La rue est une salope et quand elle enfile ses souliers de 12cm afin de faire claquer ses talons sur le macadam de Porte de la Chapelle, dans le 18eme arrondissement de Paris, elle sait où elle va mais ne sait pas où elle finira.

Ses collants résilles, elle les a achetés à Barbès, au Tati qui fait l’angle, celui qui est en face de Vano, la boutique de tissus qui a brûlé il y a presque deux ans. Pour y accéder, elle remonte le boulevard de Barbès, les magasins de mariages à bas prix qui bordent les trottoirs, et s’attarde devant le Louxor, emblématique cinéma aux décors égypto-art déco, ré-ouvert après des années d’abandon.

Elle les achète par lot, la rue, ses collants résilles et elle s’assied au café pour les déballer, là où elle a ses habitudes, rue Myrha. De là, elle observe. En silence, elle observe l’effusion du quartier et les fidèles embrasser son sol, s’inclinant d’un geste à ses pieds, lui chuchoter leur prières, faute de place dans les mosquées.

La rue est une pute triste. Elle en a rendu plus d’un accro, elle le sait. Elle les voit, le soir, ces gens de la rue, traîner en bande ou seuls, incapable de se détacher de son sillon, arpenter ses courbes qu’ils connaissent mieux que personne.

Ils ne payent pas en argent, ils payent de leur vie.

Pour eux, la rue est une putain mais aussi une diabolique proxénète. Sous sa houlette, ils vendent leurs âmes au diable, caractérisé par la rue, au rabais. Ils l’aiment tellement cette salope et puis, non en fait, ils ont appris à l’aimer.

Alors, la rue se lève. Insolente, elle foule son bitume, réajuste les
plissures de sa jupe. La rue est une pute parfumée au  Chanel n5, odeur poudrée dont les effluves rappellent le Paris rive Gauche, le Paris heureux, le Paris aisé, le Paris artiste.

De ce côté-ci, la rue est une Reine qui ne connaît pas le supplice.

Poule de luxe qui boit son verre café de Flore, elle se plaît à faire ses courses à St Germain des Prés, au Bon Marché où rue de Grenelle, là où on la respecte, la rue. La rue est une tapin qui fait ses mèches chez Maniatis, rue de Sèvres,  salon dont les effluves d’acétone se mélangent aux produits chimiques composant les soins.

Il a pignon sur rue, le salon, et la catin entraperçoit sa vie à travers l’imposante vitrine.

Son sac, il vient de Céline.

La boutique se trouve avenue Montaigne, non loin des Champs-Élysées et du Plaza Athènes, et là-bas, pour tous les touristes aux porte-monnaie gonflés d’orgueil et d’argent,  la rue est une institution de la mode qu’il faut savoir honorer.

Ses courbes abritent en son sein un microcosme élitiste, se plaît elle à penser. La rue est une pute indispensable et jamais indisposée.

Elle se sent importante et elle se sent aimée, animée de sentiments d’oisivité et de conquête. La rue est une pute et le reflet d’une époque.

La rue est une tapin lascive, piétinée par des millions de gens insensibles à sa douleur. Alors elle leur renvoit leur missiles sous forme de culte. La rue est un culte.

Soutenant les murs du monde, témoin des révolutions et
des changements mondiaux, la rue est une pute intemporelle témoin à vie et marquée par la connerie des hommes.

Mais c’est son boulot de pute. Fermer les yeux et simuler. Vendre son cul et déclencher des guerres. Pour un bout de terrain où le rond d’une hanche, le combat est le même.

Et puis, la rue est une garce mélancolique.

Pigalle la nuit, Moulin rouge et Folies Pigalle. Flash de vodka, taxi rouge et prostituées au rabais.  Tristes décors, triste constat. La rue est esseulée, au final.  Peu importe qui tu es, d’où tu viens, la rue n’a pas de critères de sélection. Elle ne fait pas de discrimination. Elle est de confession intime. La rue, c’est comme la faucheuse. Elle te rattrape toujours.