Avec mes filles (7 et 4 ans), je n’ai aucun tabou. On peut parler de la mort (leur grand-père est rendu de l’autre bord), de la sexualité, de la maladie, de la séparation, des émotions difficiles comme la peur (bon, on parle parfois d’affaires légères aussi!).

Il n’y a qu’un mot que je ne suis pas capable de prononcer devant elles. Mais alors là, pas capable. C’est le mot suicide. Comment t’expliques ça à des enfants? Quel chemin ça va faire dans leur tête? Juste d’y penser me glace d’effroi.

C’était il y a 20 ans, par une semaine d’hiver très froide. En revenant du Cégep, j’avais appelé mon ami Philippe chez ses parents, dans notre petite ville de province, pour lui souhaiter un bon anniversaire. Il avait 18 ans ce jour-là. Pas de réponse, alors j’avais laissé un message sur le répondeur et repris mes activités du soir : souper, études, tévé avec les colocs, dans mon habituelle soupe d’angoisse de cégépienne-de-région-tout-juste-émigrée-à-Montréal-qui-a-du-mal-à-s’adapter.

Quand le téléphone a sonné au milieu de la soirée, il me semble avoir répondu en riant, ma coloc Chérine venait sans doute de faire une bonne joke. Au bout du fil, ça hurlait à mort. J’ai reconnu la voix de Lou. Et compris quelques mots dans son charabia de cris et de pleurs: « Philippe », « suicide », « mort », « pendu », « sous-sol ». Et sûrement quelque chose comme « c’est de ma faute, Émilie! ». J’ai hurlé à mon tour en lançant le combiné à Chérine, comme pour éloigner violemment tout cela de moi…

C’est comme ça que la mort est entrée dans notre appartement de cégépiennes vraiment pas équipées pour gérer ces émotions-là. Que la mort est entrée dans notre gang d’amis du secondaire, qui sont presque tous retontis à l’appart ce soir-là. Mais pas Lou, elle vivait encore dans notre bled d’origine. Osti qu’on était sur le cul. Sur les futons verts-forêt pleins de poils de chat, en dessous des posters de U2 pis de Red Hot Chili Peppers. On fumait des clopes. On mangeait des chips pis du chocolat. On buvait de la bière. On braillait pi on riait frénétiquement. Sous le choc total. Ce soir-là, on s’est un peu frenchés de manière aléatoire, d’ailleurs…

Les jours suivants se sont passés dans une espèce de brume. Il faisait frette, c’était pas possible. Je me souviens de ce froid infini, de l’odeur écoeurante d’essence et de vieille fumée de cigarette dans « la » bus qui nous a ramenés chez nous. Je me souviens des funérailles, où on a chanté Tears in Heaven, d’Éric Clapton, en faussant. Je me souviens du cimetière derrière l’église, du ciel bleu incroyable et de la neige éblouissante qui faisait crunch à chaque pas qu’on faisait pour se rapprocher du trou….  Je me souviens du visage dévasté de Lou, au bord de la fosse. Lou qui était, encore trois mois auparavant, la copine de Philippe. Lou qui a jeté un ruban de ses cheveux dans le trou.

Ben c’est ça. Ça fait vingt ans. Il y a un ou deux mois, on soupait chez Nathan, dans son nouveau condo vraiment swell du Centre-Sud. La gang n’était pas complète, mais il y avait Chérine, Lou, Catherine, Jean, Isa et moi.  Isa avait emmené son petit dernier, un bouddha souriant de 6 mois. Nathan nous a parlé de son nouvel amoureux, ça a l’air bien parti… Chérine nous a raconté sa dernière date zéro-contact. Et à un moment donné, après quelques verres de vin, quelqu’un a dit : « Ça va faire 20 ans cette année, vous rendez-vous compte? » Faudrait faire quelque chose…

Faque en fin de semaine, pour Philippe, on s’en va escalader le Mont-Amour, une petite montagne qu’il aimait beaucoup, cet amateur de vélo, de nature, de plein-air, qui aurait 38 ans (comme nous). On annonce grand froid. Je ne pense pas qu’on va s’éterniser au sommet. On va probablement se faire un gros câlin. Pis on va redescendre. En regrettant encore, 20 ans après, de n’avoir pas su, pas pu t’aider, toi l’ami qui avais plongé dans le noir sans qu’on ait mesuré ta détresse. Pas pu t’emmener avec nous à l’aube de nos 40 ans, de nos premières rides et premiers cheveux blancs.

Ensuite, on va tous aller souper chez Lou. Son chum sera là, ses deux petits gars. Du vin. Un feu dans le foyer. Mes filles aussi. La vie.

  • cedric

    Il faut en parler, les enfants ca ressent les zones d ombre, et ne sachant pas comment les traiter et les analyser, ca peut creer des angoisses.
    Mais comment en parler? C l a tout l art d etre parent :).
    Moi c mon oncle qui est parti aussi il y a qq annees.

  • Claudia C.

    Quelle belle idée!Je trouve que c’est une bonne façon de commémorer la mémoire de quelqu’un.C’est touchant aussi de lire que vous êtes tous aussi unis malgré ce terrible évènement.Je trouve que ton texte soulève une autre question intéressante en plus de celle de comment en parler à tes filles.Celle de la façon de se rappeler de quelqu’un,surtout partit de façon aussi brutale.J’ai 25 ans et un de mes amis s’est suicidé il y a 3 ans de cela.Je dois avouer que je ne sais pas vraiment comment « gérer » son souvenir,comment lui rendre hommage.Je trouve ton texte apaisant et réconfortant à sa façon.Lire que c’est possible de rester unis après un suicide.Merci pour ton texte :-)

  • Alice

    Wow, très beau texte! Ça prouve à quel point parfois notre vie peut s’écrouler sans qu’on le voit venir, mais aussi qu’on réussit tout de même à continuer de vivre et on arrive même à ne plus y penser parfois. C’est dur à imaginer que quelqu’un veuillent s’enlever et vient toujours une question: Est-ce que j’aurais pu faire quelque chose pour l’aider?.. C’est malheureusement une question la plupart du temps sans réponse! Je crois qu’il faut faire son deuil malgré les questions et réussir à passer par dessus, comme vous l’avez sans doute tous fait.

  • Stéphanie

    Je pense le connaitre moi aussi. C’était il y a 20 ans, dans une tite ville de banlieue, il avait tout juste 18 ans, bon en dessins même si c’tait souvent des dessins un peu glauque … il m’a manqué le jeune homme. J’ai travaillé avec son oncle qq années plus tard et c’était encore frais à sa mémoire.

  • caro

    Merci. Juste merci pour des mots sur cette maudite brume qui s’incruste en quelque part entre la mémoire et le coeur. Qui enveloppe le souvenir d’un sourire et d’un trou. Et qui ne part jamais complètement.

  • Caro

    C’est beau pis triste, c’est l’fun de voir que vous êtes encore amis

  • philippe

    Tu m’as fait pleurer. Merci, ça a fait ma journée.

  • France

    Merci pour ce si bel écrit, je ne l’ai pas connu autant que vous, même si nous étions cousin/cousine mais ça m’a vraiment touché, je pense souvent à lui et à ses parents, ma Tante et mon Oncle que je vois souvent et je me souviens comme si c’était hier des 2 chansons à l’église d’Éric Clapton, ainsi que l’envolée de ballons. Merci Merci merci !

  • France L.

    Merci de montrer que la vie continue tout autour d’une mort si tragique.

  • Marie-Noële Richer

    Beau. Un texte sur le suicide qui termine de façon aussi vivante… c’est une belle plume que vous avez!