NB: À la fin du mois de décembre, je rencontrais trois mères dans la fleur de l’âge afin de discuter, notamment, de maternité et du culte du corps. S’en suivit un texte-fleuve où j’ai malheureusement dû couper certains éléments, dont la relation avec les pères. Le jour de la publication, je promettais sur le Facebook d’Urbania de répéter l’expérience avec des papas dès le retour au travail. Voici donc…

Fêtes aidant, j’ai souvent pensé à feu mon paternel au cours des dernières semaines. Du coup, une conversation un peu surréaliste a refait surface.

Mon pater familias et moi sommes installés sur le sofa. On regarde sûrement le golf à la télé ou un truc du genre. Tout d’un coup, le bonhomme se tourne vers moi, la mine piteuse et me lance : «Je m’excuse de ne pas avoir été un bon père pour toi et ta soeur. Tu sais, je n’ai pas eu mon paternel très longtemps dans ma vie alors je n’avais pas vraiment de modèle à suivre. C’est pourquoi je voulais m’excuser et t’assurer que j’ai fait de mon mieux.»

Et moi de répondre, tentant de cacher ma surprise : «Tu capotes raide, le père! Tes enfants n’ont toujours pas été accusé de meurtres et n’ont toujours pas vendu de drogues dures à des écoliers, genre. Je pense que t’as fait une pas pire job compte tenu de la situation.» Ça l’a fait rire un peu, mais ça l’a surtout soulagé.

Outre le ridicule un brin freudien de la situation (le père qui se confie à son fils, le rejeton qui engueule son papa – cancéreux! en phase terminale de surcroît! – par la suite, etc.), son doute me hante depuis.

Mais qu’est-ce qu’un bon paternel, finalement?

Comment le devient-on?

Et pourquoi toutes ces questions, pendant qu’on y est?

Il faut dire que le «personnage» du père renvoyé au grand public par les médias est de moins en moins unidimensionnel. On propose désormais un portrait parfois plus juste et réaliste, mais souvent plus confondant.

Bien sûr, quelques caricatures persistent. Comme la série humoristique Dads, où des retraités s’installent chez leurs enfants qui sont désormais des adultes professionnels,  qui a fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis l’année dernière tant les blagues glaviotées par les deux personnages de bonhommes «d’une autre époque» nivelaient par le bas.

Au même moment, plusieurs documentaires, articles (dont un qui vient tout juste de paraître dans Véro… oui, oui!), voire des films de fiction, réintroduisent l’idée que le père moderne n’est pas qu’un éternel ado irresponsable, un grincheux qui ne ramène que le bacon à la maison ou encore un épouvantail qui distribue réprimandes et claques en arrière de la tête.

Notons, par exemple, The End Of Love, un drame réalisé, écrit et mettant en vedette Mark Webber dans le rôle d’un jeune homme veuf qui doit élever seul – et dans le doute – son enfant naissant («joué» par sa propre progéniture, d’ailleurs). Plus près de chez nous, le fameux Starbuck aura profité de l’interprétation toute en nuances de Patrick Huard. Puis, mon préféré du lot : The Other F Word, un docu où des artistes punk rock qui, loin des planches, se révèlent comme des papas parfois incompris, mais surtout aimants et sensibles.

Bref, toutes ces questions ont ensuite été couronnées par une dernière : est-ce que ces soucis assaillent également mes congénères ou suis-je le seul à capoter ben raide à l’approche de cette étape?

D’où cette jasette avec Simon (un banquier qui se rapproche de la mi-trentaine et papa monoparental qui a eu sa fille à 28 ans), Joël (un «auteur multitâche» de 33 ans qui est paternel depuis trois ans et demi) et François-Olivier (père d’un enfant d’un an et des poussières et enseignant de 30 ans qui accueillera un nouveau bébé dans sa tribu dans quelques mois).

Racines disparates

«Plus jeune, je le craignais pas mal», lance François-Olivier en revenant sur son enfance en compagnie de son père. «On jouait quand même, mais on partageait peu de moments ensemble. L’essentiel de nos rapports était lié au fait que j’avais rarement de bons résultats scolaires… et parce que je me mettais souvent dans la merde à l’école… ce qui n’est pas super, côté rapports. Ce n’était pas très vargeux, disons!»

Bien que l’enseignant croit que la culture de son père – il est Slovaque – pourrait avoir joué un rôle dans la relation tendue qu’il entretenait alors avec lui, celui-ci y voit davantage la manifestation d’un trait de caractère. «Il avait beaucoup d’humour, mais il demeurait renfermé et pas très sociable. Il avait peu d’amis et parlait peu de lui. C’est vraiment par de très petites bribes que j’en ai appris sur son passé.» Plus tard, il assure que leur rapport était tout de même positif et que celui-ci s’est «réchauffé» au fil du temps, notamment lorsqu’il a emménagé dans son premier appartement. «C’est comme si j’étais devenu un homme. À ce moment-là, il s’est ouvert. J’étais presque un égal!», se rappelle-t-il, sourire aux lèvres.

Simon (c’est un pseudonyme, en passant), de son côté, dit que son père et lui se glissent dans «le classique des années 80» : «Plusieurs mères étaient toujours au foyer à l’époque, le rôle de “pourvoyeur” revenant toujours aux pères. Ce qui faisait en sorte que certains d’entre eux étaient “maladroits” en “situation de proximité”, disons.» Du même souffle, il précise que la relation demeurait quand même aimante.

Joël n’a malheureusement pas eu autant de chance avec son vieux. «[Ma relation avec mon paternel tient plus] de l’ordre du rêve malheureusement. En fait, mon père a quitté le foyer familial alors que j’étais très jeune. Pour faire une histoire courte, il s’est débattu pendant de nombreuses années pour tenter de rester dans la norme, mais le naturel a fini par revenir au grand galop. J’ai donc passé une grande partie de mon enfance à l’attendre et à croire désespérément à un tas de promesses. Toutefois, j’ai fini par accepter que ce n’était pas dirigé contre moi et on a quand même eu quelques bons moments ensemble. Et, honnêtement, je crois que c’est une bonne chose que je n’aie pas grandi sous son influence.»

Si les trois gars ont des histoires bien distinctes, ceux-ci se rejoignent toutefois dans leur façon d’aborder la paternité. Si les pères d’antan avaient une réputation souvent glaciale (à en croire nos expériences personnelles, bien sûr, mais aussi moult films de John Hughes et chansons de Springsteen), «la nouvelle école», elle, se veut incroyablement démonstrative et collaboratrice.

Travail d’équipe!

Si les jeunes pères interrogés notent que les tâches étaient définitivement déterminées entre leurs propres parents, le trio réuni constate que l’éclatement des rôles est désormais instinctif. «Nous n’avons plus le père d’un côté et la mère de l’autre. Nous sommes deux parents», résume Simon.

François-Olivier, de son côté, emprunte un discours un peu plus facétieux. «C’est sûr que c’est dur au début, parce que la mère doit en faire vraiment beaucoup! La job du père est donc d’épauler, voire d’être un waterboy!» Plus tard, F-O mentionnera que, contrairement à son père qui avait «sa propre façon de démontrer son amour qui était ponctuelle, chargée d’émotions, mais qui demeurait tout de même camouflée», il ne se gêne pas pour exprimer quotidiennement toute l’affection qu’il a pour son rejeton.

Pour revenir à la collaboration plus éclatée entre les parents, celle-ci convient tout particulièrement à l’auteur de la bande. «Tu vois, je suis un gars plus productif en soirée et au cours de la nuit», fait valoir Joël. «Le matin, je ne suis rien! On a donc nos “plages horaires” et il y a certaines activités qui vont relever de ma blonde ou de moi. Par exemple, ma blonde va bricoler et dessiner avec lui tandis que, moi, je joue à des jeux vidéo avec lui en plus de l’initier à la culture. Je lui fais écouter du vieux punk, de l’électro et de la musique classique, par exemple. Cela dit, j’éprouve énormément d’admiration envers ceux et celles qui élèvent leurs enfants en tant que parent monoparental. Chapeau!»

Ça tombe «bien», Simon a justement goûté aux «joies» de la monoparentalité.

Grands et très, très grands drames…

Bien que Simon croit que le fait d’être monoparental l’aura amené à s’accoutumer rapidement à toutes les tâches habituelles d’un couple de parents, le banquier tranche que la séparation lui a surtout nui «sur presque tous les points».

«C’est tellement merveilleux de penser que deux parents peuvent s’unir pour partager leur vie ensemble et avec celle de leur enfant. J’ai tout d’abord trouvé la monoparentalité très triste», tonne-t-il d’emblée. «Ça peut également nuire à la communication entre les deux parents, puisque la chicane personnelle est souvent au rendez-vous suite à la séparation», ajoute-t-il tout en glissant qu’il peut arriver qu’une certaine compétition pour être le «parent favori» puisse s’installer.

«Ça nuit également aux finances. Les deux parents payent deux loyers, deux séries de comptes et cumulent d’autres dettes liées à séparation, comme se remeubler, par exemple. Tant qu’ils ne forment pas de nouveaux couples, le niveau de vie des parents monoparentaux est souvent bien moindre, peu importe l’emploi et le niveau de scolarité.» En dépit du portrait plutôt morne, Simon relève tout de même un petit privilège… qui n’en est finalement pas un. «Bien sûr, on peut élever l’enfant de la façon dont on le souhaite vraiment, mais est-ce vraiment avantageux? Il est parfois bon de se faire dire ce qui est à revoir.»

Sans être monoparental, Joël a tout de même un travail dont la nature – il est auteur à la pige – peut faire en sorte que certaines semaines sont plus serrées que d’autres. «On ne vit jamais avec de grands moyens et on n’a jamais le confort de la certitude», soupire-t-il avant de se lancer dans un laïus émotionnant.

«Quand tu as une job steady, tu n’as jamais à te préoccuper de comment tu vas t’organiser pour payer un truc. Du moins, tu sais au moins à quoi t’en tenir. Avec le genre de job que j’ai, c’est comme marcher constamment dans la brume. Si, au moins, il y avait des sommes importantes d’argent qui rentraient de temps en temps, ça donnerait de petits moments d’accalmie, mais bon, je garde espoir que je vais finir par avoir mon show quotidien à LCN et je deviendrai une personne médiocre, mais qui n’aura plus de soucis financiers. Et puis, à ce moment-là, quand mon kid aura besoin que je le dépanne, je pourrai l’aider.»

Joël poursuivra en révélant que son pire cauchemar serait de ne pas pouvoir appuyer financièrement les rêves et ambitions de son garçon. «Quand je pense à ça, je me sens comme de la merde!»

Pour revenir à Simon, la séparation aura, évidemment, nui à son portefeuille, mais elle aura également contribué à un épisode dépressif. «Je m’étais aussi mis beaucoup de pression pour être un bon père», raconte-t-il. «Je voulais aussi un meilleur emploi pour “bâtir quelque chose”, etc. Cette pression était malsaine – je me comparais sans cesse! – et m’aura finalement fait exploser.» Des années plus tard, le banquier va mieux. «C’est fini!», lance-t-il. «Là, je dois juste accepter que la liberté que j’avais auparavant ne sera plus jamais la même… même si j’en gagne à nouveau à mesure que mon enfant vieillit. De plus, j’ai une nouvelle conjointe depuis. Ça remet du soleil en maudit dans une vie, ça!»

Joël de son côté, a bien failli perdre son amoureuse lors d’un épisode encore plus sombre. «Je ne te cacherai pas que de perdre un enfant à la naissance, c’est plutôt traumatisant», glisse-t-il. «Ça ajoute à l’insécurité et tu te rends compte à quel point c’est souvent plus compliqué qu’on ne peut l’imaginer de donner vie à un enfant», explique-t-il. «Disons que ça a failli mettre un terme à notre couple et que le voyage a été très éprouvant mentalement et physiquement.»

Heureusement, le couple a finalement refait surface. «On en est ressorti plus fort, je crois. La preuve, c’est qu’après avoir eu notre fils, on a perdu un deuxième enfant dans des circonstances similaires et nous sommes toujours heureux ensemble. Quand tu vis l’expérience de sentir ton enfant mourir dans tes bras, tu as deux choix ensuite : tu crisses tout là ou tu fonces. J’ai choisi la deuxième option pour mon fils qui est bien en santé, mais aussi pour moi et pour ma blonde. Il faut dire qu’à notre deuxième décès périnatal, justement, il y avait notre fils à la maison qui n’était pas encore très conscient de l’ampleur du drame que nous vivions et c’est grâce à lui que j’ai réussi à traverser tout ça.»

La leçon…

Si l’enfant de Joël a – bien malgré lui – permis à son couple de surmonter un tel deuil, quelles autres perles de sagesse ces bouddhas miniatures et morveux peuvent-ils passer?

François-Olivier se mouille : «C’est fou ce qu’un enfant peut t’apprendre! Sur tout et sur rien en même temps.» L’enseignant voit en son enfant un miroir – «tu réalises tout ce que tu étais à l’époque!», s’exclame-t-il au passage – en plus de constater que l’humain demeure bel et bien un animal : «Tout de suite lorsqu’il est né, il est allé chercher le sein!» Bref, pour F-O, son enfant est un peu comme un téléphone intelligent… mais en plus baveux. «C’est intéressant de voir quelqu’un évoluer aussi rapidement et de façon aussi complexe et impressionnante. Il y a constamment de “nouveaux ajouts” qui s’y greffent sans qu’on sache toujours comment c’est arrivé. On s’entend que ce n’est pas une fleur qui pousse, qui se retrouve avec six pétales et ça finit là!»

Sans le savoir, la fille de Simon, aujourd’hui âgée de cinq ans, est également une coach de vie : «Elle m’a appris que je n’ai qu’à rester moi-même pour avancer dans la vie. Elle m’aimera tout simplement si je fais l’effort d’être avec elle. Je dois donc arrêter de mettre de la pression sur ce qui est bon ou pas et sur ce qui doit être fait ou non. Tout ce que j’ai à faire, c’est de ne pas trop la gâter et de lui faire réaliser qu’avec un peu de discipline et d’effort, on peut réussir plein de choses et être heureux.»

Puis, bien malgré lui, Joël se fait faire la leçon par un jeune loup qui, sait-on jamais, pourrait bien changer la proverbiale game dans quelques années. «Il m’apprend bien des choses. Notamment la patience, l’écoute et particulièrement toute la futilité rattachée à mon métier. Quand tu te retrouves à expliquer ton job de créateur de contenu ou de journaliste à un kid de trois ans et qu’à la fin, il te demande sans méchanceté : « Mais à quoi ça sert? », ça te remet rapidement les deux pieds sur Terre!»

Bref, on va tenter d’obtenir la première chronique à vie du fils de Joël dès lundi prochain!

 

Sur ce, on peut me rejoindre au besoin sur Twitter à @andredesorel.

En attendant d’avoir de vos nouvelles, bonne semaine – et bonne année! – sur Urbania.ca.

  • Eric Pantoute

    Heille merci pour ce bon article. Ça fait du bien de lire ce type de propos sensibles et intelligents. Et ce n’est pas confondant de sortir du modèle unique. Il y a trop de défis dans une vie de père (et de couple) pour penser qu’une seule recette suffirait à tout résoudre.