La première chose qui m’a marqué quand j’ai découvert Tao Lin en lisant sa (géniale) novella Shoplifting from American Apparel, c’est que les personnages se parlent dans le chat de Gmail et que c’est traité comme des dialogues “normaux”. Ça m’a fait sursauter. Pourtant, ça n’aurait pas dû. Je suis d’une génération pour qui les conversations online sont aussi valables et personnelles que des rencontres face à face ou des appels téléphoniques. 

Et c’est là, je crois, la différence marquante entre ma génération et la précédente.

Ma mère, elle, elle va sur Internet pour magasiner, pour lire les nouvelles, ou pour envoyer des courriels à des gens. Ensuite, elle retourne faire autre chose. Elle quitte son laptop, et Internet sort de sa tête. Quand je vais sur Internet, ce n’est pas pour faire quelque chose, précisément. C’est qu’Internet fait partie de ma vie. Je lisais récemment un excellent texte sur la alt-lit où l’auteur raconte ses premières expériences en ligne:

“The Internet, for me, was not about educating myself, like it was for my dad. The information I shared on chat groups was banal and mindless. It was just another thing that I used to communicate with and be entertained by. I did not reflect on it. I seamlessly integrated this abstract network that connected millions of bedrooms into my consciousness, like I had the telephone or the TV.”
(L’Internet, pour moi, n’était pas là pour m’instruire, comme c’était le cas pour mon père. L’information que je partageais sur les chats était banale et sans profondeur. C’était juste une autre chose que j’utilisais pour communiquer et pour être diverti. Je ne m’attardais pas à y réfléchir. Je m’étais totalement intégré dans ce réseau abstrait qui reliait des millions de chambres à coucher à ma conscience propre, comme je l’avais fait avec le téléphone ou la télévision.)

On a tendance à réduire Marshall McLuhan à son dicton, « le médium est le message », mais une de ses idées les plus pertinentes est que lorsqu’un nouveau médium apparaît, il est d’abord utilisé pour reproduire les codes des expressions précédentes, puis il finit par se créer des nouvelles formes d’expression, qui utilisent les qualités intrinsèques du nouveau médium. C’est ainsi qu’on a fini par passer, après quelques années, de « des pages sur internet », « des journaux sur internet » et « des livres sur internet » à quelque chose de totalement nouveau : Facebook, par exemple, ne s’explique pas par la métaphore de « comme ____, mais sur internet ». Il est impossible de décrire quelque chose comme Fort McMoney ou le travail de gens comme Folklore en traçant une filiation claire avec quelque chose qui existait « avant ».

La grande tache aveugle du triste cirque que sont les réactions au passage des trois représentants de trouble.voir.ca à Tout le monde en parle ce weekend est celle-ci: il s’agit d’un nouveau médium, qui reprend pourtant les codes des anciens. Je ne parlerai pas ici des gens qui ont été embauchés pour en faire partie, ce que j’ai à dire a déjà été dit à plusieurs endroits et je n’ai pas envie d’embarquer dans ce débat. Je ne participerai pas non plus au Gab Roy bashing, ni à la sanctification du martyr qu’il est devenu pour certains. Vous êtes des grandes personnes, vous n’avez pas besoin de moi pour vous dire que Guy A a été trop bitch ou trop soft, ou que Roy s’est bien défendu ou qu’il a eu l’air d’un cave. Si vous y tenez tant que ça, je vous réfère à ma sauce à spag.

Par contre, il me semble que le projet mérite qu’on s’y attarde un peu, d’un point de vue médiatique. Il apparaît assez rapidement qu’il ne s’agit pas ici de quelque chose de particulièrement révolutionnaire: ce sont des vidéos, linéaires et directs, de l’ordre de la chronique ou de l’entrevue. Ce que Murphy Cooper fait, c’est « une chronique d’humeur, en vidéo, sur le net ». Ce que Mathieu St-Onge fait, c’est « un témoignage personnel, en vidéo, sur le net ». Ce que Léa Stréliski fait, c’est « des entrevues de fond, en vidéo, sur le net ». Ce que Gab Roy fait, c’est soit « un vox pop, en vidéo, sur le net », ou « une entrevue, en vidéo, sur le net ».De dire que Trouble est un laboratoire expérimental est faux, parce qu’il ne s’agit en fait de rien de nouveau, si ce n’est que par la pure expression formelle à travers laquelle le contenu est diffusé. Vrai, il n’y a pas encore eu, que je sache, de portail de vidéos de non-fiction intégrés sous le chapiteau d’un média traditionnel, au Québec. Pour tout le reste, nous avons là des gens, pertinents (ou moins) qui font des vidéos pertinentes (ou moins) où ils parlent de quelque chose à la caméra. Retranscrivez-les et vous avez, grosso modo, des articles (ou des essais, quand ça dure trente minutes) tout à fait standards.

La pure utilisation d’un nouvel outil pour reproduire ce qu’on créait avec l’ancien, c’est exactement ce que McLuhan relie à l’enfance d’un médium. Au moment où Internet arrive à maturité et où on voit apparaître des créateurs qui n’ont jamais connu le monde sans le web, c’est dommage de s’en tenir à ça. À ce sujet, St-Onge a lancé dimanche soir, avec la désinvolture du gars qui ne réalise pas qu’il tient là une idée révolutionnaire, « J’aurais aimé voir, juste en dessous de l’entrevue avec Pelletier, un expert qui réagit à ce qu’on entend en haut ». Quelle grande idée! Une entrevue avec un sociopathe, en soi, c’est ni mal ni bien, c’est une entrevue avec un sociopathe. Une entrevue avec un sociopathe, annotée en temps réel par un psychiatre, par exemple? Une innovation géniale dans le monde des entrevues de fond.

Malheureusement, on n’a pas encore osé aller hors des sentiers battus par les « vieux médias ». Peut-être est-ce l’ADN du Voir, enraciné dans le print et la télé, qui empêche ces créateurs d’aller vers quelque chose qui innoverait vraiment, en profitant en profondeur de la liberté que le web peut nous offrir. Peut-être que ça va venir. Je le souhaite de tout coeur, parce que si la volonté y est réellement, avec des sujets si intéressants, il pourrait arriver de grandes choses là-bas.

  • Marianne

    Le lien qui manque entre les médias écrits et le web, c’est quelqu’un qui sache reconnaître les auteurs qui produisent du contenu pertinent aux deux endroits et qui permette à l’un d’être le mentor de l’autre. Pour l’instant, ce chasseur de tête intelligent n’existe pas. Ceux qui sont en position de le faire préfèrent parler d’argent et d’urgence que de responsabilité médiatique.

    Mais merci pour la réflexion, c’est vraiment intéressant.

  • Vincent C

    L’inpertinence n’est pas exclusif au Web bien au contraire. Combien de livres sur les tablettes sont d’une impertinence? Des millions. Même chose pour la Tiivi, la radio!

    L’impertinence est celle du contenu, pas du contenant et ni de la personne qui l’écrit.

    Qui est juge de la pertinence?

    On m’a toujours dit quand j’étais plus jeune qu’il n’y pas de questions stupides, que des réopnses. Alors voilà.

  • M.F.

    99%Média, ça vous dit quelque chose ? Devriez commencer à vous y intéresser sérieusement. C’est un sacré beau laboratoire.

  • Éric Samson

    Je connais 99%, oui. Encore là, il ne s’agit pas de média qui explore réellement les capacités du web comme medium. Au-delà de la démocratisation des moyens de production et de diffusion, il y a, je crois, possibilité de faire des choses bien différentes. Ce qui ne veut pas dire que 99% ne fait pas des bons films ou des bonnes couvertures live: au contraire! Simplement qu’on pourrait essayer de faire plus que reproduire le format classique cinéma/télé.

  • Mathieu

    Il ne faut pas confondre expérience interactive / immersive et expérience éditoriale.

    Dans la forme, Trouble.voir.ca n’est effectivement pas un laboratoire expérimental. Il en est même très loin. Si j’ai bien compris, c’est à travers le contenu qu’il héberge qu’il l’est; ou du moins, qu’il cherche à l’être.