Jeune banlieusard américain, il s’approvisionne en substances de toutes sortes sur Internet, mais pour son premier gros achat d’héroïne, il devra lâcher son ordi, apprendre les codes de la rue et s’aventurer dans la grande ville.

Ce texte est extrait du Spécial RUE, en kiosque dès maintenant ou disponible en version PDF sur la Boutique Urbania

J’ai grandi dans une ville prospère, plate et abrutissante en banlieue du Connecticut. En quête de sens, d’un remède à l’ennui, d’un substitut de véritable rébellion, d’une panacée pour adolescent angoissé ou d’aliénation précoce, petits bourgeois que nous étions, mon ami J et moi avions pris l’habitude de consommer toutes sortes de substances psychoactives.

On passait nos week-ends à fumer des cigarettes volées au centre d’achat. On calait du sirop pour la toux couleur rouge cerise acheté en pharmacie. Il me semble parfois encore en avoir l’arrière-goût en bouche, c’est bizarre. Un jour où on ne savait vraiment pas quoi faire pour tromper notre ennui, on a chacun notre tour essayé d’inhaler la fumée d’un cône d’encens allumé.

On commandait du DXM pur en poudre (la substance active du sirop contre la toux et un puissant dissociatif) à un fournisseur de substances chimiques en vrac. Le produit arrivait de Hong Kong dans un sac en plastique scellé portant la mention « NON DESTINÉ À LA CONSOMMATION HUMAINE » et était glissé dans les pages de ce qui ressemblait à un magazine féminin chinois.

On s’approvisionnait en antidouleurs auprès de Habeeb, un gars qu’on avait trouvé sur un forum (qui n’existe plus) consacré aux pharmacopées internationales. On achetait de l’extrait de salvia divinorum et de petites bombes de gaz hilarant comprimé, ainsi que diverses substances chimiques : 2C-I, 2C-E, 2C-B. J’inspirais, ou plutôt je sniffais, une minuscule quantité de 2C-I et je voyais les dalles du plafond du sous-sol de mon ami grouiller de fourmis.

Lorsque je ne testais pas les effets des produits chimiques sur mon jeune cerveau, j’allais à l’école, comme n’importe quel autre adolescent de banlieue, préparais mes examens, jouais au poker et m’acquittais de mes activités parascolaires et bénévoles préuniversitaires obligatoires.

Mais je consacrais la plus grande partie de mon temps à penser aux drogues, à me renseigner et à lire sur le sujet, à en parler, à étudier les différents modes de consommation et bien sûr à les tester. Les drogues et les états modifiés de conscience en général m’ont toujours fasciné. Je percevais mes incursions dans le monde de la drogue non pas comme une simple échappatoire, mais comme une amélioration, une exploration, une divination. Les pilules et les poudres ne permettent pas de connaître ces états de conscience; les drogues libèrent les consciences. La consommation de drogues me permettait de connaître mes différentes personnalités.

Planer aux coquelicots

Je sais que les drogues peuvent entraîner une dépendance, mais j’ai toujours pensé que le mythe du « toxico impuissant » qui ne pouvait pas contrôler ses actes était absurde. Les drogues ne contrôlent pas notre comportement. C’est nous qui le contrôlons. Peut-être que le « toxico » n’est pas sous l’emprise de la drogue et qu’il choisit délibérément de consommer. Je n’ai jamais eu l’impression que ma consommation de drogues échappait à mon contrôle.

La meilleure façon d’extraire et de consommer les alcaloïdes opiacés obtenus à partir de gousses de pavot séchées est d’en faire du thé. Il y a des discussions sans fin sur les forums consacrés aux drogues sur la meilleure recette de thé au pavot, mais ma méthode, éprouvée, consiste à fendiller d’abord les gousses à la main pour en retirer les petites graines noires, que je jette à la poubelle. Je pulvérise ensuite les gousses au mélangeur afin d’obtenir une poudre fine. Après quoi je dose cette poudre et la laisse infuser dans quelques tasses d’eau presque bouillante pendant une demi-heure, dans un pot en verre. Je remue bien le pot et ajoute en général un peu de jus de citron, ce qui facilite l’extraction. Enfin, je passe le tout dans un coton à fromage, retire la poudre, puis bois le thé couleur terre qui reste.

Je commandais les gousses séchées de fleur de pavot et dosais moi-même le thé aux opiacés concocté à partir de ces ingrédients, et ce, plusieurs fois par mois au cours des dernières années de collège… puis d’université… puis les années qui ont suivi, quand je ne savais pas où aller et que j’étais triste, allant d’une ville à l’autre en quête de quelque chose que je ne pouvais nommer.

Mon historique PayPal avec mon fournisseur de gousses préféré constitue la trace la plus précise de tous les endroits où j’ai vécu, anciens appartements et codes postaux, villes et villages que j’ai traversés et oubliés. J’ai essayé à peu près tous les opiacés existants et n’ai jamais souffert d’une dépendance physique ou n’ai eu de problèmes à cause d’eux. En fait, ma consommation occasionnelle de thé aux gousses de pavot a considérablement amélioré ma qualité de vie. Ma dernière commande de gousses, qui remonte à un an, m’a coûté 140 $ et m’a fait planer seulement deux fois. Fuck les gousses de pavot séchées. Je suis en manque d’opiacés ces temps­ci et vais souvent en ligne pour en parler et aiguiser mon appétit.

Alors j’ai décidé d’essayer d’acheter de l’héroïne. J’aimais lire en ligne les récits des gens qui en avaient acheté : les remises illicites en mains propres et les échanges de banalités accompagnés de regards fuyants et nerveux. Je me demandais si je pouvais y arriver. Les commandes de pavot sur Internet plusieurs fois par an commençaient à me lasser. C’était presque trop facile. Je voulais essayer autre chose. Je voulais de l’héroïne.

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Traduction: Chloé Gire