Nous vivons à l’époque du fossé. Partout où je regarde, il ne cesse de m’apparaître un écart grandissant entre les gens.

Et là, je ne parle pas de thigh gap, quoi que c’est aussi plutôt aberrant, ni de l’écart de Marilou, au milieu duquel il semble y avoir Un peu d’air.

Je ne parle pas, nécessairement, non plus, du fameux écart fort bien documenté entre le 1% et le reste de la population bien que ce soit aussi un assez grand problème.

Je parle plutôt du fossé qui se creuse de plus en plus entre les gens. Je m’explique.

Par exemple: il y a ceux qui font du sport, et ceux qui n’en font pas; ça, ce n’est pas nouveau, ça a toujours été pas mal comme ça. Mais il ne semble plus suffisant de “faire du sport”. La course, c’est pour les faibles. Non: il faut faire des Ironman. Et pas juste un; trente par mois, si possible. Entre deux Spartan Race, aller se défoncer au Crossfit. Courir avec de la boue, avec du feu, dans des splouts de peinture colorée, mais de grâce, surtout ne pas juste se crisser un iPod sur les oreilles, des souliers vaguement sportifs dans les pieds, et aller arpenter le parc Jarry une petite demi-heure sans même penser avertir nos amis Facebook qu’ils peuvent nous suivre en temps réel.

Il ne faut pas simplement surveiller son alimentation. Il faut être vegan, idéalement crudivore. Un simple végétarien passe pour un barbare. Sinon, aussi bien avoir un soluté de sauce à Big Mac, directement branché dans l’aorte.

Il ne suffit pas de ne pas être un fan des nouveaux blogueurs du Voir. Il faut partir en guerre contre le gars qui les a engagés. Il ne suffit pas de répondre aux critiques, non plus: il faut crier à la diffamation et à la saloperie.

L’an passé, lors de la Grande Grève Étudiante (je refuse d’utiliser “Printemps Érable” parce qu’il n’y a rien de cabane à sucresque là-dedans, et que ça fait un peu trop référence au dégel à mon goût), il se livrait, dans une certaine partie du camp de gauche, une farouche enchère à qui serait le plus radical; si le mouvement ne visait pas rien de moins que l’effondrement du capital, il n’était composé que de social-traîtres.

Encore aujourd’hui. Être plutôt en faveur de la position gouvernementale comme quoi les services publics devraient être rendus à la population à visage découvert? Non, ça ne suffit pas. Si on ne se met pas en burqa pour faire son émission à la télé, on a l’air mou. Faible. Moyen.

C’est probablement un des effets secondaires de la culture de la performance, telle que mise en scène par les réseaux sociaux et la constante projection de soi qu’ils demandent. Je ne suis pas le premier à parler de la “pression” implicite à cette perpétuelle course contre Les Autres. Car le plus grand danger, dans cette ère où tout le monde diffuse tout ce qu’il fait en tout temps, c’est bien celui de ne pas se démarquer.

Mais comment se démarquer devant un flot incessant de personnes qui, quand ils ne sont pas en train de partager leur table avec un grand chef koréen, s’envolent pour la Norvège ou vont courir 50km avant d’aller à la librarie anarchiste pour s’installer dans un café du Mile-End devant un latte dont la mousse dessine une réplique parfaite d’une toile méconnue de Delacroix? Comment ces gens-là vivent-ils, que diable?

La clé réside certainement dans le fait que tout ce bombardement s’amalgame en un seul fil continu de nouvelles, alors que les expériences sont vécues par des individus distincts et que ceux qui sortent du lot sont, justement, ceux qui en mettent un peu plus. Personne n’instagramme son mille-feuilles du St-Hubert ou la file d’attente pour la carte Opus. On ne dit pas qu’on écoute encore avec plaisir l’album rouge de Weezer ou qu’on a tous les livres de Ricardo. On ne montre que le beau, le flatteur, l’extraordinaire, le branché. On ne fait pas de top-10 de photos de blocs de ciment.

C’est peut-être très bien ainsi. Mais il ne faut pas non plus voir tout ça comme une course à la performance, mais plutôt, justement, comme une performance, tout court. Ce n’est que mise en scène. Parce que le gagnant n’est pas celui qui aura eu les opinions les plus extrêmes, le fil Instagram le plus esthétique et certainement pas celui qui aura eu le plus souvent raison dans des débats sur Twitter.

Il n’y aura, en fait, pas de gagnant. Il n’y aura que des humains qui auront vécu des trucs ensemble, et, on l’espère, pas trop souvent chacun de leur bord du fossé, à s’envier mutuellement.

  • Manuel

    Weezer ! :)

    Non, je pense aussi que Facebook prend un peu trop de place dans la vie. Faire le ménage et l’utiliser pour prendre rendez-vous avec ses amis ça aide à moins faire attention à ceux qui s’étalent, que ce soit par manque de consistance ou pas.

  • Marilyse Hamelin

    Très bon texte dans l’ensemble, tellement vrai, le fossé qui nous sépare tous et qui va en grandissant grâce à cette culture antagoniste cultivée par les réseaux sociaux.. . Un simple petit bémol toutefois: dans la portion sur l’ineffable Martineau en Burqua, il manquait une phrase comme « il ne suffit plus d’être contre le projet de charte, il faut traiter de racistes et xénophobes finis tous ceux qui y sont favorables » (question de balancer les différentes avenues comme il le fait dans tout le reste du texte).

  • Tony Bob

    « C’est probablement un des effets secondaires de la culture de la performance, telle que mise en scène par les réseaux sociaux et la constante projection de soi qu’ils demandent. Je ne suis pas le premier à parler de la “pression” implicite à cette perpétuelle course contre Les Autres. Car le plus grand danger, dans cette ère où tout le monde diffuse tout ce qu’il fait en tout temps, c’est bien celui de ne pas se démarquer. » Réflexion intéressante, mais sur une note moins négative, je dirais qu’Internet favorise le développement de communautés d’intérêts très précis.
    De un, tu as un « catalogue » d’information qui augmente de manière considérable le potentiel de « magasinage » (je mets des guillemets parce que ce n’est pas forcément au sens littéral) et de deux, tu établis plus facilement un réseau de contact autour de l’intérêt en question et tu as une grande facilité à promouvoir les événements.
    Pour reprendre l’exemple de la course et du jogging. Tu commences à courir un peu, tu te renseignes un peu sur internet, tu rencontres d’autres joggeurs que tu ajoutes sur Facebook, en même temps, tu rejoins un groupe ou un forum. Plus tu avances, plus tu t’enlignes sur une pistes précises, tu te spécialises et autour de toi se créé se réseau spécialisé. Après un certain temps, quelqu’un arrive et propose la première « course à relais dans une montagne peuplée de conifères en conditions nocturnes » de ta région et hop, succès monumental pour quelque chose de très niché.