pitounes

Dans les pages de La Presse hier, on nous rappelait qu’au-delà des bolides rutilants et ronflants, le retour du Grand Prix de Montréal annonce également une intensification ponctuelle des activités en lien avec l’industrie du tourisme sexuel, dans la métropole. À vomir et pleurer.

Montréal, donc, serait la Mecque du tourisme sexuel en Amérique du Nord; n’en déplaise aux adeptes de F1 qui pourront en profiter copieusement ce week-end, si le cœur et le sexe leur en dit.

Dans son diptyque d’articles percutants (ici et ), la journaliste Isabelle Hachey met en lumière un [des] côté[s] sordide[s] des « festivités » de la F1 qui s’amorcent tout juste, en s’attardant au lien entre le Grand Prix et l’exploitation sexuelle de nombreuses jeunes femmes.

Bien. Ce n’est pas nouveau, tout ça. Chaque année, d’ailleurs, des militantEs féministes ou anticapitalistes sont aux rendez-vous pour dénoncer l’odieux qui se cache derrière le glam, les moteurs et les pitounes du Grand Prix. Et évidemment, on s’empresse toujours de les chasser. Faudrait pas troubler les badauds contents qui assistent à leur grand’ messe annuelle de testostérone et de bling-bling-vroum. Z’ont payé, après tout…

Mais les témoignages de ces intervenants en Centre jeunesse, qui assistent chaque année aux fugues-éclairs de nombreuses jeunes femmes incitées par leur proxénète à s’adonner à un « marathon de travail » pendant le Grand Prix, donnent froid dans le dos. Pour que les salons de massages ne manquent pas de « main-d’œuvre » et que les escortes soient « adaptées à la demande »,  les filles, on les rosse, on les menace, on les réduit à l’esclavage. De la chair humaine dont on ne fait pas grand cas, après tout.

Toujours dans le dossier d’Isabelle Hachey, un détail qui blesse. Subtil, mais terriblement coupant. À un moment, expliquant l’engouement pour l’industrie du sexe lors du Grand prix, Pascale Philibert, qui dirige le (remarquable) projet Mobilis depuis cinq ans, souligne «[qu’]il y a une effervescence, un contexte, avec toutes ces filles aguichantes autour des voitures». Ainsi, donc, on comprend que la présence d’une horde de biches en robe tube en spandex « inspirerait » les clients potentiels à se ruer sur les services sexuels clandestins offerts aux alentours.

Tu m’étonnes! C’est à en faire des coliques. Et à mon sens, il s’agit-là d’une démonstration patente du fait qu’utiliser des femmes hypersexualisées et objetisées comme « faire valoir » pour n’importe quelle babiole, dans l’espace public, n’est pas inoffensif. Pas inoffensif parce qu’on cautionne du même coup cette idée selon laquelle le corps d’une femme, tout comme son exploitation sexuelle, sont des biens de consommation comme les autres.

Or, ce fétiche de la pitoune qui déambule autour d’un char, on ne saurait « le prendre avec un grain de sel ». Ni d’ailleurs se rassurer quant à l’impunité du procédé, en plaidant « qu’on l’sait ben, que c’est pas la réalité », et que les femmes ne sont pas des objets.

Parce que visiblement, la distinction entre l’image de la femme objet et son prolongement dans le réel n’est pas si marquée. Précisément si on se fie à la popularité des services offerts par les réseaux clandestins de prostitution, où les clients semblent aisément s’aveugler à la manière dont on traite les femmes. Comme du bétail, j’entends. Tant qu’ils peuvent allègrement jouir, qu’importe au fond.

Mais on continue à les montrer, les pitounes. Enweille.

Pourtant, promouvoir l’idéal type de la femme objet, en prenant « le contexte » ou « le concept » comme excuse, c’est participer éhontément à la violence symbolique qu’on inflige aux femmes. Parce qu’en présentant la femme comme simple objet sexué, même si c’est « juste pour un après-midi », on la dépossède momentanément d’une part de son humanité. C’est d’une brutalité absolument répugnante, que la société de consommation sanctionne, tout sourire.

Et le plus désastreux, c’est que cette désarticulation, ce tronquage de l’être, même si ponctuel, laisse une marque indélébile dans l’imaginaire. Une marque qui indique qu’il est normal d’assujettir à loisir les femmes à des préceptes cupides et barbares; en les mettant par exemple sur un pied d’égalité avec des gros chars qui crachent du cash par leur tuyau d’échappement.

C’est à force de ce genre d’« aplatissements» qu’on maintient ouverte la porte à toutes les infamies, à toutes les dérives morales dans le traitement qu’on réserve aux femmes. De la violence ordinaire qu’on leur inflige pour leur apparence ou leur mœurs à l’aliénation de leurs droits, en passant par ce réflexe terrifiant qui consiste à enseigner à ne pas « se faire violer » plutôt qu’à « ne pas violer »…

Ainsi, rappelons que le contexte n’est jamais une excuse valable pour réduire un être à ses attributs sexuels, et que quiconque est prêt à participer ou même à admettre passivement ce genre de procédé pose un acte politique lourd de conséquence.

Une pitoune en spandex autour d’un gros char quétaine, oui, c’est un peu grave. Ayons le courage d’agir en conséquence.

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Et moi, sur twitter, c’est @aurelolancti

  • Simon Dor

    « Je trouve le lien de causalité un peu douteux, et se rapproche de l’argument auquel je suis allergique du « habille-toi pas en mini-jupe fille, parce que ça allume les hommes et qu’ils ne pourront se contrôler en te voyant et ils te violeront comme des chiens». »

    Pas mal d’accord avec cette idée précédemment évoquée de David Mérette. C’est ne pas s’attaquer au vrai problème que de critiquer l’apparence des femmes autour des voitures. Le problème, c’est l’image de la femme, pas image au sens d’apparence mais image au sens de conception.