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Chaque année, je retourne dans le coin de pays qui m’a vu grandir, le sud-est de la France, avec un pèlerinage obligé aux Rencontres d’Arles (anciennement nommées Rencontres internationales de la photographie d’Arles), haut lieu d’un médium plus vivant que jamais.
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Je pourrais vous parler de cette ville mythique, des arlésiennes, de ses corridas ou de sa situation géographique stratégique. Des informations dignes d’un petit guide touristique vert ou accessible en un clic sur vos écrans mobiles. Je choisis plutôt de vous parler d’un moment important pour tous les publics, amateurs ou spécialistes de photographie, les 44e Rencontres d’Arles qui se déroulent du 1er juillet au 22 septembre 2013. Cinquante expositions, cinquante stages sont offerts dans un parcours vertigineux investissant toute la ville, de lieux patrimoniaux les plus inusités. Le cloître Sainte-Trophine (XIIe siècle), un hôtel, une école de photographie internationalement connue, la place du Forum, l’espace Van Gogh, le théâtre d’Arles, ainsi que des églises, constituent une partie de cette topologie. Plus étonnant encore est le Parc des anciens ateliers SNCF, paysage fantomatique, vestige de la glorieuse époque industrielle, qui devient, le temps des Rencontres, un espace dédié à la photographie grand format au cœur des reliques de fer et de briques. L’expérience du visiteur n’en est que plus magique.
Festival annuel de la photographie, il fut fondé en 1970 par le photographe arlésien Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette. Depuis, Les Rencontres n’ont pas cessé d’attirer son public avec une programmation composée de productions essentiellement inédites. En 2011, c’est 84 000 spectateurs qui s’y sont pressés. Des musées ainsi que des instituions françaises et étrangères collaborent régulièrement à leurs productions. Nombreux sont les photographes qui ont été révélés, démontrant le rôle de ce festival en tant que tremplin pour la photographie et la création contemporaine. Contrairement à d’autres événements photos, les Rencontres privilégient le point de vue de concepteurs de divers horizons, permettant un certain éclectisme, allant des photos de guerre en passant par des paysages ou des portraits sociologiques. Depuis que je les fréquente, plusieurs artistes se sont vus confier la programmation. Ce fut le cas de Martin Parr en 2004, Raymond Depardon en 2006, le couturier Christian Lacroix en 2008 ou Nan Goldin en 2009. L’année Raymond Depardon et ses amis demeure mon coup de cœur.
Cette année, le titre a immédiatement retenu mon attention. Arles in Black marque un tournant dans le retour du questionnement des photographes sur le choix du noir et blanc. En visitant les expositions, j’ai été frappé de la similitude de ce qui se dégageait du travail de divers artistes et des réflexions menées au sein de ma thèse de doctorat fraîchement achevée, portant sur le retour de la matérialité dans la production graphique depuis les années 2000. Là devant moi, en lisant les divers articles couvrant le festival, je me suis aperçu qu’il s’agit d’un phénomène similaire qui se produisait dans la manière dont certains photographes se réappropriaient leur médium. François Hébel, directeur des Rencontres, le souligne en ces termes :
« Cela peut paraître un paradoxe : c’est dans un esprit de découverte que les Rencontres d’Arles proposent en 2013 un parcours radicalement noir et blanc. Jusque dans les années 1980 la couleur est regardée avec mépris, tandis que le noir et blanc est la photographie d’art par essence. Le lent déclin du noir et blanc débute dans les années 1990 lorsque la couleur s’installe avec son lot de progrès techniques (films et tirages argentiques) et que le marché de l’art porte un intérêt soudain à la photographie, numérotant les tirages et starifiant de jeunes photographes. Le noir disparaît presque totalement après 2000, la couleur installant sa suprématie dans toutes les pratiques de la photographie avec l’essor du numérique.
L’effacement du noir et blanc a entraîné avec lui l’abandon de l’album de famille et de la photo peinte. Avec la couleur sont apparus des tirages plus grands, des installations, des diffusions numériques. Le statut du photographe, qu’il soit artiste, amateur ou professionnel, sa relation au sujet, au modèle ou tout simplement à la création, sont transformés par la disparition du mystère du révélateur et de l’artisanat de la chambre noire. Quelle place le noir et blanc occupe-t-il aujourd’hui? Réalisme ou fiction, poésie, abstraction ou pure nostalgie ?» (François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles)
Une question fondamentale se révèle au fur et à mesure que l’on visite les divers lieux d’expositions. Le noir et blanc n’est-il pas un retour aux fondamentaux, ceux plus proches du créateur qui manipule et joue de sa caméra mais aussi des supports et des techniques qui, aucun doute ici, sont faits de métissages en tout genre?
Chose certaine, la matérialité de la photographie est partout, dans ces 44e Rencontres, qu’il s’agisse du support ou de la technique comme les formats géants de Lauren Bon qui, à partir d’une caméra obscura, des négatifs papier et des épreuves gélatino-argentiques de grandes dimensions nous offre des images étonnantes en se livrant à une interprétation des éléments centraux de la photographie analogique et de la conquête de l’Ouest américain.
Ailleurs, les sujets photographiés sont révélés dans leurs grains, le galbe des corps, etc. Parfois, de vieux papiers photos sont réutilisés, des images sont repeintes à la peinture à l’huile comme dans le cas du Studio Fouad à Beyrouth et Van-Leo au Caire. Les collages et les montages photographiques sont légions et laissent apparaître les traces des collages. Celles de l’homme sur la nature sont présentent à plusieurs reprises et celles sur le support sont renforcées par la matérialité même des lieux où les tirages sont exposés.
Une autre caractéristique marquante de ces Rencontres, : les installations qui s’étalent parfois au centre des lieux d’exposition, me questionnant sur la valeur de telles initiatives au cœur d’un événement dédié au médium photographique, en particulier lorsque ces interventions relèvent de l’art contemporain et détournent le visiteur du propos des images exposées. Pourtant, il faut souligner celle d’Érik Kessels, 24 hrs of Photos, qui provoque un temps d’arrêt. En se basant sur des sites de partage d’images comme Flickr, de réseaux sociaux comme Facebook et de moteurs de recherche d’images, il imprime toutes sortes d’images mises en ligne en l’espace de 24 heures pour ensuite les déverser dans un espace physique, tangible. Le sentiment de se noyer au milieu des représentations des expériences des autres est perceptible.
Cette programmation consacrée principalement au noir et blanc, se démarque par des points de vue émergents suite aux événements vécus dans la dernière année au Zimbabwe, par exemple, avec la force des images de Robin Hammond avec Your wounds will be named silence, ou au Liban, en Égypte et en Éthiopie. Remarqué, le travail du photographe libanais Samer Mohdad avec ses Visions accomplies : Les Arabes , « un bilan des temps forts de cette œuvre qui se lit comme une exploration fouillée de la diversité et de la complexité des mondes arabes, traversés depuis trois décennies par de formidables enjeux géopolitiques, confessionnels et sociaux » (Commissariat : Danièle Martinez). Autant de regards taillés dans le vif et des images crues que le noir et blanc tend à renforcer, ne laissant à notre œil aucune autre distraction que celle du sujet lui-même.
Mais un festival de la photographie ne perd pas l’occasion de faire découvrir des photographes marquants. C’est ainsi qu’un Jacques Henri Lartigue nous donne à voir une tranche de vie des années 1920, teintée de nostalgie, de faste et de décadence d’une bourgeoisie qui cherche à explorer et repousser les limites. « Et maintenant à vous, modestes photographies, à faire ce que vous pourrez — bien peu je le sais— pour tout raconter, tout expliquer, tout faire deviner… Tout, même et surtout, ce qui ne se photographie pas. » (Jacques Henri Lartigue, Journal, 1931).
Il y a des coups de cœur. D’abord le grand Guy Bourdin, si graphique lorsqu’il réalise les campagnes des chaussures Charles Jourdan et surtout si créatif avec des récits surnaturels et son traitement précurseur des couleurs saturées. Ce radical, cet être intense va de 1955 à 1990, marquer les pages de mode des magazines Vogue France, Harper’s Bazaar et donner leurs images à des couturiers comme Yves Saint Laurent, Chanel ou Versace.
Puis, ce fut Sergio Larrain qui a traversé le monde de la photographie telle une météorite mais dont le travail est à découvrir sans attendre. Son approche à la fois sociale et poétique retiendra l’attention de l’agence Magnum, dont il devient membre. Il fixe sur papier le Chili du peuple. Au zénit de sa carrière il se retire dans un petit village chilien où il vit reclus, pratiquant le yoga et la méditation. Ces Rencontres nous permettent de découvrir un travail d’une grande finesse et d’une valeur testimoniale indéniable.
Plus ironique fut l’œuvre d’une jeune photographe espagnol, Cristina de Middel, avec son projet The Afronauts. Elle relate avec humour l’aventure spatiale avortée de la Zambie en 1964 et dont l’objectif était d’envoyer le premier Africian sur la Lune. Un récit croustillant qui permet à l’auteur d’ « inviter le public à s’interroger sur le langage et la véracité de la photographie en tant que document, en jouant avec les reconstitutions ou les archétypes qui brouillent les frontières entre réalités et fictions. » (Cristina de Middel, 2013.)
Une découverte : celle d’un autodidacte de la photographie, Gilbert Garcin. Vendeur de luminaires à Marseille, il s’inscrit à l’âge de 66 ans à un atelier offert lors de l’édition des Rencontres de 1995. Il y pratique le photomontage et imagine à partir de sa propre silhouette un personnage universel, tout droit sorti de l’univers de Tati. Dans son univers noir et blanc surprenant, oscillant entre surréalisme et dadaïsme, le charme s’opère. On ne peut qu’être ébahi qu’en l’espace de vingt ans, grâce à une méthode rigoureuse du maintien d’un essai photographique hebdomadaire, il ait réussi à se constituer un corpus de plus de 400 photographies. Chaque cliché le met en scène et parfois même il y ajoute sa femme. J’en reste encore coi.
Finalement, la rétrospective d’un très grand, Gordon Parks, présentée pour la première fois en France sous le titre : Une histoire américaine. Alessandro Mauro, commissaire de l’exposition écrit, « Dans un pays qui a fait de la figure du pionnier une source mythologique de l’héroïsme national, la biographie de Gordon Parks prend des allures d’épopée ». Cette phrase seule résume la visite qui nous fait revivre des moments forts de l’histoire américaine. Il est par le premier journaliste à réaliser un reportage sur les gangs de Harlem en 1948 ou le premier photoreporter noir à intégrer l’équipe du magazine Life. Il est le premier réalisateur afro-américain à s’imposer à Hollywood avec le film Shaft en 1971. Chacune des photographies exposées est un commentaire puissant du photographe qui nous offre ses sujets en partage tout en soulignant la gravité de ses propos lorsqu’il s’engage contre la discrimination et le racisme :
« Ce que je veux, ce que je suis, ce que vous m’obligez à être, c’est ce que vous êtes. Car je suis vous, et je vous dévisage dans le miroir de la misère et du désespoir, de la révolte et de la liberté. Regardez-moi et comprenez que me détruire, c’est vous détruire vous même. Il y a en chacun de nous quelque chose de plus profond que notre sang ou notre couleur de peau : notre aspiration commune à une vie meilleure, à un monde meilleur. Regardez-moi. Écoutez-moi. Tentez de comprendre mon combat contre votre racisme. Il n’est pas trop tard pour que nous vivions ensemble en paix sous ces cieux agités » (Gordon Parks, « The Cycle of Despair », Life, 8 mars 1968).
Un parcours et une œuvre qui ne laissent personne indifférent.
Hormis les photographies, il y a la signalisation des Rencontres que réalise chaque année l’atelier du graphiste Michel Bouvet, affichiste français incontournable et mondialement reconnu pour son travail sur l ‘affiche culturelle. Le temps du festival, la ville est habillée par les affiches, les bannières, le programme et le merchandising en tout genre, dont la particularité provient, à mon sens, du concept choisi pour représenter un festival de photographie, c’est à dire aucune photo. J’ai eu l’occasion de poser la question au graphiste, lui-même grand amateur du médium photographique. Sa réponse fut simple. N’étant pas un photographe professionnel, il ne pouvait imaginer produire une identité visuelle à partir d’une telle représentation. Par ailleurs, comment exprimer la diversité des points de vue dans une seule image photo et laquelle privilégier sans être au détriment des autres?
Sa solution à ce problème réclamait une grande confiance de la part de ses commanditaires car, chaque année, il propose de produire un visuel illustratif, très coloré et qui, jusqu’à présent, a connu deux déclinaisons : les légumes et les animaux. Citron, poivron, haricot ont laissé place au rhinocéros, coq, renard et cette année au cygne. Il faut être un maudit bon graphiste pour s’en tirer si facilement! Le pire, c’est que ça fonctionne et que a se démarque. Reconnaissable par le contour singulier entourant les illustrations et la conception du caractère de titrage, l’Arlésienne, l’identité visuelle des Rencontres laisse une trace mémorable et reconnaissable de cet événement. Bref, encore une preuve, graphistes de ce monde, qu’avec un peu d’éducation de vos clients, des arguments bétons et une vraie vision, le monde vous est ouvert.
Mais un tel événement ne serait pas complet sans son lot de moments cocasses comme ce couple déambulant dans les rues de Arles avec leurs deux caniches dans une poussette pour enfants. Un couple tout a fait équilibré et bien dans sa peau. Ou cette employée municipale qui vous claque la porte au nez car vous avez osez vous aventurer dans une salle d’exposition à 19h00 alors qu’elle ferme à 19h30! Pour finir, on remarque des hordes de visiteurs qui ressentent le besoin de parader avec leur appareil photographique dernier cri, mais pour photographier quoi, me demandais-je? Qui vient dans un festival de photographie avec son appareil photo rutilant, à moins qu’il y ait une compétition ou une rivalité dont je ne sois au courant?
À noter que si vous manquez les Rencontres cette année, sachez que la photographie se déploie dans toute la ville. Sur les murs, dans les recoins de chaque ruelle, près d’un Fotoautomat, elle insuffle son dynamisme et nous renvoie des images de nous et des autres. Elles marquent ce territoire arlésien comme autant de traces que l’humain laisse sur son lieu de vie. De manière surprenante, elle remplace même le graffiti. Sa matérialité, qui une fois affichée sur un morceau de ciment se dégrade lentement, colle à l’image que la photographie est proche de nous. Elle est archive ou éphémère, témoignage ou coup de force. Dans tous les cas, elle a trouvé à Arles un lieu d’expression unique que je vous enjoins de découvrir car chaque année face à tous ces regards on ne peut rester insensible et se remettre en question face à la force d’expression de ce médium.