L’époque des slows en fin de party est finie. Sur les pistes de danse du Québec, la distance est de mise. Chacun pour soi. La séduction n’est plus dans la danse, mais dans le regard, la parole et le rationnel.

Un soir de fête à Port-au-Prince, il y a quelques années, un ami montréalais dansait avec une Haïtienne. La chanson terminée, la piste de danse se vide. Il est tard.

L’ami vient nous voir : « Comment vous faites pour danser pluggué tout en restant dans les limites de la décence? »

Il n’avait rien compris.

En fin de soirée, dans une fête bien arrosée, les préliminaires commencent souvent sur la piste de danse à Port-au-Prince. À l’opposée de la danse primitive, voire violente, du dancehall jamaïcain, qui ne compte plus ses cas de pénis cassés, la danse plugguée haïtienne est toute en sensualité.

Face à face, les deux partenaires se collent les bassins qui se frottent littéralement l’un sur l’autre dans une lenteur indécente.

Dans le contexte approprié, un homme bien constitué voit sa chaleur (et tout le reste) monter.

« J’ai essayé de me tourner, de me mettre en biais et danser avec une cuisse plus avancée, pour ne pas qu’elle s’en rende compte », expliquait mon ami dont je tairai le nom. S’il fallait qu’une Québécoise se rende compte que son partenaire de danse est en garde à vue, c’est la taloche assurée.

« C’était ça son but, rétorquent des amis haïtiens avec nous, en se foutant de sa gueule. Fallait lui montrer qu’elle a réussi! »

Dans plusieurs clubs en Haïti, en plus de la grande piste, une mini piste de danse emmurée est adjacente au bar. Aucune lumière, dans le noir total, pour que les couples aient un semblant d’intimité. Ça demeure habillé: le reste se déroule généralement à l’extérieur du club, dans une chambre.

Dans un pays à la « moralité religieuse » très forte dans les médias, il est jugé illégal de « frencher » en public (gars-fille, on ne parle même pas de deux gars ou deux filles ici, carrément impossible). Une fois, lorsque ma douce moitié quittait le pays pour quelques semaines, nous nous sommes laissés aller quelques secondes devant l’entrée de l’aéroport. Un homme est venu m’engueuler, parce qu’ « il y a des enfants ici ».

« Vous pouvez appeler la police, lui répondis-je en créole dans un élan de tristesse, je veux bien me faire arrêter pour la cause. »

Les interdits haïtiens encouragent souvent leur transgression, surtout en fin de soirée dans les clubs. À l’inverse, les Québécois sauront-ils retrouver un peu d’élan pour la drague sur une piste de danse?

Ces deux cultures ont certainement beaucoup à apprendre l’une de l’autre.

Twitter: etiennecp

PS : Ayiti Toma

Le cinéaste Joseph Hillel propose sa vision d’Haïti dans le nouveau documentaire produit par l’ONF Ayiti Toma. Célébration du vodou, critique du travail post-séisme, une autre manière de mieux comprendre la culture haïtienne. J’ai d’ailleurs donné un coup de main pour l’entrevue avec Sean Penn qui y est diffusée. En salle au Cinéma Beaubien dès vendredi.

  • JennyJanePowPow

    J’ai lu cet article il y a déjà un bout, et ça me fait toujours aussi rire tellement c’est vrai!
    C’est cool que tu sois en Haïti. Très peu de gens osent s’y rendre, préférant Cuba et la République dominicaine. :-)

  • Robert

    Pas de danger que ça arrive au Québec. Comme vous dites, les pistes de danse sont tout sauf un lieu de séduction.

    Les femmes québécoises ont castré les hommes qui n’osent plus les aborder, donc tout le monde se regarde, personne ne fait rien et tout le monde rentre chez soi bredouille. Les hommes se tournent donc vers les femmes étrangères qui, elles, acceptent leur masculinité.