Michel Tremblay a fait les manchettes (du monde littéraire, là, on s’énervera pas trop non plus) en annonçant que son éditeur, Leméac, n’allait pas vendre de ses livres au Costco. La commande de 6000 copies a été annulée

 6000 copies, au Québec, c’est énorme. Se priver d’une telle quantité de ventes est un acte d’une noblesse s’approchant de l’arrogance quand on pense que le recueil de poésie moyen peine à atteindre les ventes dans les trois chiffres au Québec, et qu’un roman qui vend 2000 copies en un an est considéré comme un best-seller. On parle de trois fois ça, chez un seul détaillant. Énorme.
Parallèlement, il y a crise chez Renaud-Bray. On parle ici de détaillants qui sont, pour la plupart des consommateurs, des librairies à part entière – même si on peut y acheter des sous-verres et des grils à raclette, il n’y a pas encore de petites dames qui font des dégustations de saucissons sur craquelins dans l’allée des thrillers scandinaves. Bref. Des employés d’une dizaine de succursales de Renaud-Bray sont en grève générale illimitée, depuis un peu plus d’une semaine, suite à l’échec des négociations avec leur employeur.
Ce qui me pousse à faire le lien entre les deux histoires, c’est que les méchants Costco, ceux qui volent des jobs de libraire et qui menacent gravement la santé du milieu du livre au Québec, à en croire plusieurs, sont par ailleurs des champions en ce qui a trait au traitement de leurs employés.
Alors que Blaise Renaud, président et fils impopulaire du fondateur, semble s’engraisser sur le dos de ses employés au point où Françoise David s’en mêle pour décrier le faible salaire des libraires de la chaîne, Costco prend le chemin inverse et paie ses employés un peu plus de 20$ de l’heure, en moyenne.
Et dans les librairies indépendantes, le constat n’est guère mieux. Rares sont les emplois où les salaires s’envolent bien au-dessus du salaire minimum. Les employés y travaillent par passion et par plaisir, certes, mais comme bien d’autres, j’ai déjà essayé de payer mon loyer en passion et en plaisir, et ma proprio m’a trouvé moyennement drôle.
Alors d’un côté, on a les petites librairies indépendantes avec des employés compétents et passionnés mais qui n’offrent que rarement des salaires adéquats, de l’autre on a une grosse chaîne de librairies qui vend probablement plus de kits à fondue que de romans et qui veut transformer tous ses « libraires » en employés à temps partiel, remplaçables au besoin. Et ensuite, on a le géant de l’hypersurface qui n’offre ni le service personnalisé du premier, ni la diversité du second, mais qui rémunère ses employés mieux que les deux premiers réunis.
Vous me pardonnerez de ne pas être en mesure de voter systématiquement en faveur d’un des trois.
Ce qui m’inquiète le plus pour la lecture au Québec, ce n’est pas que Costco pourrait se ramasser avec toutes les ventes de Marie Laberge ou de je ne sais trop ce qui va remplacer Aurélie Laflamme. Ce sont ces « 1,2 millions d’adultes qui, sans être analphabètes, ne peuvent décoder que des textes extrêmement simples » , sans compter ces 2,2 millions d’autres qui lisent difficilement, mais qui y arrivent, de peine et de misère. Le taux de littératie est terriblement bas dans notre province que près de la moitié des Québécois ont des problèmes de lecture.
J’en avais déjà parlé, jadis, sur La Swompe. Il y a tout un travail de valorisation de la lecture qui reste encore à faire. Si 3,3 millions de Québécois ne peuvent même pas lire le journal, encore moins un roman, je me demande si le combat pour le prix du livre ne s’apparente pas à essayer de se demander si on est mieux de faire affaire avec Proprio-Direct ou avec Re/Max pour vendre sa maison alors qu’elle est en train de passer au feu. Si personne n’achète de livres chez nos libraires, ce n’est pas qu’il y a un rabais chez Wal-Mart. C’est en grande partie parce qu’ils ne sauraient tout simplement pas quoi faire avec.
Et ça, c’est désespérément tragique.

  • Geneviève

    La faible littératie est un lourd fardeau pesant sur les épaules de plusieurs citoyens d’ici. Au-delà du déclin de l’amour du livre, c’est l’incapacité à comprendre le contrat qu’on signe, la difficulté de se trouver un emploi, l’incompréhension de ses factures, etc. Hé misère ! Elle est où, la solution ? Plus de budget dans les écoles et les initiatives de retour aux études ? Ceci dit, on voit que le prix du savoir littéraire ne vaut pas grand chose, même pour ceux qui sont censés en faire la promotion et la vente…

  • Denise Courteau

    Je vous réfère à une lettre publiée ce matin dans Le Devoir :
    Pour aider les libraires
    12 novembre 2013 | Raymond Cloutier, acteur et citoyen – Le 11 novembre 2013 | Livres
    Je suis toujours étonné du silence autour des plus grands concurrents des libraires. Ceux qui phagocytent les ventes lors des mois les plus fastes pour les librairies : les salons du livre. Ils ne sont au fond que des magasins de grande surface, de grands souks bruyants déguisés en lieux de haute culture. Ces salons sont encore plus nuisibles aux libraires que tous les Costco de ce monde. Mais nous sommes au royaume des trois grands distributeurs, alors silence radio.

    La solution : donnez tous les kiosques à des librairies. Mais ce n’est pas demain la veille. Alors, cachons-nous derrière le prix unique et tous les méchants Costco pour éviter qu’on ne regarde l’ogre. En attendant, les distributeurs pourraient remettre leurs bénéfices à un fonds pour permettre la survie des librairies indépendantes.

    J’espère que mon ami Michel Tremblay pense également à boycotter le Salon du livre de Montréal cette année.

  • Poe

    Et malheureusement, les principaux intéressés ne liront jamais cet article.

  • Bernier

    Nous sommes d’accord, le problème de l’analphabétisme au Québec en est un majeur, qui doit être traité de façon prioritaire.
    Par contre, je ne comprends pas les liens que vous tissez dans cet article fourre-tout…
    Il y a d’une part le faible taux de littératie, c’est dit, et d’autre part celui de la préservation de la bibliodiversité au Québec. Cette dernière passe par la maintenance d’un réseau de librairies indépendantes. Que les uns (analphabètes) ne lisent présentement pas de livre, c’est certainement tragique, mais que les autres alphabètes et lecteurs ne puissent plus trouver dans un futur rapproché la variété des auteurs et éditeurs québécois qui forment leur culture (et seulement les bestsellers en grande surface) ce l’est tout autant. Votre argumentation sert quelle cause au juste? Le lien que l’on peut faire entre les deux problématiques est celui d’un désir et d’une urgence d’encourager une culture et de faire circuler ses idées. Culture qui ne se résume pas à celle des bestsellers. Et si nous parvenions à faire de la lecture une pratique stimulante pour une majorité un jour…cette valorisation de la lecture dont vous parlez n’est-elle pas mieux servie par une variété de titres, qui puisse rejoindre le plus grand nombre de lecteurs possible?
    Tant qu’à faire des liens pourquoi ne pas les pousser plus loin; si les librairies indépendantes ne rémunèrent pas leurs employés à la hauteur de leurs compétences, c’est qu’elles n’ont pas la marge bénéficiaire nécessaire dans le contexte actuel des pratiques commerciales du livre au Québec. Et la réglementation du prix du livre ne leur donnera peut-être pas dans l’immédiat cette aisance financière souhaitable au changement des conditions salariales de leurs employés, mais espérons qu’elle emboîtera le pas vers d’autres changements en matière de pratiques commerciales entre les acteurs de la chaîne du livre. Ce qui, osons l’espérer, à long terme améliorera cette situation. La réglementation du prix du livre au Québec est, oui, une démarche nécessaire et un choix de société important. Affirmons cette nécessité au lieu de l’amoindrir en la comparant à d’autres problématiques sociétales.

  • Éric Samson

    Mon argumentation ne sert aucune cause.

    Je vois dans la politique du prix unique du livre une solution simple à un problème complexe, et comme en toutes choses du genre, je m’en méfie. À quoi bon empêcher les grandes surfaces de vendre à rabais si ça déplace les ventes vers d’autres objets culturels? (Vous faites le pari qu’un client qui va chez Costco et qui ne trouve pas le livre qu’il veut va en choisir un autre; c’est loin d’être assuré; il risque plus de se tourner vers un DVD ou une friteuse.)

    Et justement: si le prix unique ne règle pas le problème, quelle est la seconde étape? Les suivantes? Quel est le plan? Il me semble qu’on pointe du doigt une cible assez facile sans se poser trop de questions. « On verra après. »

    « Les liens que je tisse dans cet article fourre-tout », comme vous dites, c’est que si plus de monde lisait (ou savait lire), plus de monde achèterait de livres, et la bibliodiversité se trouverait probablement de facto protégée. Il me semble que c’est un pari social positif qui vaut la peine d’être tenté: essayer de faire en sorte que plus de gens lisent, plutôt qu’essayer de faire en sorte que moins de gens vendent des livres.

    Par ailleurs, il me semble que vous avez une définition étrange du mot « prioritaire », si vous ne préférez pas parler de littératie et que vous mettez tout sur le prix du livre. Je ne vois aucun auteur (à part Dickner) se mouiller sur le sujet de l’analphabétisme qui est, en effet, absolument prioritaire; alors qu’une jolie vidéo bien ficelée circule depuis ce matin pour vanter les mérites d’une politique de fixation du prix. Il ne suffit pas de dire que le sujet est important, il faut aussi s’y attaquer. Comme je l’ai dit: la maison brûle, on choisira qui aura la commission sur la vente quand on aura éteint le feu.

  • Gilles Herman

    La réglementation est une mesure simple… pourquoi s’en priver ? Si la maison brule, on commence par éteindre le feu, ça aussi c’est simple.

    Je partage le commentaire de Bernier. Aussi triste qu’est le niveau de littératie au Québec, on doit aussi se préoccuper des lecteurs actuels, ce sont eux qui sont dans la maison qui flambe. Améliorer le niveau général des Québécois est bien sur primordial, mais ce serait bien de se soucier qu’ils aient quelque chose à lire quand ils en seront capables. Si culture et éducation sont intimement liés, il ne faut pas en délaisser un pour arranger l’autre.

    Ça fait des années que les professionnels du livre se penchent sur la question. Les fonctionnaires de la SODEC, de BAnQ, les membres du CCLL et du CALQ sont tous pour la réglementation. Est-ce qu’on pourrait leur faire confiance ?

  • Bernier

    Je croyais que votre cause était celle de la lecture. Et sur celle-ci nous nous entendons certainement, il faut agir. Nous nous sommes toutefois bien mal compris, je ne préfère pas la réglementation du prix à la valorisation de la lecture. Pourquoi les deux ne peuvent-elles pas se faire de concert? N’est-ce pas une façon de valoriser la lecture que d’affirmer comme société le souhait d’en préserver la diversité?

    « c’est que si plus de monde lisait (ou savait lire), plus de monde achèterait de livres, et la bibliodiversité se trouverait probablement de facto protégée. » Vous faites le pari que la bibliodiversité va tenir le coup jusqu’à ce que les non-lecteurs deviennent des acheteurs de livre…malheureusement, cela ne se fera sûrement pas du jour au lendemain. Tandis que les librairies ferment et avec elles cette diversité culturelle. Saviez-vous qu’une quinzaine de librairies ont fermé leurs portes cette année?

    « À quoi bon empêcher les grandes surfaces de vendre à rabais si ça déplace les ventes vers d’autres objets culturels? » Au risque de répéter ce que vous savez déjà: la mesure de réglementation ne s’appliquerait que durant 9 mois, période durant laquelle les rabais seront fixés à un maximum de 10%…Les grandes surfaces vendront à rabais comme bon leur semble après ces neufs mois. Cette mesure permettrait seulement aux libraires qui tiennent en moyenne 35 000 titres (comparer à un maximum de 500 chez Costco) de souffler un peu. C’est quoi le problème?

  • christian

    Je vois dans ma boule de cristal:

    Si la règle du 9 mois est adoptée, je mets ma main au feu qu’on va avoir une quantité spectaculaire de livres qui vont sortir au mois de février, afin qu’il soit disponible juste à temps pour les Fêtes dans les grandes surfaces, et on va repartir la cabale pour prolonger la durée de temps où les Costco de ce monde ne pourrons pas vendre à n’importe quel prix…

    Et en 2015, je prédis que l’Association des Bouchers indépendants du Québec vont sommer le gouvernement d’empêcher les épiceries populaires commerciales de vendre les T-Bones et chops de porc à rabais, parce que ça nuit à la santé financière de leurs membres (les bouchers, pas les porcs…).

  • sylvain

    On devrait tous vendre un livre de temps en temps.

    Par passion et plaisir,
    Sylvain
    MesLivres.ca, 10,000+ Livres Universitaires Québécois

  • Christian Moldvar

    Parce que lors d’événements comme les lancements de livres, de disques ou quelques premières théâtrales, de films ou vernissages, les libraires se retrouvent dans la même pièce que le ministre ou les intervenants-décideurs de la culture et entre deux verres de mauvais Languedoc se vident le coeur et ces employés de l’État viennent finalement de se trouver un moulin à vent à défendre et promouvoir. Cela dit 15 ans de vie à gagner mon pain sec comme libraire m’ont appris que les propriétaires, majoritairement, n’en ont rien à cirer de la culture, ce sont des marchands. Ils pourraient vendre des bidets et ce serait pareil.