janeausten

Une troublante démonstration de misogynie nous a encore été faite cette semaine sur Internet, avec le torrent de menaces de viol déversé sur la journaliste et militante féministe britannique Caroline Criado-Perez.

Un flot monstrueux de misogynie hargneuse et violente, pour une simple histoire de billet de banque.
Depuis quelques mois, Caroline Criado-Perez participait activement à une campagne pour obtenir une meilleure représentation féminine sur les billets de banques, en Angleterre. La semaine dernière, le gouverneur de la Bank of England, Mark Carney, a annoncé qu’à compter de 2017, c’est l’auteure Jane Austen qui figurerait sur les nouveaux billets de 10 livres. Petite victoire pour les militantes féministes anglaises.
Petite victoire cependant assombrie par un constat amer : il en faut bien peu pour briser la fine couche de civisme qui maintient la misogynie populaire en latence. Particulièrement sur le web. Peu après l’annonce de la Bank of England, le compte twitter de Criado-Perez a été pris d’assaut par des milliers de women-haters proférant des menaces en tout genre, principalement de viol. Et après plus d’une semaine, c’est toujours le feu roulant.
Un homme de 21 ans, identifié comme étant l’auteur d’un tweet menaçant la militante de viol et de meurtre, a même été arrêté à son domicile tant la police l’a pris au sérieux. Et il ne s’agit pas du seul individu ayant interpelé sérieusement la vigilance des autorités policières. Cela nous renseigne sur la gravité des dérapages observés. Il suffit d’ailleurs de faire un tour sur la page twitter de Criado-Perez pour s’en convaincre. Frissons assurés, je vous le déconseille.
Or, ce qui est consternant dans cette histoire, c’est qu’il s’agit en fait d’un cas d’espèce typique : une femme s’exprime et s’agite dans l’espace public, c’est donc par la menace de viol qu’il faille répliquer.
Histoire d’équilibrer la menace, croirait-on les entendre se justifier.
Des histoires en ce genre, l’Internet en regorge. Il n’y a qu’à penser à celle d’Anita Sarkeesian, l’animatrice de la chaine YouTube Feminist Frequency qui, de manière renouvelée, fait état sur les réseaux sociaux des nombreuses menaces de viol qu’elle reçoit quotidiennement, et ce depuis la création de ses capsules vidéo.
On le sait, l’Internet peut servir de vitrine pour le meilleur comme pour le pire du genre humain. Mais dans tous les cas, il permet de déceler des tendances, des humeurs et des comportements collectifs qui passeraient sous silence autrement. Cela étant, il est particulièrement troublant de constater à quel point les menaces de viol ou autres sévices sexuels sont, et ce de manière marquée, les principales « charges » qu’on porte à l’endroit des femmes.
La manie des internautes enragés à tout de suite en venir aux insultes de nature sexuelle, avec les femmes, est ahurissante. Alors que les hommes se font généralement attaquer pour leurs idées ou leurs paroles, les femmes seront beaucoup plus susceptibles de l’être avant tout sur un front bien précis: leur féminité. De l’insulte sexuée (salope, pute, whore, slut, dyke, mal-baisée…) à la menace de viol. Et généralement, la critique s’arrête une fois le vitriol déversé.
Eh oui. Alors qu’on croyait qu’il s’agissait d’un réflexe moyenâgeux, voire paléolithique,  on observe que le viol (ou du moins « la menace de ») est encore largement employé comme arme d’intimidation. Après-tout, il s’agit en effet d’un réflexe primaire, mais, notons-le, redoutablement efficace. L’emploi de cette tactique vise en fait à un seule chose : renvoyer radicalement la femme à sa condition la plus vulnérable. À la rabaisser à un statut bête sous-humaine qu’on engrosse, par la brutalité s’il le faut.
En envoyant dans l’éther des menaces sordides en 140 caractères qu’on pourrait croire futiles et insignifiantes, les haters en arrivent donc tout de même à refuser à leur cible toute capacité d’intellection. Par un acte infantile et, disons-le, bestial, ils nient sans concession l’intégrité humaine de la femme qu’ils dénigrent. C’est asseoir sa domination avec une violence effroyable. Et, comme bien souvent, le status quo sert d’approbation tacite.
Ainsi, les « institutions » qui permettent le relai des discours de woman-hating (hello Twitter, hello Facebook) portent l’entière responsabilité de court-circuiter la tendance, faute de quoi ils y participent au même titre que les « agresseurs ». Cela vaut tout autant pour tous ceux qui sont témoins d’assauts misogynes en tous genres. Les taire ou les permettre équivaut à les endosser.
« Antifeminism is manifest wherever the subordination of women is actively perpetuated or enhanced or defended or passively accepted, because the devaluation of women is implicit in all these stances. 
Woman hating and antifeminism, however aggressive or restrained the expression, are empirical synonyms, inseparable, often indistinguishable, often interchangeable; and any acceptance of the exploitation of women in any area, for any reason, in any style, is both, means both, and promotes both.»  
– Andrea Dworkin, Right-Wing Women (1983), p. 198
***
Et moi, sur Twitter, c’est @aurelolancti !

  • Guillaume Houle

    Bel article.

    Je vous invite à l’améliorer encore un tout petit peu, en utilisant le terme «misognye(s) » plutôt que des expressions étrangères telles que « woman-haters » et « haters ». Soyons progressistes tout en portant une attention à la qualité de notre langue. :-)

  • Marie-Andrée Lefebvre

    Menacer de viol les femmes qui prennent la parole publiquement pour nommer et dénoncer le sexisme, c’est une réaction violente qui vient confirmer la validité de cette prise de parole!…
    Bon texte!
    (Petite correction : La chaîne YouTube d’Anita Sarkeesian s’appelle Feminist Frequency, et non Feminist Channel. http://www.youtube.com/user/feministfrequency)

  • Joanie

    C’est l’internet en général qui est comme ça et ça n’a rien à voir avec les femmes. Je travaille dans le domaine du jeu et les abus vocaux violent de la communauté sont tout simplement ridicule! Voyez par vous même.

    http://penny-arcade.com/report/article/swimming-in-a-sea-of-shit-the-internets-war-against-creatives
    http://gamerfury.tumblr.com/

  • Annie P

    Contente de voir qu’on en parle quelque part. Un article qui devait être fait. Par contre, c’est dommage que vous ne mentionniez pas le fait que Twitter, suite au signalement d’Anita Sarkeesian sur les menaces qu’elle recevait continuellement, ait répondu que ce genre de propos ne contrevenaient pas au règlements du réseau. Ce qui est RÉVOLTANT.

  • Jo

    Faudrait apprendre à compter aussi.. Y’aura toujours des connards, de là à partir en croisade… Heureusement que les féministes qui crient au loup sont aussi peu nombreuses que les violeurs, ça fait une bonne moyenne.

  • Annie C

    Excellent texte! Merci!

  • Martin Dufresne

    Merci beaucoup pour ce texte, Aurélie. Il faut tenir tête et rendre public ce harcèlement, comme l’ont fait Anita Sarkeesian, Caroline Criado-Perez, mais aussi Julie Bindel, Lise Bouvet, Kathy Brennan, les femmes de Deep Green Resistance et beaucoup d’autres féministes ciblées sur internet par des misogynes, des masculinistes et des activistes trans.
    Voici la version française de la citation de Dworkin qui clôt votre texte:
    « L’antiféminisme est manifeste partout où la subordination des femmes est activement perpétuée ou attisée ou justifiée ou passivement acceptée, parce que la dévaluation des femmes est implicite dans chacune de ces positions. La haine des femmes et l’antiféminisme, si agressive ou discrète que soit leur expression, sont des synonymes empiriques, inséparables, souvent impossibles à distinguer, souvent interchangeables, et toute acceptation de l’exploitation des femmes – dans n’importe quel domaine, pour n’importe quelle raison, de n’importe quelle manière – incarne, signifie et soutient cette haine et cet antiféminisme. » (Andrea Dworkin,au chapitre 6 de « Les femmes de droite », Montréal, Éditions du remue-ménage, novembre 2012)

  • Alain

    Quand les femmes dérangent, on les menace de viol.
    Quand les hommes dérangent, on les menace de mort.

    Il me semble que le clivage n’est pas tellement entre les hommes et les femmes, qu’entre les gens qui pensent qu’on peut discuter, communiquer et argumenter, et ceux qui pensent que la violence et la menace sont les seules réactions possibles au désaccord.

    Un texte comme le vôtre participe du clivage entre les hommes et les femmes. Il n’est certainement pas la solution au problème que vous croyez dénoncer.

  • Christine Gariépy

    Je ne peux qu’approuver le commentaire de Guillaume Houle. J’aime beaucoup votre magazine, son contenu, sa mise en page, etc. Mais l’utilisation à qui mieux mieux de termes anglais pour faire quoi? snob? dans le coup? m’énerve au plus haut point. Et après vous ne tarissez pas d’éloge sur Jean-Martin Aussant et son projet indépendantiste? J’ai l’impression de me retrouver au Collège Durocher « Saint-Lambert » (ah! quelle prétention… mais c’est encore comme ça) que je fréquentais dans les années 1980 où de nombreuses filles parsemaient leur discours de termes anglais pour mieux paraître. Quel ridicule! Les mots existent en français… en quoi sont-ils mieux en anglais?

  • Diane Du Sablon

    On ne peut que constater un pervers retour du balancier un peu partout dans le monde. Ici, j’ai entendu des témoignages troublants lors d’interpellations policières pendant des manifestations l’an dernier. Des policiers (matricules cachés) entourant une jeune fille, la « fouillant » en passant des commentaires sur son anatomie, tout en riant et en parlant du « danger » qu’elle soit violée.

    Que faire quand les « gardiens de l’ordre » sont ceux-là mêmes qui promulguent la violence et la discrimination?

  • sophy merizzi

    Après seulement 2 articles lus, c’est définitif, je te suis.