plus conduire». Ça, ce sont les mots entre eux. Moi, je suis l’une d’eux. Pendant ces conversations, je me déconnecte, je m’éloigne…

Je dois l’appeler, lui, depuis quelques jours, mais je n’en suis pas capable. Je recule toujours l’échéance de ce moment où je serai confrontée à son filet de voix, à la nécessité de répéter, aux mots qui lui échappent, même les noms des proches. Mais il finit par trouver. Pour combien de temps encore.

– Alors, tu viens avec ta sœur… avec Hélène, c’est ça?

– Non, elle est en voyage.

– Mais oui, mais oui, bien sûr. En France, c’est ça?

– Non, à Banff.

– Mais oui, mais oui.

Toujours ça, «mais oui, mais oui.» Il camoufle encore, mais pas tant que ça.

Je l’appelle promis tout à l’heure, ce n’est pas si terrible. Les conversations sont rendues courtes, comme si en raccrochant au plus tôt, il pouvait éviter les malaises. Lui qui avait tant à raconter avant. OK, je l’appelle. C’est un mauvais, mais bref, moment à passer.

Elle aussi, il faut l’appeler. Tous les jours. Elle vit seule. Quand ça ne répond pas, toujours cette inquiétude, cette même image qui s’infiltre opiniâtrement dans ma tête : elle, par terre, paralysée mais consciente, qui ne peut rien faire, qui entend le téléphone sonner et sonner et sonner.

Elle vient de m’appeler. Tout va bien.

J’aimerais accepter, être zen, être là pour eux, simplement. C’est le cours normal des choses, quand rien de grave n’est arrivé trop tôt. On va tous passer par là, idéalement. Et je suis chanceuse, j’ai encore mes deux parents. Et eux sont chanceux, ils ont connu leurs petits-enfants, même les premiers arrières-petits. Et blablabla.

Mais non, je n’y arrive pas.

Je suis contre.

Je m’objecte.

La décrépitude, l’anéantissement de ce qu’on était. La peur à la fois d’une lente déchéance et d’une mort soudaine. Qu’est-ce qui est mieux, on ne sait pas. Je ne sais pas.

Au coin de la rue, je fais cet exercice : j’observe une vieille femme toute courbée traverser de son pas frêle et traînant. Je l’imagine jeune, à 20 ans, peut-être dansant le twist avec une robe à la Mad Men. Je l’imagine repoussant des soupirants. Ou en embrassant un goulûment. Ou championne de gymnastique. Les larmes me montent aux yeux, chaque fois, comme devant une infâme injustice. J’ai envie de l’arrêter et de lui demander de me montrer à danser le twist.

Ou ce monsieur, appuyé sur sa canne, les jambes qui ne plient presque plus – je ne sais pourquoi c’est toujours quand ils traversent la rue que leur vulnérabilité me happe -, c’était peut-être le Don Juan de son village qui faisait fondre les filles avec son petit sourire en coin. Peut-être que c’était un professeur réputé et qu’il avait des aventures torrides avec ses étudiantes. J’ai envie de le serrer dans mes bras, de lui dire qu’il existe encore, qu’il est sexy, qu’il n’est pas devenu anonyme, transparent, évanescent. Mais ma poitrine se serre et me paralyse.

Parce que je le sais, au fond, que la vieillesse, c’est entre autres choses une longue transparentisation, une lente disparition aux yeux des autres. Qui permet par exemple au médecin de s’adresser à moi plutôt qu’à ma mère quand c’est elle la malade. Ce qui m’enrage. Et elle donc.

Sur moi aussi, évidemment, le temps fait son œuvre. Et quand je rentre chez moi, j’évite les miroirs. L’image qu’ils me renvoient m’irrite. Le cou qui commence à se chiffonner, les paupières qui tirent vers le bas, les lignes qui encadrent le menton. Et il y a aussi ces moments de doute, de brume dans ma tête, la concentration qui m’échappe, le mot juste qui joue à cache-cache. Plus difficile à éviter, ce miroir-là.

J’ai envie de me mettre en boule dans un coin et de ne plus jamais en sortir. De me planter au milieu de la rue et de hurler jusqu’à ce que le temps cesse ses conneries et s’immobilise. Au moins un peu. De passer un pacte avec le diable pour renverser le cours des choses. De faire plein de cash pour me payer des injections de ceci ou cela, des traitements au laser, du peeling, que sais-je. Mais je suis pauvre, ça aide à résister à l’appel des sirènes.

Ma sœur Hélène veut toujours qu’on en parle. Pas de notre peau qui nous abandonne lâchement, mais de Où en sont les parents. «Ils ont passé un autre cap, je crois, tous les deux. Le pire est devant eux, et devant nous. Il faudra qu’on en discute, tous les enfants, qu’on fasse des choix.» Je fais des Hmm hmmm, me force à participer à cette conversation qui me cause un frétillement insupportable dans le ventre. Mais dès que je raccroche, j’essaie de ne plus y penser. Je deviens la reine du déni, ce qui n’est pourtant pas mon genre, moi qui prône l’affrontement, les yeux dans les yeux, avec la réalité. Mais là, je n’y arrive pas, je m’enfonce sous ma doudou, je mets mes bouchons et je décroche le téléphone.

Ma sœur Hélène est en voyage, les autres sont loin ou trop occupés, je suis donc de garde cette semaine. Je fais mes devoirs. Mon père aimerait me voir avec mes petits canetons. Je lui propose samedi prochain. Tout va si vite. Le plus tôt sera le mieux. Je m’assoirai avec lui, lui prendrai la main – en vieillissant, il s’est attendri, fragilisé, lui si confiant, avant, armé de tant d’opinions, et de jugements – et garderai les yeux grand ouverts, pour tout voir, pour me laisser toucher par cette fragilité, par ce mou qui est entré en lui. Tout voir ce qui ne sera peut-être plus là bientôt. Promis. Et peut-être danser le twist avec lui.

  • aaricia

    Je suis rarement touchée personnellement par des textes… mais celui-là m’a touchée… parce que je ressens la même chose face à la vieillesse, une sorte de, « je souhaiterais qu’on ne vous oublie pas ».

    Pas la mienne, mais celle qui arrache la vie des autres. Peut-être parce que je n’ai pas peur de mourir, je me retrouve dans la situation inverse. Comme avec les bébés naissants, la vulnérabilité, la fragilité de la vieillesse, a quelque chose de beau…. et si le passage de l’autre côté n’était que le début d’une nouvelle vie? C’est plein d’espoir!

  • Eve

    Wow, quel texte touchant. Merci d’avoir écrit ces mots.

  • Chloé

    Wow…

  • Lawrence Fillion

    Je trouve votre texte intéressant, vous exprimez bien votre vécue face à des expériences personnelles avec vos proches âgées. Je vous conseille pour votre père de l’encourager à demander des examens spécifiques à la mémoire, car les pertes que vous mentionnez dans votre texte ne correspond pas du tout au vieillissement normal. Avec une évaluation médicale et un suivi approprié, sa qualité de vie dans les prochaines années peut potentiellement être mieux. Pour votre mère, si elle présente un historique de chutes, d’étourdissements ou de faiblesse des jambes, il serait utile dans discuter avec son médecin de famille ou rencontrer une physiothérapeute pour une évaluation du risque de chute. Des systèmes efficaces existent pour les personnes seules à risque de chuter, donc certains qui détectent de façon autonome une chute mécanique, reliés à des centrales téléphoniques.

    Bien à vous
    Lawrence, infirmier en suivi de clientèle personnes âgées

  • Jo

    Votre texte me touche beaucoup. Je vis la même chose lorsque je croise des personnes « ayant beaucoup de vécu » dans la rue. Ca fait parti de la vie « vieillir », mais ce n’est pas facile se faire à l’idée.

    Merci d’avoir partagé votre histoire