Logo

Pour voyager gratuit, vive les snowbirds!

Par
Rémy Bourdillon
Publicité

J’ai toujours pensé que les snowbirds avaient raison: l’être humain n’est pas fait pour endurer l’hiver québécois.

La preuve, 400 ans après s’être installé sur les berges du Saint-Laurent, il n’arrive toujours pas à le surmonter: passé la courte extase devant les premiers flocons, il retourne vite à ses bons vieux grommèlements, « l’hiver est dont-ben-long-cette-année », oubliant qu’il disait exactement la même chose 365 jours auparavant. La théorie de l’évolution ne s’applique pas au Québec; ce serait même plutôt l’inverse. Je n’aurai jamais l’avis de Darwin là-dessus, mais j’ai quand même décidé de devenir un snowbird. En janvier, direction la Nouvelle-Orléans. Mon amie Jasmine, qui n’a pas été difficile à convaincre des méfaits de la neige, m’accompagne.

Je ne sais plus comment j’ai entendu parler de ces services de transport de voiture à travers l’Amérique du Nord, sûrement en googlant « voyager gratuitement »… Le concept est simple: il existe des snowbirds riches qui n’ont pas envie de faire la longue route vers le soleil l’hiver venu, et préfèrent s’y rendre par les airs. Cependant, arrivés sur place, ils aiment quand même bien avoir leur véhicule. Alors ils font affaire avec une agence qui leur trouve un snowbird pauvre – votre serviteur – pour mener le carrosse à bon port, moyennant un dédommagement couvrant ses frais en route (essence, nourriture, hôtel).

Publicité

Il y a plusieurs de ces agences, dont les noms explorent péniblement le champ lexical du roadtrip: Auto Driveaway, Hit the road… Moi, je voulais aller vers le paradis des snowbirds, la Floride (en janvier, ça ne manque pas les chars qui s’en vont là-bas), et ensuite trouver un moyen de me rendre en Louisiane. Mon choix s’est donc naturellement porté vers le spécialiste de cette partie du globe: Cars to Florida, dont on devine sans peine la vocation.

Petite parenthèse utile: il existe des départs pour plein d’États différents. Il y a une foule de raisons qui amènent les gens à ne pas conduire, par exemple un déménagement hâtif pour raisons professionnelles. (« On t’a échangé à Dallas, bye bye »). On trouve des témoignages de gens qui sont allés en Californie au volant d’une Porsche, tous frais payés…

Les dates et les lieux de départ et d’arrivée sont fixés par le propriétaire de l’auto. C’est un Toronto-Sarasota le 8 janvier qui entre le mieux dans mon agenda. Anyway, pas le temps de niaiser: dès qu’un départ qui ressemble de près ou de loin à ce que tu cherches s’affiche, tu le prends, parce que t’es pas le seul snowbird pauvre dans la région…

Après, tout est très rapide: un dépôt de 300$ (hum… j’ai confiance en toi, Internet), envoyer son dossier de conduite et une copie du permis. Un coup de fil à Toronto pour prendre rendez-vous avec Mme Snowbird, et on est d’accord: à moi les 2500 km jusqu’à Sarasota!

Publicité

Le jour J, me voici au centre-ville de Toronto, où il fait très froid, surtout quand on est habillé pour gambader sur la plage. Je pénètre dans un appartement dont rien que le salon est suffisamment grand pour loger quatre étudiants, à condition qu’ils aiment le marbre. Parce qu’il y en a beaucoup trop, du marbre! Mme Snowbird partira en vacances avec M. Snowbird mais aussi avec la servante mexicaine, qui me sert le café. Ils sont bien gentils. Ils ont fait carrière (et fortune, ce qui est remarquable) dans le journalisme et vont soigner leurs rhumatismes sept semaines chaque année à Sarasota. Je ne m’éternise pas, moi aussi j’ai envie d’aller voir les palmiers, et on descend au sous-sol cueillir l’objet de ma quête. Bof, une bête Honda Accord, avec des sièges en cuir et des ornements de bois, quand même.

Je m’en vais ramasser Jasmine qui m’attend en ville et c’est parti, on rocke la route.

Jour 1: Toronto-Pittsburgh

Le sud de l’Ontario est plate. Heureusement qu’on y a construit quelques gigantesques usines noires pour égayer les berges du lac éponyme. Suivent des étendues mornes où, parait-il, la vigne batifole à moment donné, mais pas aujourd’hui. On ne parle pas trop : l’arrivée imminente de la frontière nous stresse. Je dois prendre la « commercial lane », celle réservée aux camions, et je tends ma liasse de papiers au bonhomme qui crie là-haut dans sa guérite à hauteur de trucker. Il faut aller dans la bâtisse au fond, puis dans l’autre en face.

Publicité

Dans le premier édifice, après une bonne heure passée sous le regard bienveillant d’un de ces Barack Obama dans son cadre cheap qui décorent les postes-frontière de nos voisins du Sud, on nous appelle pour nous poser les questions de routine sur ce qui nous amène aux États-Unis. Sans emploi ni billet de retour, Jasmine présente le profil-type d’une immigrante qui ne rêve que de voler une job à un bon Américain travaillant. Après une heure de niaisage et une fouille de toutes nos affaires, elle convainc le douanier en lui montrant son relevé bancaire sur le téléphone (une chance qu’il ne jette pas un œil à la carte de crédit gonflée à bloc). Dans le second bâtiment, on perd une autre heure au milieu des camionneurs pour faire immigrer le char. Bravo, il fait nuit et on ne verra rien du paysage. Juste une grande pancarte au-dessus de la skyline de Buffalo, montrant la fameuse scène avec le singe qui se relève petit à petit pour devenir un homme, barrée d’une grosse croix rouge, avec un numéro de téléphone: 855-FOR-TRUTH. On ne croit pas à l’évolution ici non plus, apparemment.

On arrive à Pittsburgh bien tard, et on trouve difficilement l’hôtel clandestin à contribution volontaire où on a réservé. Pour ne pas se faire pogner (alors que son hôtel apparaît dans les premiers choix de Google quand on tape « cheap hostel Pittsburgh »), Jon fait passer ses clients par sa cour arrière, perdue dans les ruelles de cette ville industrielle étonnamment agréable avec ses vieux quartiers ouvriers aux jolies maisons de brique. L’hôtel de Jon a beau être illégal, il ne ressemble en rien à un squat, mais tout à fait à une auberge de jeunesse à lits superposés. On ne s’éternisera pas, demain on a de la route.

Publicité

Jour 2: Pittsburgh-Caroline du Sud

Pittsburgh abandonnée à sa grisaille, on fait route plein sud. Au programme de la journée: les Appalaches. J’ai posé une condition non négociable avant le départ, aujourd’hui on lâche l’autoroute et on s’aventure sur les routes qui serpentent la montagne. Objectif: partir à la rencontre des hillbillys de Virginie-Occidentale, expédition qui meuble mon esprit depuis que j’ai lu les si flatteuses descriptions que Tristan Egolf fait des « rats de rivière » dans un de mes livres préférés, Le Seigneur des porcheries. Et pour le coup, on est servis…

La route s’élève, ça commence: ah tiens, regarde, une maison mobile toute scrap à gauche. Oh, un autre trailer à droite. Ah ben, encore un. Mais dis-moi, là-bas, ce ne serait pas un village de maisons mobiles à moitié démolies.

Il y en a partout, des hillbillys. Devant toutes les stations-service, des vieux pick-ups avec des bonshommes aux immenses barbes cachant les quelques dents qui leur restent, le corps démoli par le travail, dans ces comtés où on vote à plus de 70% pour les Républicains et contre l’assurance-santé. Très courtois, en passant, du genre à vous tenir la porte du dépanneur quand ils voient que vous êtes rendus à moins de 30 mètres. En fait, c’est plaisant la Virginie-Occidentale avec ces gentils hillbillys, ces fermes en bois qui ponctuent les douces collines, et ces rivières qui s’écoulent tranquilles au fond des vallées, entre les trailers abandonnés.

Publicité

Passé ça, le retour à la plaine et à l’autoroute à travers la Virginie et la Caroline du Nord est tout à fait ordinaire. Il fait nuit quand on arrive à Charlotte, ville dont j’aurais pensé qu’avec un si joli nom, elle serait charmante. Il n’en est rien, quelques gratte-ciel déprimants de normalité percent péniblement la noirceur de leurs lumières que jamais personne ne pense à éteindre. On a faim, on se met en quête d’une épicerie, la seule qu’on nous propose est le Walmart. Ça faisait longtemps. Mais celui-ci n’est pas comme les autres: pour la première fois sur le continent nord-américain, on se sent dans la peau de la minorité visible. Tout le monde est Noir sauf nous. Pourtant, dans ce quartier visiblement pauvre, dans ce temple où les joies de la consommation sont offertes sur un plateau de plastique aux classes laborieuses, les prix – surtout des légumes défraichis – sont passablement élevés. Probablement ce qui arrive quand, une fois la concurrence écrasée, le héraut du libre marché se retrouve en situation de monopole quasi-soviétique.

Charlotte n’est qu’à quelques milles de son amie Caroline du Sud. C’est là-bas qu’on s’arrêtera dormir, au bord de la route et sous des pins rachitiques. Un endroit vraiment pas glamour, mais tant pis: ici, dans ce qui commence à ressembler sérieusement au Sud, il fait assez chaud pour camper en janvier.

Publicité

Jour 3: Caroline du Sud-Orlando

Le Sud profond, on le découvre pour de bon à la lueur du jour. Il est fait de tous ces petits éléments rednecks qu’on retrouve un peu partout aux États-Unis (pick-ups, énormes billboards bariolés de messages chrétiens et anti-avortement), sauf qu’ici, ils sont légion. Aussi, beaucoup de publicités pour des magasins d’armes à feu, étonnamment supplantés en nombre par les sex-shops établis directement en sortie d’autoroute. Comme si, dans cet univers puritain, on cherchait à concentrer le vice en quelques endroits bien précis, où l’on peut s’arrêter acheter un dildo aussi rapidement qu’un hamburger-frite.

<

En Géorgie, il y a une jolie ville qui respire le Sud des romans: Savannah, où on se perd avec plaisir. La chaleur moite enveloppe ses larges rues plantées d’arbres luxuriants donnant sur une multitude de placettes aménagées en jardins. De vieilles maisons cossues abritent des restaurants pour clientèle friquée qui déambule dans une ambiance feutrée, comme si le temps s’était arrêté et que depuis on s’emmerde en attendant désespérément que le party recommence. En périphérie, la carte postale s’inverse pour devenir celle d’un ghetto noir où les maisons placardées disputent l’espace à celles insalubres. Il y a quelque chose de malaisant à franchir si vite la frontière qui sépare la soie du no future, et il est encore plus choquant de constater que dans cette ville nonchalante, on semble être les seuls à s’en émouvoir. Après tout, puisque tout ça a l’air bien normal, autant foutre le camp…

Publicité

Je ne sais pas si c’est fait exprès, mais dès qu’on franchit la frontière entre la Géorgie et la Floride, l’été commence. Un soleil de plomb et des palmiers de chaque côté de l’autoroute. On est contents comme les snowbirds qu’on est, on se voit déjà patauger sur la plage, faire chauffer le barbecue et jouer au bingo à l’ombre de notre VR. Dire qu’il y en a qui ont la chance de vivre ces émotions tous les ans!

Ici, c’est les avocats qui affichent en gros leurs faces sur les billboards, avec une posture déterminée – bras croisés, torse bombé – qui trahit leur désir que justice soit rendue. C’est pas des blagues, il y en a partout sur la route, on se demande ce qu’ils font là… Quelqu’un nous dira plus tard que c’est parce qu’ici, tout le monde se poursuit pour un oui pour un non. Explication somme toute plausible.

Plus on avance et moins on aime ça, la Floride. Tout y est si artificiel… On a été naïfs de croire que les palmiers poussaient sur le bord de l’autoroute parce que Mère Nature souhaitait nous régaler de leur grâce: on dirait que tous les cols bleus de l’État sont payés à en planter. Pendant ce temps, les gars de la construction assèchent les marais, construisent des condos à la place puis creusent des étangs pour y relâcher l’eau précédemment pompée. Ils connaissent ça eux autres, la création d’emplois.

Publicité

Même la ville la plus ancienne des États-Unis, Saint Augustine, fondée en 1565, a l’air en carton. C’est un peu Québec-du-Sud: il y a de belles fortifications, une jolie promenade sur le bord de l’eau, et une sorte d’immense château (aujourd’hui reconverti en collège) dont on pourrait croire qu’il correspond à une nécessité historique quelconque mais qui, en réalité, n’a été érigé que pour servir d’hôtel. Les familles sillonnent ce décor dans le coucher de soleil, juste avant que les douchebags ne prennent d’assaut la ville pour la débarrasser au plus vite de cette étrange sensation nommée sobriété.

Il faut une heure pour traverser Orlando, à toute allure sur une autoroute à huit voies pleine de trafic même s’il est dix heures du soir. Les parcs d’attraction défilent sur des kilomètres. Nous, on cherche une rest area pour siroter notre six-pack et dormir. On en trouve une belle, où il fait très chaud malgré l’heure tardive. Impossible d’installer la tente: un agent de sécurité fait sans cesse des rondes dans sa voiture. Encore une job bien créée… Pas grave, on dormira dans l’auto. Cinq minutes plus tard, les sièges en cuir sont déjà trempés de sueur, alors on se résout à coucher sur le ciment à côté d’une table de pique-nique, dans la pénombre où le gardien ne peut nous voir. Une nuit à la belle étoile en plein mois de janvier… On est bien!

Publicité

Jour 4: Orlando-Sarasota

Je me réveille à six heures pour vomir. J’ai dû manger quelque chose de mauvais. Toute la journée, je vais être KO. Tout à coup, je la trouve moins drôle la chaleur… Dans la lumière du matin, on n’est plus caché des regards des usagers de la halte routière, oups.

On veut de l’Internet alors on s’arrête où on sait qu’il y en a… au McDo. Walmart, McDo… On détruit vite ses habitudes de consommation responsable, aux États-Unis… On prend juste un café et on se fait nos propres toasts, les autres clients nous trouvent bizarres, ou crottés, on s’en fout. Changement de programme: mes snowbirds de Toronto doivent retarder leur départ. Je n’ai donc pas à les attendre à l’aéroport, j’irai plutôt porter l’auto à la big boss de Cars to Florida qui, ô surprise, est elle aussi une snowbird de Sarasota.

Dans le McDo, un couple de snowbirds franco-ontariens jase avec Jasmine. Ils passent deux mois chaque hiver dans un condo à deux pas de là. Ça c’est bizarre, parce qu’on est encore à deux bonnes heures de la mer… En fait, beaucoup de snowbirds ne résident pas dans des campings ou des maisons au bord de l’eau. Ils n’en ont pas les moyens et se retrouvent dans des trailer-parks ou des petites villes comme celle où on est, à l’intérieur des terres. Ils nous racontent que la journée, ils marchent et magasinent pour leurs petits-enfants. L’image romantique du snowbird qui, chaque matin, fait son jogging face aux flots de l’océan en prend un sérieux coup dans mon esprit.

Publicité

Tampa arrive, ça y est, on est sur le golfe du Mexique. Question artificialité, ça bat tous les records. La route emprunte une digue qui déchire la baie. Au loin, il y a de gigantesques ponts, encadrés d’immenses hôtels : ça n’aide pas mon envie de vomir à passer. Un peu plus loin ça s’arrange, fini les verrues de littoral à quarante étages, mais ça ressemble quand même à une banlieue de plusieurs dizaines de kilomètres de long, avec l’avantage qu’ici, c’est une mer qui est creusée dans la cour arrière.

Sarasota n’est pas différente. En fait, qu’est-ce qui pourrait être différent sur cette côte qui semble avoir été bétonnée d’un seul coup, dans les années 70? On nettoie l’auto comme on peut, on est contents qu’on ne l’ait pas eue super-propre, ça nous laisse du lousse. Et direction son point de chute, snif, on commençait à bien l’aimer.

L’adresse qu’on m’a donnée est un beau trailer-park de snowbirds, avec une excellente localisation, à 200 mètres de l’aéroport. J’imagine que le côté pratique que ça représente quand on a besoin de prendre l’avion oblitère les dizaines de veillées gâchées par la présence d’un couloir aérien. Cette visite me permet de noter les différences culturelles entre trailer-parks. En Floride, la densité de maisons mobiles y est nettement plus importante qu’en Virginie-Occidentale. Cette promiscuité est compensée par la présence de fleurs, qui rendent l’espace plus agréable. Par ailleurs, les trailers sont tous fraichement peinturés d’un blanc éclatant, et les habitants sont propres sur eux, pas de barbe hirsute ici. Ce n’est pas parce qu’on vit depuis vingt ans dans un trailer-park qu’on serait heureux dans tous les trailer-parks. Observation anthropologique intéressante, et non, elle n’était pas évidente a priori.

Publicité

Mme Cars-to-Florida ne semble pas soulagée outre mesure qu’on se soit rendus à bon port, ce qui me laisse penser qu’elle a une bonne assurance. J’ai mérité le remboursement de mon dépôt et mon indemnité de 500$ pour avoir apporté la voiture. Sachant que ça a coûté seulement 170$ de gaz, on a gagné quelques brosses à la Nouvelle-Orléans, là où le gin-tonic coûte 2 piastres.

Notre mission est terminée, mais le plus dur commence: rejoindre la Louisiane sur le pouce, en traversant le Redneckistan: nord de la Floride, Alabama, Mississippi. Tout cela est une autre histoire. On en a un aperçu en se rendant de Sarasota à Tampa, une heure au nord, seul endroit où j’ai trouvé un hébergement sur Couchsurfing: les automobilistes nous regardent soit avec mépris, soit avec incompréhension. On est tellement des bêtes bizarres qu’une jeune fille s’arrête pour nous prendre en photo. Il nous faut toute la miséricorde d’Edward, chrétien visiblement en recherche de BA, pour sortir de Sarasota. Plus loin, une sorte de mousson nous surprend à la tombée de la nuit et achève de lessiver notre moral. On est finalement pris en charge par une gentille meth-head qui fera 100 km imprévus pour nous mener à Tampa. On emprunte un téléphone pour appeler Alan, notre hôte du soir, qui ne sera pas là avant une heure.

Publicité

Onze heures du soir, la ville est morte. Je n’ai rien pu avaler de la journée, on est encore trempés et on fait pitié, mais c’est pas grave, parce que les vacances ne font que commencer.