Dimanche soir dernier, fin de carnaval à Jacmel, je suis au magnifique resto-bar le Vatican, juste à côté du défilé. On termine une fête commencée en après-midi. Je reçois un texto d’un ami qui travaille pour le festival Jacmel Jou Bare’n, organisé par Arcade Fire vendredi soir. Dans un peu plus d’une heure, m’écrit-il, le groupe montréalais sera en prestation gratuite dans le bar d’un hôtel de la vielle ville.

L’hôtel Florita est un centre névralgique de la haute intello et artistique, autant haïtienne qu’expatriée. En plus de l’ambiance décontractée du bar, les lits baldaquins et les chambres tout en bois offrent la plus romantique des expériences du style néo-colonial.

Le groupe montréalais complétait un prochain vidéoclip, Flashbulb Eyes, tourné dans ce décor typiquement jacmélien. L’équipe de tournage était composée exclusivement d’étudiants et de professeurs de l’école de cinéma de la capitale culturelle haïtienne, le Cine Institute.

Réunis en cercle après le tournage vers 1h du matin, les membres du groupe se faisaient face autour du palmier qui perce le toit du grand espace, le long du bar en bois devant un mur de pierres. Pour une dizaine de chansons, une quarantaine de personnes, surtout des étrangers, ont dansé autour du cercle, un verre de Barbancourt ou de Prestige à la main. Une succession de reprises, comme London Calling des Clash ou Girls Just Want to Have Fun de Cindy Lauper, ont allumé le public conquis. Sur la scène de l’hôtel Oloffson il y a deux ans à Port-au-Prince, ils avaient aussi joué beaucoup de ces reprises. La prestation s’est terminée par une interprétation exploratoire de la chanson Haïti, toute symbolique dans ce contexte unique.

Photo: T’cha Dunlevy

 

Le carnaval haïtien est une expérience assez intense pour le non-initié. La foule qui envahit les rues est immense et particulièrement dense. Les balcons et estrades payantes sont utilisés par les plus frileux, même s’ils sont souvent bondés aussi. Des points de rendez-vous dans certains bars et restaurants deviennent incontournables pour retrouver ses amis. Le public de touristes et de travailleurs étrangers venu au milieu de la nuit à l’hôtel Florita semble avoir été ravi, épuisé par la fête et encore barbouillé de maquillages dégoulinants.

On raconte qu’il aurait aussi été envisagé de monter le groupe sur un des chars allégoriques en fin de soirée, mais il en a été décidé autrement. Les artistes qui réussissent à se tailler une place sur un char sont soigneusement sélectionnés et commandités en fonction du succès de leur chanson carnavalesque de l’année. Celles-ci résonnent en boucle dans les hauts-parleurs d’énorme 10 roues allant à 1-2 km/h au cœur d’une foule compacte. En montant sur un char, Arcade Fire aurait pu s’offrir le vidéoclip le plus haïtien qui soit, mais la réaction de la foule, forcée d’entendre une chanson qui n’est pas carnavalesque et qu’elle ne connait pas, aurait pu entrainer des réactions négatives.

Un festival produit par Arcade Fire

Vendredi, le groupe s’était organisé un festival. Tombé amoureux de la ville il y a deux ans après une visite de Jacmel (ça arrive souvent aux visiteurs), ils ont décidé de revenir et de travailler avec les étudiants de l’école de cinéma et de la nouvelle école de sonorisation qui vient d’ouvrir au même endroit.

Régine Chassagne, issue d’une célèbre famille métis haïtienne, retrouve ses racines en Haïti. Son groupe a même attrapé ses guitares samedi dans une fête confidentielle pour leur très nombreuse équipe lorsqu’un groupe vaudou est venu leur chantonner quelques chansons sur le bord de la plage de mon petit village côtier.

La venue du groupe à Jacmel a été précédée d’une pléiade de publicités radios, de banderoles dans les rues et de promotion de toutes sortes. Certains des plus grands noms de la musique haïtienne ont été invités par le groupe « canadien », comme le souligne les spots publicitaires, dans un marathon gratuit de musique la veille du carnaval. Kreyol La, Tony Mix et BélO se sont suivis sur scène devant plusieurs milliers de personnes ravies. Peu après 1h du matin, Arcade Fire a pris place devant un public attentif, mais pas très réactif aux chansons.

La musique rock n’est pas populaire en Haïti. Il y a un seul artiste rock d’envergure encore actif, un mélange en anglais (et parfois créole) entre Limp Bizkit et le emo. Il y a Boukman Eksperyans qui incorpore des guitares électriques par exemple, mais les rythmes haïtiens ou électroniques sont toujours prédominants. L’introduction d’un joueur de tambour sur le dernier album d’Arcade Fire servira sans doute à tisser des ponts avec la Perle des Antilles.

Polie, la foule a écouté patiemment, même si les applaudissements ont rarement été nourris plus de quelques secondes. Sur scène, la fougue du groupe semble bien en place pour sa prochaine tournée nord-américaine annoncée avec Kid Koala le mois prochain. C’est tout de même le groupe de fanfare haïtienne Rara Fanm, invité vers la fin du concert au milieu de la chanson « Here Comes the Night Time », qui a réussi à faire lever un peu l’ambiance. Mon collègue (et ami) Tcha Dunlevy de la Gazette, par hasard à Jacmel pour des vacances, a fait un compte-rendu complet du show ici.

Il arrive quelques fois que des musiciens soient mal accueillis par le public, comme partout, surtout parce que le style ne plait pas dans le contexte. Le public de vendredi n’était pas non plus trop hostile à l’expérience Arcade Fire.

Le groupe est peu connu en Haïti, encore moins en région. Arcade Fire a vécu un baptême avec un nouveau public, comme il n’en a certainement pas connu depuis longtemps. Une relation entre le Mile-End et Jacmel débute-t-elle? À Jacmel, on aime toujours la découverte. Les festivals internationaux et grandes expositions sont une tradition depuis quelques années déjà.

Arcade Fire est entré dans la danse. Le public suivra-t-il ?

Twitter: etiennecp

*Crédit toutes les photos sauf indication contraire: Melissa Phillips, melissaphillips.com