Quand je relate mes années à l’université, les beaux moments me viennent tout de suite en tête.

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J’ai tendance à balayer mes difficultés sous le tapis et je ne suis pas la seule. Le temps est venu de lever le tapis, parce que pour plusieurs les études s’accompagnent aussi de stress, d’anxiété, de dépression et de suicide. Et ça aussi, il faut en parler.

J’étais de retour à la maison pour les vacances des fêtes après ma première session d’université. J’avais essayé d’être une superwoman : tenter d’obtenir des A pour maintenir une bourse, m’impliquer pour garnir mon CV, parcourir des centaines de kilomètres les weekends pour visiter mon copain, ma famille, mes amis… Il y avait aussi un côté sombre à jouer les super héros : stress, insomnie et migraines. J’aurais malgré tout dû rentrer la tête haute, impatiente de partager mes petites victoires avec mes proches. J’avais plutôt la mine basse et je n’avais envie de parler à personne. J’étais au bout du rouleau.

Ce soir-là, ma mère a cogné à la porte de ma chambre m’invitant, pour la énième fois, à venir souper avec le reste de la famille. Je me suis énervée et j’ai refusé, baragouinant des trucs pas très gentils. Elle est ressortie les yeux pleins d’eau. De nouveau seule dans ma chambre, ma conduite m’a révoltée! J’aurais voulu aller m’excuser, mais ça me paraissait impossible tellement j’étais exténuée. Dans un instant de désespoir, j’ai eu le sentiment que je rendrais service à tout le monde si je disparaissais. C’était la première fois que j’avais une pensée aussi sombre. C’était assez pour me faire peur. Assez pour me pousser à réévaluer mes priorités et à aller chercher du support pour reprendre le contrôle de la situation.

À chaque étudiant son histoire

Je me sentais alors très seule dans mon désarroi. Et pourtant… Un sondage national réalisé en 2004 a révélé qu’un étudiant universitaire canadien sur trois souffre d’un problème de santé mentale et qu’un sur dix a songé à se suicider. Un étudiant sur cent aurait même fait une tentative de suicide, selon une étude menée à l’University of Alberta en 2011. Comment en sont-ils arrivés là? Plusieurs facteurs de risque, comme la génétique, les variables sociodémographiques ou la présence de troubles de santé mentale, entrent en ligne de compte. Il y aussi les difficultés scolaires, monétaires, les ruptures… En réalité, chaque étudiant a sa propre histoire.

D.J. avait 19 ans et débutait la deuxième année de sa formation en radio lorsque son moral en a pris un coup : « C’était comme si mon cerveau s’était éteint. Je me rendais en cours, puis je passais la journée à regarder le plafond. Je n’avais plus la motivation de continuer. Je faisais un stage dans une station de radio, mais j’avais l’impression que ça n’irait nulle part. » Il a finalement décroché et a laissé tombé la radio pour travailler dans une compagnie de location de voitures. La situation est devenue insoutenable lorsque sa tante est décédée et que sa mère a entrepris une lutte contre le cancer. « Je suis entré dans un état d’esprit où je me suis dit: ‘’Ça y est, c’est fini. Ça ne vaut pas la peine de sortir de chez moi demain matin.’’ Ce n’était pas une décision consciente », ajoute-t-il les yeux humides.

Il s’est rendu chez une amie pour voler les médicaments qu’il comptait ingérer pour mettre fin à ses jours. « Elle m’a pris sur le fait. J’ai voulu partir, mais elle a fermé la porte à clé et m’a gardé avec elle pendant quatre jours. On a parlé du suicide ouvertement, on a fait le tour de la question». Il poursuit la gorge serrée: « Après ces quatre jours, j’avais l’impression d’avoir une amie qui tenait vraiment à moi. Elle m’a sauvé. Elle m’a permis de croire que quelque chose de bien allait m’arriver. » Et elle avait raison. D.J. est de retour à la radio et sa mère est en pleine forme.

Les étudiants plus que les autres?

Au cours des dernières années, les médias internationaux ont rapporté quelques séries de suicides dans les universités : six morts en autant de mois à la Cornell University aux Etats-Unis, cinq suicides rapprochés dans une prestigieuse université de Corée du Sud, six morts incluant quelques suicides en un an environ à Queen’s University au Canada… Ces chiffres, souvent présentés hors contexte, s’additionnent dans notre imaginaire collectif, créant parfois l’impression que les étudiants universitaires sont particulièrement à risque. Des études menées en Angleterre et aux États-Unis ont cependant révélé que le taux de suicide chez les étudiants universitaires serait le même, voire moins élevé, que celui des jeunes du même âge qui ne sont pas sur les bancs d’école. Le suicide reste malgré tout la deuxième cause de décès, après les accidents de la route, chez les Canadiens de 10 à 24 ans.

Au Québec en 2010, c’est plutôt chez les adultes de 35 à 64 ans, en particulier chez les hommes, que le taux de suicide était le plus élevé. Philippe Roy, doctorant en service social à l’Université Laval, a étudié le suicide masculin de près. Il s’est notamment intéressé aux agriculteurs, un groupe particulièrement à risque à cause de l’isolement et de la rareté des ressources de soutien. Il avance que le milieu universitaire offre, en comparaison, plusieurs facteurs de protection pour les étudiants: « C’est un milieu de socialisation. On se fait des amis, des collègues, ce qui peut avoir un impact très positif. » L’accès à des ressources de soutien sur le campus légitime aussi la demande d’aide: « J’ai travaillé dans une maison d’hébergement pour personnes suicidaires et le plus grand impact que ça avait c’était de traverser la porte. Les gens se rendaient compte qu’ils n’étaient pas les seuls à vivre de la détresse. Briser l’isolement favorise beaucoup le rétablissement. »

Remonter la pente

La route vers la guérison peut être aussi longue et complexe que celle vers le suicide. « Ce qui ne tue pas nous rend plus forts », m’écrit Jasmine* dans l’un de ses courriels. Tout comme D.J., la designer graphique dans la mi-vingtaine a appris ce dicton à la dure. Elle avait 17 ans lorsqu’elle a tenté de se suicider: « J’avais perdu mon chum alors qu’on pensait faire notre vie ensembles et j’ai réalisé que ce que je faisais à l’école c’était poche. C’était un échec pour moi. C’est dur à cet âge-là de faire des choix qui te définiront pour le reste de ta vie. » Un soir, elle a craqué. « J’étais saoule et désespérée. J’ai agi sur le moment. Je ne voulais pas vraiment mourir, je voulais arrêter d’avoir de la peine et que quelqu’un s’occupe de moi. » Elle a avalé un pot de pilules et s’est réveillée à l’hôpital le lendemain: « C’était la pire journée ever. La honte, la colère, le mal aussi. J’avais les reins en feu. » Ses amies l’ont aidée à se remettre sur pied, Rebecca* en particulier. Elle est décédée dans un accident de voiture un mois plus tard. « Tous mes espoirs sont partis en même temps qu’elle », explique Jasmine.

Elle a malgré tout tenu bon et a poursuivi ses études tout en remontant la pente: « L’aide psychologique m’a été d’un grand secours. J’ai aussi arrêté de boire pendant 6 mois. Il fallait que je m’éloigne des choses et des gens qui me déprimaient, parce que malgré toute ma volonté, je restais fragile. » Sept ans plus tard, il lui arrive encore de penser au suicide: « Il y a eu des moments difficiles, mais je me suis toujours dit que je ne me suiciderais pas par respect pour Rebecca. » Elle termine notre échange sur un autre dicton: « J’ai appris à me connaître, à être seule et l’apprécier. Comme on dit, il faut s’aimer soi-même dans la vie avant d’aimer qui, ou quoi que ce soit. Ça ne se fait pas du jour au lendemain. »

Jasmine reconnait qu’elle a eu « besoin de se rendre vraiment bas » avant d’aller chercher de l’aide. Un conseiller psychologique me confie, sous le couvert de l’anonymat, que les étudiants sont si nombreux à franchir la porte de son bureau que son équipe ne parvient plus à répondre à la demande. Comme Jasmine, la plupart des étudiants universitaires attendent que la situation devienne insupportable avant de le contacter. Pourquoi? « Parce que, m’explique-t-il, bien que les mentalités évoluent, un tabou persiste. »

Briser le silence

Il m’a fallu tout mon courage pour me dévoiler dans l’introduction de ce texte, pour mettre à jour toute la poussière cachée sous le tapis. Les volontaires ont été nombreux lorsque j’ai sollicité de l’aide pour cet article, mais le plus souvent sous le couvert de l’anonymat. Qui a envie de crier au monde entier qu’il a déjà eu des problèmes de santé mentale ou tenté de s’enlever la vie? « L’idée de se faire étamper ‘’Ça ne va pas là-dedans!’’ sur le front est effrayante, confesse D.J.. Ça fait peur de penser que cette étiquette va peut-être nous coller à la peau. » Il préfèrerait que son entourage ne voie que son côté joyeux et pétillant, mais le désir de faire avancer la cause l’emporte. « Si je sens que quelqu’un est déprimé, je vais veiller sur lui. Je vais partager ce que j’ai vécu, parce qu’en parler ouvertement ça fait vraiment une différence », conclut-il.

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Si vous avez besoin d’aide ou si vous êtes inquiet pour l’un de vos proches, contactez le 1-866-APPELLE (partout au Québec) ou visitez le cpsquebec.ca

* Les prénoms de certains participants ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

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L’Organisation mondiale de la Santé estime que près d’un million de personnes s’enlèvent la vie chaque année. Cela représente un suicide toutes les 40 secondes. Il y aurait 20 tentatives de suicide pour chaque suicide complété.

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1089 personnes se sont enlevé la vie au Québec en 2010. Cela représente 13,7 décès attribués au suicide par 100 000 personnes. Le risque de suicide était 3 fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. Le taux de suicide le plus élevé a été observé chez les hommes de 35 à 49 ans (34,1) et le plus bas chez les adolescents de 15 à 19 ans (5,6). Le taux de suicide québécois connaît une tendance à la baisse depuis les années 2000. (Selon un rapport de l’Institut national de santé publique du Québec)

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Taux de suicide dans le monde (par 100 000 personnes, selon les plus récentes données de l’Organisation mondiale de la Santé.)

États-Unis: 11
Canada: 11,3
Irlande: 11,8
Québec: 13,7
Moyenne mondiale: 16
France: 16,3
Belgique: 19,4
Japon: 24,4
Corée du Sud: 31

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Selon plusieurs recherches, les étudiants de médecine souffrent davantage de problèmes de santé mentale que le reste de la population. Environ 50% des étudiants de médecine auraient fait un burnout et 10% auraient eu des idées suicidaires. Même s’ils ont en apparence un meilleur accès aux services de soin, ils seraient moins nombreux à aller chercher de l’aide que le reste de la population. Certaines études suggèrent que c’est parce qu’un tabou persiste à propos des troubles de santé mentale dans le domaine: de nombreux étudiants de médecine auraient peur de nuire à leur carrière s’ils révèlent leurs difficultés.

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  • Aubergine

    … Ce genre de texte me fâche.

  • Aedouard

    @aubergine
    Hmm? Pourquoi?

  • Medierie

    Un bravo immense à toi, qui a su expliquer justement ce qui se vit lorsque nous sommes en situation de vulnérabilité. Quel courage tu as! Je suis toujours bien épatée par les gens qui trouvent la force de passer au travers de situations difficiles, souvent considérer comme insurmontables. Pourtant à l’intérieur de nous se trouve une force indestructible. Même si parfois nous croyons qu’elle est disparue, elle s’y trouve toujours. Elle ne meurt jamais quoiqu’on en pense. Ce qui explique que des personnes s’en sortent. J’admire le courage de toutes les personnes qui se sont confiés et qui ont démontré que le suicide (pensées, idéations, tentative et passage à l’acte) est présent autour de nous, dans notre société. C’est une réalité, c’est un fait, des gens se suicident. La pire chose serait de fermer les yeux et d’ignorer ses demandes d’aide. Malheureusement, il manque encore beaucoup de ressources pour aider les gens en difficultés. Pour avoir connu quelqu’un qui a passé à l’acte, je peux comprendre ce qui nous tiraille en dedans lorsque nous sommes un proche. Nous sommes tous responsables de cette problématique, mais il n’y a qu’une personne qui pose l’acte. Parlons entre nous, communiquons. Soyons à l’écoute des gens autour , de nous-mêmes… Nous pouvons tous faire quelque chose. Souriez aux gens dans la rue, ouvrez la porte à quelqu’un, souligner le beau sourire d’une caissière, remerciez les gens, céder le passage à quelqu’un lorsque vous êtes en voiture. Ce sont des choses simples qui peuvent faire sourire quelques un. Un petit geste quotidien pourrait avoir un effet sur des personnes à risque. Personnellement, je me fais un devoir de faire sourire au moins une personne que je ne connais pas, 1 fois par jour. Cela prend environ 1 minute, et ça fonctionne. C’est mon truc à moi. Ça me fait du bien et visiblement, ça leur fait du bien aussi.