J’ai étudié en littérature, surtout parce que j’apprécie, profondément, la force des mots.

J’écris, maintenant, pas mal pour gagner ma vie, un peu pour le plaisir, et si je ne lis pas autant que je devrais, je continue à avoir quelque chose en moi qui me dit que les mots sont plus forts que bien d’autres choses. Je n’écris pas de poésie, pas de romans, non, rien de ça. Les histoires, ce n’est pas pour moi. Je n’invente rien. Je reste aux mots.

Quand ma mère me lit, dans Urbania ou quand j’écrivais sur la Swompe ou ailleurs, elle me reproche des fois de mettre trop d’anglais, ou d’utiliser des gros mots. « Es-tu vraiment obligé de dire ça? »

Je pense que oui. En général, quand j’écris, je pèse mes mots, très fort. Entre dire qu’on s’en fout, qu’on don’t give a shit, ou qu’on s’en tabarnaque, j’ai toujours trouvé qu’il y a une grosse différence.

Mais, c’est vrai que j’écris souvent avec des gros mots. Crisse. Fuck. Calice. Hostie. Et, oui, un tabarnak ou deux.

Mais le plus gros mot, celui que je n’ai jamais écrit encore, c’est : cancer.

C’est le mot qui change tout. Le mot qui bouleverse, qui jette à terre, qui te décrisse une vie, sur un temps rare.

Le mot qui, une fois prononcé, ne s’efface vraiment jamais. Le mot qui va voler deux ans de sa vie à ma mère, parce qu’au lieu de travailler à faire ce qu’elle aime, de manger et boire ce qu’elle veut et de faire les voyages qu’elle a envie de faire, elle va passer un an et demi à se faire injecter du poison dans les veines chaque semaine pour tuer ce mot-là qui vit à l’intérieur d’elle.

Quand ce mot-là est tombé, mon premier réflexe a été de lui dire d’écrire quelque chose. De raconter ce qu’elle vivait, de garder une trace. De vivre la mort du mot le plus laid, en en écrivant d’autres. Plein d’autres. Des mots de joie, j’espère, des mots de douleur, sûrement aussi, des mots d’espoir, de peine, des mots de rage et des mots de rires.

Parce que je continue de croire qu’un mot, même le plus fort, doit forcément s’effacer devant dix mille autres comme lui, moins féroces, mais plus humains.

Ma mère est en train d’écrire ce qu’elle vit. Ça ressemble à un blogue, mais c’est plus que ça. C’est la survie. Je ne vous mets pas le lien, ce n’est pas en ligne encore, elle écrit à rebours et on va mettre ça plus tard sur le net, peut-être. Elle n’est pas décidée.

Je l’aide là-dedans, parce qu’elle a lu beaucoup, mais elle n’a pas écrit grand-chose. Alors je lui donne des trucs, des directions. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que ça veut dire : j’édite le cancer de ma mère.

La métaphore du combat n’est pas la meilleure. Je commence à comprendre ça : on ne se bat pas contre le cancer. On subit le cancer, et on se bat pour vivre. Ce qui est atroce, carrément inhumain, dans l’idée de « se battre contre le cancer », c’est que si on en meurt, c’est qu’on a échoué. C’est qu’on ne s’est pas battu assez fort. Et penser ça, c’est fucking chien.

Alors ma mère se bat pour elle, pour moi aussi sûrement, pour sa mère à elle certainement aussi. Elle se débat pour vivre comme un noyé se débat pour rester à flot; il n’essaie pas de vaincre la mer, juste de s’en sortir.

Quand un mot comme celui-là peut avoir l’effet d’une mine antipersonnel comme ça, quand le simple fait qu’un médecin dise « cancer » au téléphone suffit pour que toute une vie se mette sur hold et pour que tout le monde que cette vie-là touche, de près ou de loin, s’en retrouve désemparé : c’est qu’il y a vraiment une puissance destructrice inouïe dans ces deux syllabes-là. Et c’est ça que ma mère va exorciser, pendant les deux ans que dureront ses traitements. Descendre le mot « cancer » et montrer qu’on peut, qu’elle peut, qu’elle va, s’en sortir vivante et prête à repartir comme si ça n’avait été qu’un mauvais rêve.

Il n’y a pas de fennecs. Il n’y a pas de Marie Uguay, en tutu ou pas.

Juste une mère, qui tue un mot avec les siens.

  • Melanie

    Ce putain de mot, si lourd et si douloureux!! Il a volé 10 ans de la vie de ma sœur…elle sait battue, n’a jamais arrêté de se battre, jusqu’a la dernière minute, ce 14 février dernier, Cancer m’a volé ma sœur et je le déteste….j’ai connue une femme extraordinaire, ma sœur Sandra la plus grande Guerrière qui soit a rendu les armes mais je suis si fière d’elle pour le combat quelle a menée.
    Continuez à vous battre ensemble, soutenez vous….
    Je pense à vous je vous envois plein de courage et d’énergie xx

  • Lorraine Pitre

    Le pire des « maux » …:(

  • Nathalie

    Je suis touchée par votre texte, suis une mère dont le mot s’est transformé en maux aussi… Suis en rémission depuis peu, prolifération cellulaire anormale en dormance… J’envoies des ondes positives à votre mère et à vous aussi. L’espace temps prendra une nouvelle perspective. Profitez du présent, c’est le seul qui nous appartient. x

  • Johanne P

    Je sais de quoi tu parles. Mon père et mes deux sœurs, se sont battus contre ce foutu mot. Mes sœurs, une avait 43 ans et l’autre tout juste 60 ans, se sont battues jours après jours, semaines après semaines, mois après mois mais malheureusement, ce merdique mot a gagné. Elles nous ont quittées, une en 2001 et l’autres cet été. Mon père a eu 2 cancers mais le dernier a gagné en 2001, 44 jours après ma sœur. J’espère que ta mère fera partie des gagnants. Qu’elle regarde en avant. Bon courage à vous.

  • Sylvie

    Courage à toi et à ta mère et je suis tout a fait d’accord avec ton texte. Ayant moi même reçu ce diagnostic en Mai 2013 je comprend ce que ta mère ressent. Je lui envoi plein de pensée positive et avec sa détermination elle s’en sortira. Bon courage à vous deux.

  • Catherine

    Tu as raison, ce n’est pas un combat. Dans un combat, les deux adversaires ont des chances de gagner. Il ne faudrait pas dire qu’on «se bat contre le cancer» puisque effectivement, ça donne l’impression que les gens qui en décèdent ne se sont pas assez battus. Ce n’est pas vrai, ce n’est qu’une illusion de pouvoir.
    Ton éloquence est le véhicule de ta force.
    Courage.

  • Norm

    Quel magnifique texte! Merci pour ce partage.
    Pour ma part, je le vois comme un long voyage en bateau… où il faut tenter de garder le cap sur la guérison: malgré la houle, les détours, les jours gris ou ensoleillés… et ce, entouré d’une équipe compétente, aimante et remplie d’amour.
    Pour le reste, la vie est encore là chaque jour!

    Mon petit grain de sel, 15 ans après une greffe de moelle osseuse :)
    Bonne route!

  • Tienou

    Je viens de lire attentivement. Je glisse dans les rayonnages de mon esprit l’expression qu’est la votre dans son contexte. Tout est respectable quand le coeur s’exprime avec la force de l’esprit, la plume de l’esprit.
    Je suis infirmier (en France). La maladie a été l’objet de ma lutte pendant 30 ans. Mais mon élan, ce qui m’anime, c’est l’âme des gens, qu’ils soient atteints de maladie ou proches de malades. Alors le cancer–tout comme bien d’autres maladies à caractère péjoratif comme nous disons dans la profession–comme vous le dites: « Parce que je continue de croire qu’un mot, même le plus fort, doit forcément s’effacer devant dix mille autres comme lui, moins féroces, mais plus humains » je dis qu’il ne doit pas plus être vaincu que subit, il doit être vécu, tout comme n’importe qu’elle maladie, aléa, aventure puisqu’il est là. Parce qu’on ne peut faire autrement, nous nous devons de vivre. Les jours que l’on met dans nos vies, même les plus durs, doivent s’estomper derrière les autres, moins féroces, plus humain. Et c’est à cela qu’est utile l’empathie, envers les autres, mais aussi envers soi. Quand on souffre (ou que se présente la perspective de souffrir) ce n’est peut-être pas facile, pas évident à faire, mais il faut vivre selon ce que l’on est, tout au fond de soi et faire en sorte–avec l’aide de tout être qui nous côtoie–que ces jours restent les nôtres et demeurent à jamais la plus belle preuve de la force de notre vie.
    Voilà, vos mots m’ont inspiré l’idée de vous faire part de cette nuance, peut-être parce que moi aussi j’écris beaucoup, tout le temps, et que les mots sont comme les choses: c’est l’éclairage qui se glisse dessus qui nous les faits parfois percevoir autrement.
    Bien amicalement, avec tendresse,
    Tienou

  • Hélène

    Moi même en rémission depuis novembre 2012, j’ai toujours les émotions à fleur de peau depuis…..et tous ces mots que je viens de lire sont la réalité de cette terrible maladie; il faut s’accrocher très fort dans dans ces moments-là et attendre que la tempête passe; pour moi ce fut mes garçons qui m’ont servi de bouée de sauvetage. Bon courage.

  • Daniel

    Entre le diagnostique de la maladie et celui de la perte de sa vie, c’est tout un univers qui bascule. Il n’y a pas de lutte contre cette maladie. Il n’y a que l’évidence que la vie n’est plus et ne sera plus jamais comme avant.

    Tous est dit dans votre texte. Il est rare de lire la douleur sans en prononcer le mot.

  • Mireille

    Merci pour ce beau texte. Mon combat tire à sa fin après 9 mois de durs traitements et opérations et j’aspire maintenant à avoir rayé ce mot de mon dictionnaire personnel. Courage.

  • Mireille

    Merci pour ce beau texte. Mon combat tire à sa fin après 9 mois de durs traitements et opérations et j’aspire maintenant à avoir rayé ce mot de mon dictionnaire personnel. Courage.

  • Gitane

    Oui il y a les mots, la puissance des mots, mais que se produit-il donc derrière les mots pour qu’ils aient un tel impact? C’est que les mots, le gros mot « cancer » en l’occurrence, s’enregistrent dans notre cerveau avec toute la charge émotive qui y est reliée et qui est différente pour chacune et chacun de nous. Et, comme ce sont ces émotions, nos émotions, qui sont la source de nos pensées c’est sur elles que nous avons la possibilité d’agir. La perspective de la maladie peut ainsi être changée pour ne plus avoir à lutter contre le gros mot mais plutôt créer de l’apaisement.

    Le pouvoir que nous avons par ailleurs est celui de tranquilliser cette peur (émotion) qui nous subjugue et qui prend toute la place. Rassurer notre esprit n’est peut-être pas facile mais possible. De bonnes lectures, une pensée guidée par l’espoir, écrire ce que l’on vit et ressent, de bons rapports relationnels autour de soi et avec soi ne sont que quelques-uns des outils à notre disposition. Et pour le reste, eh bien, comme le dit Tienou, les jours doivent être vécus … dans l’espoir, dans l’amour et le plus sereinement possible.

    Ainsi va le pouvoir des mots, de nos émotions et de nos pensées. Tous ont le pouvoir de nous jeter à terre et de nous terrasser ou, au contraire, nous remplir d’espoir et nous faciliter la guérison. C’est dans cette dernière perspective que je vous envoie mes meilleures pensées.

    Gitane

  • Marcelle

    Deux mots : AMOUR TOUJOURS….

  • annie

    Et en tant que personne que est atteinte du cancer, tu ne veux pas imposer ça aux autres. Les autres comprennent plus ou moins que tu es malade mais tu te sens toujours coupable de le faire subir aux autres en tant que malade. Prends soin d’elle, même si elle ne le montre pas, elle t’est reconnaissante. Je sais ce que c,est, je l’ai vécu moi-même et on se sent toujours un poids pour les autres. Bonne et longue vie à vous deux.

  • madeleine

    Avoir un bon moral est la première façon de passer au travers de ce mot puis vient la spiritualité avec de saines habitudes alimentaires, être entouré d’amour aide aussi grandement j’ai un beau-frère qui se bat depuis plusieurs années il a eu trois cancers, le troisième est celui des os je l’appelle le miraculé car il est impressionnant avec sa foie et sa spiritualité bonne chance à ta mère

  • Christiane

    Mon mari a du se battre. Pour vivre, ça a fessé dur, quand il a eu. Ce verdict . Et souvent je me suis demandé si j’ aurais moi le courage . Alors. Bravo à ceux et celles qui se battre . Vous avez du courage. Et si vous n,y arrivez pas. , ce sera pas parceque. Vous le meritez pas .

  • Patricia Guilbeault

    Bon choix de mots. Mais la lutte pour la vie et la survie, les obstacles incluant la maladie, sont bien au-delà des mots. Très, très rares sont les gens qui choisissent le moment et la cause de leur décès. Par contre chacun a le pouvoir de vivre dans la *sérénité*, et ce, en santé ou pas, une durée de vie de dix ans ou de 80 ans. Bonne chance dans cette épreuve, Patricia Guilbeault.

  • anna,leysen belgique

    MOI j ai ma soeur decedee en 2001 ET le jour ou son fils a telephoner pour donner les resultat c est mon mari qui a eu le telephone j ai entendu ce foutu mot et suis tombee en syncope tellement ca ma fait comme un coup d epée et a ete opérée 9 x et a supporter ses soufrance pour ne pas quiter ses enfants !!!!son epous ses soeurs . depuis j ai perdu deux autre de mes soeur de LEUCEMIE cette annee le 15 janvier !!!tres malheureuse depuis et essaye de remonter le moral a d autre car trop dur de voir ceux que l on aime souffrir !!alors a vous toutes ou vous tous je pense tres fort a votre combat pour la VIE ANNA DE BELGIQUE qui pense tres tres fort a son AMIE QUEBEQUOISE

  • Cath

     »courage » est le seul mot qui peut t’aider dans cette épreuve. Je le pense maintenant que c’est terminé. Et dit aux autres ce que tu penses. Ne te laisse pas berné par les commentaires  »obligés » des gens qui ne savent pas dire. Profitez du temps qu’il reste, du mieux que vous le pouvez, chaque jour sera différent et la mort nous attendra.