J’ai dû regarder le film D.A.R.Y.L. à peu près 200 fois quand j’étais jeune.  Mais j’ai jamais vu la fin. Ça s’arrêtait où son avion supersonique tombait dans un lac. À chaque fois la scène coupait exactement à la même place; l’image virait au bleu-vert en se tortillant et la VHS se demandait si c’était ça faire du buvard. D.A.R.Y.L., l’enfant prodige issu d’un programme militaire américain laissait sa place à des vestiges de postes semi-embrouillés sur lesquels on voyait de la semi-nudité.
Peu importe la fin, D.A.R.Y.L. était parfait.  À mes yeux en tout cas. Il savait être tendre, courait en malade, faisait des calculs mathématiques plus vite que Charles Lafortune, chauffait un avion d’une main et avait des couilles grosses de même.
Pour moi, D.A.R.Y.L. c’était le symbole de l’über-performance.  Un genre d’hybride entre Bruny Surin et Stéphane Bureau.
Pour essayer de l’accoter, j’ai accepté toute ma jeunesse de manger la crème budwig que faisait ma mère, j’ai avalé pendant tout mon primaire des abricots secs entre les cloches, j’ai été fin avec les filles, j’ai joué au hockey, baseball, soccer, fait de la natation, de la gymnastique, du judo, du karaté, du taekwondo.  J’ai même été dans les cadets de l’air (j’ai failli chauffer un planeur une fois, mais j’avais pas vendu assez d’épis de maïs pour atteindre mon objectif de financement).  Ensuite j’ai fait la corvée du Mont-Royal deux ou trois fois, j’ai eu des bonnes notes à l’école, j’ai trouvé des jobs où j’ai travaillé plus fort, nourri par ce même désir de performance.
J’ai calqué ma vie sur celle d’un robot qui avait des émotions humaines.
Il y a deux semaines j’ai décidé de m’inscrire dans une ligue de garage de hockey cosom. À la première game, j’arrive en retard alors je suis tout seul à m’habiller dans le vestiaire. Un des gars avec qui je joue viens me voir discrètement et me demande si je suis en forme.  Pas pire.  Il ouvre une petite boîte et dit : «un speed? Une tite-ligne? Ça aide dans les coins».
Le grand horloger a arrêté le temps.
J’ai vu ma vie se défiler, un long crazy banana jaune-orange avec de l’eau dessus : je glissais sur la bédaine vers l’infini.  Ma vie a été une longue quête dont l’objectif était d’être le meilleur, le plus smart, le plus vite.  Mais dans l’instant de sa proposition, j’ai su que j’y arriverais jamais. Y’en aura toujours des plusse bon que moi.  J’ai eu une pensée pour D.A.R.Y.L.  J’ai regardé le gars, j’ai ouvert mon sac de sport, j’ai attrapé mon Tupperware, pis j’ai pris une bouchée de budwig*.
*Comme un livre dont vous êtes le héros, la vraie fin est peut être différente.

  • Mathieu St-Gelais

    J’adore! Très beau texte. DARYL, le crazy banana, la crème budwig… on doit être du même âge…